thumb|Le général Dámaso Berenguer. La dictature de Dámaso Berenguer est le régime politique dictatorial en vigueur en Espagne entre le , date où le roi Alphonse XIII nomme le général Dámaso Berenguer à la tête du gouvernement, et la démission de ce dernier le .
Faisant suite à la dictature de Primo de Rivera, elle est vigoureusement dénoncée par la classe politique et les intellectuels du pays qui considèrent qu’elle constitue un discrédit définitif pour le monarque, incapable d’assurer un retour à la normalité constitutionnelle ; elle marque l’étape finale de la Restauration bourbonienne commencée en et se caractérise par une montée constante du républicanisme. À la suite du départ de Berenguer, le roi convoque des élections municipales le dans le but de se redonner un semblant de légitimité, mais abandonne finalement le pays deux jours plus tard face à des résultats très défavorables dans une grande partie du pays et alors que la république est proclamée par certaines municipalités, dont Madrid et Barcelone, dès le lendemain du scrutin.
La presse de l’époque utilise l’appellatif de « » (littéralement « dictamolle ») pour désigner ce régime, critiquant ainsi le manque de définition et de volontarisme du gouvernement Berenguer, qui marque une rupture avec la dictature autoritaire antérieure tout en ne rétablissant pas le régime constitutionnel parlementaire de 1876 et en ignorant les revendications de convocation d’une assemblée constituante.
Berenguer a écrit un livre sur sa période à la tête du gouvernement du pays, intitulé De la Dictadura a la República et publié en 1946.
Contexte Au début des années 1920, le régime de la Restauration entre dans une crise grave : les partis dynastiques sont totalement discrédités aux yeux de l'opinion publique et sont jugés responsables de la corruption du régime, le mouvement ouvrier est à l’origine d’importantes tensions et l’impopularité des opérations militaires dans le Rif se trouve galvanisée avec le désastre d'Anoual en . Dans un contexte où les idées autoritaires sont en essor en Europe (stalinisme en URSS et fascisme en Italie), l’idée d’un homme providentiel seul capable de régénérer la nation en dirigeant le pays d’une main de fer rencontre un écho favorable, notamment auprès de certains secteurs de la bourgeoisie. Lorsque le général Primo de Rivera mène un coup d'État en , le roi Alphonse XIII rejette la demande du gouvernement en fonction de le condamner et décide au contraire de lui confier le pouvoir.
Celui-ci instaure un régime dictatorial et autoritariste. Le parlement est aboli et ne sera remplacé en 1927 que par une assemblée consultative. Le syndicalisme ouvrier est réprimé et de nombreux intellectuels sont contraints à l’exil.
Malgré les réformes entreprises, le régime se révèle incapable de surmonter une situation difficile sur le plan intérieur, avec une grave crise économique liée à la Grande Dépression mondiale, en dépit d’un succès de la guerre en Afrique . En , le roi oblige Primo de Rivera à démissionner, espérant ainsi sauver la monarchie.
Étapes de la dictature Formation du gouvernement et premières tentatives de réformes
Le , Alphonse XIII nomme le général Dámaso Berenguer à la tête d’un nouveau gouvernement et une amnistie générale est décrétée. Militaire honnête mais maladif , il est choisi en raison d’une relative popularité et pour la désapprobation qu’il avait manifestée envers les méthodes autoritaires du régime antérieur. Le roi charge le général de rétablir au plus vite la Constitution de 1876 après 6 ans de dictadure primorivériste, tout en prétendant éluder la question de sa propre responsabilité dans l’avènement de cette dernière. Or, dans l’opinion publique, la monarchie est à présent identifée au militarisme, le régime de la Restauration a lié son sort à celui de la dictature précédente, et la chute de cette dernière réclame l’instauration d’un régime nouveau qui marque une rupture nette avec la corruption et la lente déliquescence amorcée depuis le début du siècle.
Ainsi, les hommes politiques républicains, les « monarchistes sans roi » et de nombreux juristes dénoncent l’impossibilité de revenir à la « normalité constitutionnelle ». Le juriste Mariano Gómez écrit le que . Ce dernier affirme que la dictature de Primo de Rivera, en violant la constitution de 1876, avait marqué une rupture et le retour à la normalité politique requérait dès lors la tenue d’un processus nouveau, dirigé par un pouvoir neutre qui se trouverait hors du conflit ouvert par la dictature et qui garantirait le respect des libertés fondamentales, afin d’assurer l’instauration d’une nouvelle légalité par le biais d’une assemblée constituante souveraine. Les idées républicaines ont fait leur chemin et ne font plus peur. Quelques jours après la nomination de Berenguer, Miguel Maura, fils d’Antonio Maura, l’une des principales figures politiques conservatrices des dernières années de la Restauration, se déclare ouvertement républicain.
Berenguer rencontre de nombreuses difficultés pour former un gouvernement, car les deux partis dynastiques, qui étaient davantage des réseaux clientélistes alternant au pouvoir grâce à l’influence des caciques locaux dans un système ayant institutionnalisé la fraude électorale que des partis politiques classiques, ont cessé d’exister au cours de la dictature.. La plupart de leurs figures politiques se refusent à collaborer à titre individuel, préférant demeurer dans une quasi-clandestinité et une posture protestatrice, et Berenguer ne peut s’appuyer que sur les secteurs les plus réactionnaires de l’ancien Parti conservateur, menés par Gabino Bugallal. Pour sa part, l’Union patriotique, parti unique de l’ancienne dictature qui devient en 1930 l’Union monarchique nationale, n’apporte pas non plus un soutien clair au nouveau chef de gouvernement. L’assemblée consultative est dissoute et la monarchie ne dispose d’aucune organisation susceptible de mener un processus de transition politique. Le gouvernement formé, loin d’être neutre comme la situation l’exige, est en réalité « franchement conservateur », selon les mots de Berenguer lui-même.
La lenteur avec laquelle sont approuvées les mesures pour revenir à la légalité constitutionnelle fait douter des intentions réelles du gouvernement. C’est dans ce contexte de grande impopularité que la presse commence à qualifier le nouveau pouvoir de « » (« dictamolle » ou « dictadouce »). La situation de la monarchie s'aggrave, elle perd encore davantage de ses soutiens politiques, le mécontentement de la population atteint des niveaux critiques et l'Espagne vit dans un climat .
Comme il s'en expliquera plus tard, Berenguer prétendait en réalité laisser du temps aux anciens partis dynastiques pour se reconstituer afin de convoquer des élections générales manipulées selon les usages du turno de la Restauration, à l’encontre des exigences d'un scrutin régulier de la part des anciens libéraux représentés par Romanones. Il reconnaîtra même avoir fait une prévision de répartition des députés dans la future assemblée à la fin de l’été 1930 : 93 conservateurs, 70 libéraux, 34 monarchistes indépendants, 27 partisans de García Prieto, 20 mauristes, 18 partisans de de la Cierva, 18 partisans de Alba, 16 indépendants indéfinis, 15 partisans de Romanones, 8 réformistes, 8 républicains ou socialistes, 7 régionalistes catalans et 4 représentants de l’Union monarchique nationale, laissant 68 districts libres, concentrés dans les grandes capitales. C’est pourquoi il refuse de convoquer d'abord des élections municipales, contrairement à ce que réclament des figures politiques influentes comme Romanones et Alba.
Convocation d’élections générales Le , le Conseil des ministres approuve la convocation d’élections législatives pour le suivant. Quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur, le général Enrique Marzo Balaguer, démissionne, apparemment à la suite de troubles survenus à Madrid lors de l’enterrement de plusieurs ouvriers morts dans des accidents de travail. Le général Mola, alors directeur général de la Sécurité, qualifiera plus tard ce mois de novembre comme « d’un point de vue prolétaire […] le plus violent depuis la grève générale de 1917 ». Berenguer tente en vain de confier le poste vacant à une figure en vue des anciens partis dynastiques, si bien qu’il se résout finalement à nommer Joaquín Montes Jovellar, jusqu’alors sous-secrétaire du ministère.
Les élections sont présentées comme un moyen de constituer un parlement souverain qui renouerait la continuité avec celui de 1923 et rétablirait l’ancienne constitution.. Il ne s’agit donc pas de former une assemblée constituante ni même de mener une réforme de la Constitution, si bien que la convocation reçoit peu de soutien, y compris parmi les monarchistes des partis dynastiques.. Le gouvernement agit comme si la dictature de Primo de Rivera, soutenue par le roi, n’avait pas eu lieu. Pour cette raison, certains hommes politiques des anciens partis dynastiques se définissent comme « monarchistes sans roi », tandis que d’autres rejoignent le camp républicain, comme le conservateur Niceto Alcalá-Zamora qui se prononce pour une république dès le et fonde le parti Droite libérale républicaine, immédiatement rejoint par Miguel Maura.
« L’erreur Berenguer » Le , deux jours après l’annonce de la convocation des élections générales (qui n’auront en réalité jamais lieu), le quotidien El Sol publie en une un article de l’intellectuel José Ortega y Gasset intitulé « » (« l’erreur Berenguer ») qui aura une immense répercussion..
Dans celui-ci, Ortega fustige la tentative du régime monarchique de fermer la parenthèse de la dictature de Primo de Rivera comme si de rien n’était, de « mettre en œuvre la politique du il ne s'est rien passé ici ». Il dénonce l’« inexistence » de l’État espagnol ainsi que la rupture totale entre les institutions et les citoyens. Il qualifie le régime de . L’article se termine par un appel explicite à l’abolition de la monarchie : (« la monarchie doit être détruite » en latinEn allusion au célèbre Delenda Carthago attribué à Caton l'Ancien.) José Ortega y Gasset, El error Berenguer, El Sol, Madrid, 15 novembre 1930 (lire en ligne sur le site hemerotecadigital.bne.es).
Perte d’appuis politiques et sociaux de la monarchie et essor du républicanisme Tout au long de 1930 s’accumulent des signaux montrant qu’il ne sera pas possible de revenir à la situation antérieure à 1923 car la monarchie se trouve trop isolée. Elle est peu à peu abandonnée de ses soutiens les plus fidèles comme la bourgeoisie entrepreunariale, qui ne croit pas en sa capacité de sortir d’un tel imbroglio. Elle n’a pas non plus l’appui des classes moyennes, de moins en moins soumises à l’influence de l’Église à la faveur des idées républicaines et socialistes, ou des milieux étudiants qui expriment ouvertement leur rejet envers le roi.
En Catalogne, les groupes républicains nationalistes ont essaimé et mettent fin à l’hégémonie de la Lliga, conservatrice et traditionnel appui du régime monarchique.
L’Église catholique, reconnaissante envers la restauration de lui avoir permis de maintenir sa position traditionnelle dans la société, est l’un des rares soutiens de la monarchie, mais elle se trouve sur la défensive face à la vague démocratique et républicaine que connait le pays.
L’expérience du pouvoir militaire autoritaire a ouvert des brèches au sein de l’Armée et la fidélité de celle-ci envers le roi se trouve fragilisée, notamment au sein du corps d’artillerie. Si l'hypothèse d’un coup militaire antimonarchique semble très improbable, il apparait également très vraisemblable que l’Armée ne ferait rien pour sauver le régime et rejoindrait les conspirateurs dans l'éventualité d’une insurrection populaire.