Les , aussi traduits en Rouleaux illustrés des antécédents du monastère du mont Shigi ou Légendes du temple du mont Shigi, forment un exemple remarquable de l’emaki, un art pictural japonais dont les bases ont été importées de Chine vers le . Datant approximativement de la fin de l’époque de Heian () et réalisés à l’encre de Chine et couleurs sur papier, ils illustrent la biographie romancée du moine Myōren et les légendes qui entourent le monastère bouddhique Chōgosonshi construit sur un versant du , dans l’ancienne province de Yamato. Son classement au titre de trésor national du Japon en 1951 le désigne comme chef-d’œuvre artistique d’une valeur exceptionnelle du patrimoine culturel du Japon et garantit sa conservation et sa protection par l’État japonais. Au-delà de sa valeur artistique, l’œuvre livre un témoignage historique sur la vie quotidienne des gens ordinaires de l’époque de Heian. Les scènes peintes qui se succèdent décrivent des hommes et des femmes au travail, voyageant ou recevant des hôtes. De nombreux détails architecturaux, précisément reproduits, renseignent sur les structures de l’habitat et des lieux saints de l’époque. Associée à des emaki contemporains, tels que le Chōjū-giga et le Ban dainagon ekotoba, cette œuvre picturale témoigne de la grande maturité atteinte par la peinture narrative japonaise au tout début des temps médiévaux.
Place dans l’art des emaki Les emaki
Apparu au Japon vers le grâce aux échanges avec l’Empire chinois, l’art de l’emaki se diffuse largement auprès de l’aristocratie à l’époque de Heian (794 – 1185).. Un emaki se compose d’un ou plusieurs longs rouleaux de papier ou de soie narrant une histoire au moyen de textes et de peintures, généralement de style yamato-e. Le lecteur découvre le récit en déroulant progressivement chaque rouleau avec une main tout en le ré-enroulant avec l’autre main, de droite à gauche (selon le sens d’écriture du japonais), de sorte que seule une portion de texte ou d’image d’une soixantaine de centimètres est visible. La narration suppose un enchaînement de scènes dont le rythme, la composition et les transitions relèvent entièrement de la sensibilité et de la technique de l’artiste. Les thèmes des récits étaient très variés : illustrations de romans, de chroniques historiques, de textes religieux, de biographies de personnages célèbres, d’anecdotes humoristiques ou fantastiques. Accessible en ligne, uniquement par abondement, sur Oxford Art Online..
Les engi et les sources historiques de l’œuvre
Les Rouleaux des légendes du mont Shigi (Shigi-san engi emaki), au nombre de trois, narrent chacun une anecdote miraculeuse sur la vie de Myōren., un moine bouddhiste ayant vécu à la fin du au temple Chōgosonshi sur le mont Shigi (Shigi-san) dans la province de Yamato, dédié à la divinité Bishamon-ten (Vaiśravana).. Le terme « engi » du titre désigne un style littéraire japonais qui retranscrit chroniques et légendes sur la fondation des temples bouddhiques ou sanctuaires shinto, ainsi que, par extension, les miracles qui leur sont associés.. Avec les biographies de moines de haut rang (kōsō-den. ou eden.), il s’agit du principal genre d’emaki à sujet religieux, qui connaissent une forte production durant l’époque de Kamakura (1185 – 1333), essentiellement dans un but prosélyte ou didactique (thèse en philosophie de l’université de l'Arizona)..
vignette|gauche|redresse|La préfecture de Nara (en rouge) correspond à l’ancienne province de Yamato, où se trouvent le mont Shigi et le temple Chōgosonshi.
Les Rouleaux des légendes du mont Shigi constituent de nos jours l’exemple le plus ancien d’emaki à thèmes religieux qui laissent une grande part à la représentation de la vie quotidienne et du folklore, témoignant d’un intérêt inédit en peinture pour les petites gens et les légendes populaires. Un tel intérêt existe toutefois déjà parmi la noblesse depuis au moins la fin du , comme en témoigne la littérature de la cour impériale. Plusieurs recueils anciens de contes populaires, dont le Konjaku monogatari shū, le et l’Uji Shūi monogatari, narrent d’ailleurs trois anecdotes sur un moine-ermite de l’époque de Nara, ce qui n’est pas sans rappeler le sujet des rouleaux... Les textes subsistants des second et troisième rouleaux sont très proches du Kohon setsuwa shū, suggérant que l’auteur s’est principalement basé sur ce recueil. Le mélange de thèmes populaires et religieux dans les Rouleaux des légendes du mont Shigi et de nombreux emaki ultérieurs, qui leur confèrent un aspect authentique et romancé., correspond ainsi à ces mouvements en littérature.
Outre ces contes, la vie de Myōren (mort vers 937-941) est rapportée dans une courte autobiographie datée de 937 et plusieurs chroniques historiques ultérieures. Ces sources relatent qu’il vécut une douzaine d’années sur le mont Shigi où une petite chapelle dédiée à Bishamon-ten était installée. Plusieurs compagnons le rejoignirent, conférant une importance grandissante au Chōgosonshi-ji. Selon d’autres chroniques romancées, Myōren aurait été instruit en rêve lors d’une retraite au Hōryū-ji de se rendre au mont Shigi pour s’y établir, un nuage violet devant le guider..
Description de l’œuvre L’emaki des Rouleaux des légendes du mont Shigi se présente sous la forme de trois rouleaux en papier, de format horizontal, sur lesquels des textes calligraphiés accompagnent des illustrations peintes, à la main, en utilisant des techniques apparentées à l’aquarelle associées à l’application de traits à l’encre de Chine. Ils mesurent respectivement : de hauteur par de longueur ; par ; par .. Chaque rouleau est composé de plusieurs feuilles de papier de longueurs similaires – environ – collées à la suite : 16 pour le premier rouleau, 24 pour le second et 26 pour le troisième..
Premier rouleau
Le premier rouleau, couramment intitulé « Le Grenier volant. », se compose d’une seule longue section peinte, le texte ayant disparu.. Il narre l’anecdote dite du « grenier volant ». Myōren avait pour habitude d’envoyer chaque jour son bol par les airs jusqu’au village proche, où un riche fermier le remplissait de riz. Un jour toutefois, le fermier refusa de s’acquitter de cette tâche et Myōren le punit en faisant s’envoler tout son grenier à riz. Le rouleau s’ouvre ainsi sur une scène montrant la stupeur et le désarroi des villageois courant après le grenier volant. S’ensuivent plusieurs scènes de paysage où des voyageurs s’étonnent de ce grenier volant tandis que le riche fermier à cheval et quatre de ses gens poursuivent leur bien. La demeure de Myōren apparaît soudain dans un paysage de montagne. Le moine est assis sur sa terrasse, tourné vers ses visiteurs qui apparaissent ensuite. Le fermier est incliné devant le moine et l’on comprend qu’il implore Myōren de lui rendre son riz. Après un nouveau court paysage de montagne, on découvre Myōren et ses visiteurs devant le grenier à riz. Un serviteur dépose un sac de riz dans le bol de Myōren, manifestement sur ordre de ce dernier qui pointe explicitement le bol du doigt. Le reste des sacs commencent alors à s’envoler. S’ensuit, comme pour le grenier volant, une longue scène de paysages survolés par les sacs de riz, jusqu’au village où les petites gens s’affairent à leurs occupations quotidiennes . Enfin, un court paysage conclut la peinture et le premier rouleau.....
Deuxième rouleau
L’anecdote narrée dans le second rouleau, « l’Exorcisme de l’empereur de l’ère Engi. », porte sur la guérison miraculeuse de l’empereur régnant Daigo grâce aux prières de Myōren. Le rouleau se compose de deux portions de texte calligraphié et de deux longues sections peintes. Après le texte introductif, la première peinture s’ouvre sur la grande porte du palais impérial de Kyoto devant laquelle une délégation impériale s’apprête à partir, tandis que des prêtres arrivent pour prier pour l’empereur malade. Plusieurs séquences illustrent le voyage de la délégation à travers divers paysages, un village et de la brume. Enfin arrivé au mont Shigi, le messager de la délégation et Myōren s’entretiennent, assis sur une véranda, tandis que les autres voyageurs attendent en contrebas. Après un nouveau paysage de montagne, la délégation est de retour au Seiryō-den, le quartier privé de l’empereur, apparemment rapportant un message de Myōren. Le mur du palais termine la première peinture.... Le second texte calligraphié révèle que Myōren, qui, malgré les requêtes insistantes de Sa Majesté impériale, a refusé de se rendre en personne au palais, a promis de guérir l’empereur depuis chez lui.. La seconde peinture s’ouvre sur une vue de l’empereur assis dans ses quartiers. À l’extérieur un long paysage montre Ken-no-Gohō, ou Tsurugi no gohō. survolant champs et fermes jusqu’au palais, la Roue de la Loi roulant devant lui. La divinité, envoyé par Bishamon-ten, a pour mission d’exaucer les prières du moine bouddhiste en guérissant l’empereur.. Après un court paysage, la peinture montre de nouveau la délégation impériale en route à travers plaines, brumes et montagnes. Le messager remercie Myōren en personne, puis la peinture se termine par un paysage qui se perd dans la brume...
Troisième rouleau
Le troisième rouleau, « l’Histoire de la nonneLe , ou « rouleau de la nonne ». », narre les aventures d’une nonne, sœur aînée de Myōren, en quête de son frère qu’elle n’a plus vu depuis vingt ans. Il se compose de deux sections calligraphiées et de deux sections peintes. Après le texte introductif, la première peinture s’ouvre sur un paysage de montagne dans lequel cheminent une vieille nonne et deux hommes. Puis la nonne, arrivée à un village, est figurée assise sous le porche d’une chapelle tandis que des villageois lui amènent de la nourriture. S’ensuit une nouvelle scène de paysage et de brume, puis la moniale, ayant passé un petit sanctuaire dōsojin, demande des renseignements sur son frère à un vieux paysan. Derrière eux, la ferme et trois femmes s’affairant, une au jardin et deux lavant le linge. On découvre ensuite la nonne assise sur le pas-de-porte de la ferme, discutant avec une jeune femme qui file la laine. On aperçoit également à travers les fenêtres une femme et des enfants qui scrutent avec curiosité les voyageurs, ainsi qu’un homme rabrouant deux chiens qui aboient à l’extérieur. Un nouveau paysage montre encore la religieuse voyageant, des daims indiquant qu’elle se trouve dans la région de Nara. Puis la nonne, arrivée au temple Tōdai, est peinte priant devant la statue du Grand Bouddha. La religieuse est représentée plusieurs fois (technique de représentation du temps qui passe) dans la scène au pied de la statue monumentale, priant, dormant ou méditant. Le temple disparaît dans la brume puis une scène de paysage s’ensuit, achevant la peinture.... Le second texte raconte que le bouddha du Tōdai-ji est apparu dans les rêves de la nonne pour la guider vers son frère. Dans la seconde peinture, Myōren regarde vers l’extérieur comme si quelqu’un l’avait appelé ; devant lui se tient sa sœur. Puis suit un paysage où un nuage violet apparaît dans les airs, un présage indiquant que la nonne a été guidée jusqu’au mont Shigi par ce nuage. La nonne s’installe alors avec son frère, et la dernière scène peint les deux protagonistes dans différentes activités, comme prier, lire des sutras ou préparer les rituels religieux. Un paysage de montagne clôt la peinture, dans lequel peut être aperçu le toit du grenier volant du premier rouleau...
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