Les gaz nobles, ou gaz rares sont un sous-ensemble d’éléments chimiques du groupe 18 (anciennement « groupe VIIIA », voire « groupe 0 ») du tableau périodique. Ce sont l'hélium He, le néon Ne, l'argon Ar, le krypton Kr, le xénon Xe et le radon Rn, ce dernier étant radioactif, avec une période de pour le , son isotope le plus stable. Ils forment une famille d'éléments chimiques très homogène de gaz monoatomiques incolores et inodores chimiquement très peu réactifs, voire totalement inertes pour les deux plus légers — hormis dans des conditions très particulières. L'oganesson Og, découvert au début du , prolonge le , mais ses propriétés chimiques sont encore trop largement méconnues pour pouvoir le ranger dans une quelconque famille ; les effets relativistes d'un noyau atomique très chargé sur son cortège électronique pourraient en altérer suffisamment les propriétés, de sorte que cet élément, qui serait probablement solide et non gazeux, ne serait plus nécessairement un gaz noble.
Les propriétés des gaz nobles s'accordent bien avec les théories modernes décrivant la structure des atomes. Leur couche de valence est saturée, de sorte qu'ils n'établissent normalement pas de liaison covalente avec d'autres atomes, d'où leur inertie chimique. On ne connaît que quelques centaines de composés de gaz nobles, essentiellement du xénon. À pression atmosphérique, la différence entre la température d'ébullition et la température de fusion d'un gaz noble n'excède jamais , de sorte qu'ils n'existent à l'état liquide que dans un intervalle de températures très étroit.
On obtient le néon, l'argon, le krypton et le xénon à partir de l'atmosphère terrestre par liquéfaction et distillation fractionnée. L'hélium provient du gaz naturel, dont il est extrait par des techniques de séparation cryogénique. Le radon est généralement isolé à partir de la désintégration radioactive de composés de radium, de thorium ou d'uranium dissous.
La nature chimiquement inerte des gaz nobles les rend utiles pour toutes les applications où les réactions chimiques sont indésirables. L'argon est ainsi utilisé dans les ampoules à incandescence pour éviter l'oxydation du filament de tungstène. Dans un autre registre, l'hélium est utilisé en plongée sous-marine comme gaz respiratoire sous forme d'héliox ou de trimix pour limiter à la fois les turbulences du gaz circulant dans l'équipement respiratoire, la toxicité de l'azote (narcose à l'azote) et la toxicité de l'oxygène (hyperoxie). Les gaz nobles sont par ailleurs utilisés dans des domaines aussi divers que l'éclairage, le soudage, ou encore l'astronautique.
redresse=1.75|vignette|Fluorescence de l'hélium, du néon, de l'argon, du krypton et du xénon en tube à décharge de sous , et .
Terminologie L’appellation gaz rares vient de la faible prévalence historique des gaz nobles comme substances chimiques, bien que cette désignation soit techniquement impropre. L'hélium constitue 24 % (en masse) de la matière baryonique de l'univers, et l'argon 0,93 % (en nombre d'atomes) de l'atmosphère terrestre au niveau de la mer (plus de 9000 ppm, ce qui est beaucoup plus que le CO2). Ils ne sont pas tous "rares".
L'appellation gaz inertes rencontrée jadis est tombée en désuétude depuis qu'on a synthétisé près d'un millier de composés et d'espèces chimiques contenant chacun des six gaz rares, bien que ces espèces requièrent souvent — mais pas nécessairement — des conditions hors équilibre très particulières pour exister.
Préconisée par l'IUPAC et le Bulletin officiel du ministère français de l'Éducation nationaleBO physique-chimie.pdf, p 17., l'appellation gaz nobles, issue de l'allemand , inventée par le chimiste allemand Hugo Erdmann en 1908 par analogie avec les métaux nobles (tels que l'or, également peu réactif), apparaît donc de plus en plus comme devant légitimement remplacer à terme celle de gaz rares ; c'est celle retenue dans cet article.
Propriétés Les gaz nobles présentent des interactions interatomiques faibles, de sorte que leur température d'ébullition est très basse. Dans les conditions normales de température et de pression, ce sont tous des gaz monoatomiques : le radon est ainsi gazeux alors que sa masse atomique est supérieure à celle du plomb et du bismuth, par exemple. L'hélium se distingue des autres gaz nobles à différents égards : sa température de fusion et sa température d'ébullition sont plus basses que celles de toutes les autres substances connues ; c'est le seul élément connu qui ne peut être solidifié à pression atmosphérique (il faut une pression d'au moins à pour ce faire) ; c'est le seul élément connu présentant le phénomène de superfluidité. Les températures de fusion et d'ébullition des gaz nobles augmentent avec leur numéro atomique, c'est-à-dire en descendant le long de leur colonne du tableau périodique.
La configuration électronique des gaz nobles est caractérisée par le fait que leurs sous-couches s et p externes sont complètes, avec respectivement deux et six électrons, de sorte qu'il ne leur reste pas d'électron de valence disponible pour établir une liaison chimique avec un autre atome, en vertu de la règle de l'octet. C'est ce qui explique leur inertie chimique. Cette inertie est plus relative pour le krypton et plus encore pour le xénon, dont on a isolé plusieurs centaines de composés, certains étant stables à température ambiante. Le radon semble également assez réactif, mais sa radioactivité en a freiné l'étude. L'oganesson aurait, selon les simulations numériques, une configuration électronique affectée par des couplages spin-orbite lui conférant une réactivité chimique comparable à celle de la plupart des autres éléments ; les données numériques ci-dessous relatives à l'oganesson sont issues d'extrapolations numériques et sont présentées à titre indicatif, cet élément n'étant a priori pas rangé parmi les gaz nobles.
{| class="wikitable" style="text-align:center" |- ! rowspan="2" | Élément ! rowspan="2" | Masseatomique ! rowspan="2" | Températurede fusion ! rowspan="2" | Températured'ébullition ! rowspan="2" | Massevolumique ! rowspan="2" | Rayon decovalence ! rowspan="2" | Configurationélectronique CRC Handbook of Chemistry and Physics, section 1 : Basic Constants, Units, and Conversion Factors, sous-section : Electron Configuration of Neutral Atoms in the Ground State, en ligne, CRC Press, Boca Raton, Floride, 2003. ! rowspan="2" | Énergied'ionisation ! colspan="2" | Électronégativité |- ! Pauling ! Allen |- style="border-top:solid 2px #aaa;text-align:right" ! Hélium | | style="text-align:center" | —
| style="text-align:left" | 1s2 | | style="text-align:center" | — | style="text-align:center" | 4,16 |- style="text-align:right" ! Néon
| style="text-align:left" | | | style="text-align:center" | — | style="text-align:center" | 4,79 |- style="text-align:right" ! Argon
| style="text-align:left" | | | style="text-align:center" | — | style="text-align:center" | 3,24 |- style="text-align:right" ! Krypton
| style="text-align:left" | | | style="text-align:center" | 3,00 | style="text-align:center" | 2,97 |- style="text-align:right" ! Xénon
| style="text-align:left" | | | style="text-align:center" | 2,6 | style="text-align:center" | 2,58 |- style="text-align:right" ! Radon | style="text-align:center" |
| style="text-align:left" | | | style="text-align:center" | 2,2 | style="text-align:center" | 2,60 |- style="border-top:solid 2px #aaa;text-align:right" ! Oganesson | style="text-align:center" | | style="text-align:center" | —
| style="text-align:left" | | | style="text-align:center" | — | style="text-align:center" | —
Les gaz nobles jusqu'au xénon ont chacun plusieurs isotopes stables ; le radon, en revanche, n'en a aucun : c'est un élément radioactif. Le , son isotope le plus stable, présente une période radioactive de et donne du par désintégration α, qui donne en fin de compte du plomb.
Le rayon atomique des gaz nobles augmente en descendant le long de la en raison du nombre croissant de sous-couches électroniques. La taille de ces atomes détermine plusieurs de leurs propriétés. Ainsi, le potentiel d'ionisation décroît lorsque le rayon atomique augmente car les électrons de valence sont de plus en plus éloignés du noyau et interagissent par conséquent de moins en moins étroitement avec ce dernier. Le potentiel d'ionisation des gaz nobles est le plus élevé des éléments de chaque période, ce qui reflète la stabilité de leur configuration électronique, caractérisée par la saturation de leur couche de valence.
La valeur élevée de leur potentiel d'ionisation est également liée à leur faible réactivité chimique. Les gaz nobles les plus lourds, en revanche, ont une énergie d'ionisation qui devient comparable à celle d'autres éléments chimiques et de certaines molécules. C'est l'observation du fait que l'énergie d'ionisation du xénon est du même ordre que celle de la molécule d'oxygène qui a conduit Neil Bartlett à tenter d'oxyder le xénon avec de l'hexafluorure de platine , connu pour oxyder l'oxygène, ce qui permit de synthétiser l'hexafluoroplatinate de xénon, premier composé du xénon connu.
Les gaz nobles ne sont pas des accepteurs d'électrons susceptibles de former des anions stables : leur affinité électronique est négative.
Les propriétés macroscopiques des gaz nobles sont dominées par leurs faibles forces de van der Waals entre les atomes. Cette force attractive augmente avec la taille des atomes car leur polarisabilité augmente et leur potentiel d'ionisation diminue. Il s'ensuit que, lorsqu'on descend le long de la colonne, les températures de fusion et d'ébullition croissent, de même que l'enthalpie de vaporisation et la solubilité.
Les gaz nobles sont pratiquement des gaz parfaits aux conditions normales de température et de pression, mais les écarts observés par rapport à la loi des gaz parfaits ont fourni des éléments clés permettant l'étude des interactions intermoléculaires. Leur potentiel de Lennard-Jones, souvent utilisé pour modéliser les interactions intermoléculaires, a été déduit par John Lennard-Jones à partir de données expérimentales sur de l'argon, avant que le développement de la mécanique quantique fournisse les outils permettant de les comprendre. Les analyses théoriques de ces interactions étaient relativement aisées dans la mesure où les gaz nobles sont monoatomiques, avec des atomes sphériques, de sorte que les interactions entre atomes sont indépendantes de leurs directions, c'est-à-dire qu'elles sont isotropes.
{| class="wikitable" style="text-align:center" |- ! Élément ! colspan="3" | Point critique ! colspan="2" | Point triple ! Spectre d'émission ! Couleur de décharge |- style="text-align:right" ! Hélium 3
| rowspan="2" colspan="2" style="text-align:center" | Inexistant | rowspan="2" | 400px | rowspan="2" style="text-align:center" | 75px |- style="text-align:right" ! Hélium 4
|- style="text-align:right" ! Néon
| 400px | style="text-align:center" | 75px |- style="text-align:right" ! Argon
| 400px | style="text-align:center" | 75px |- style="text-align:right" ! Krypton
| 400px | style="text-align:center" | 75px |- style="text-align:right" ! Xénon
| 400px | style="text-align:center" | 75px |- style="text-align:right" ! Radon
| style="text-align:center" |
Abondance naturelle L'abondance des gaz nobles dans l'univers est d'autant plus faible que leur numéro atomique est plus grand. L'hélium est le plus abondant d'entre eux, et le deuxième élément le plus abondant dans l'univers après l'hydrogène, constituant environ 24 % de la masse de la matière baryonique. L'essentiel de l'hélium de l'univers a été formée lors de la nucléosynthèse primordiale à la suite du Big Bang, et sa quantité totale augmente régulièrement en raison des réactions de fusion de l'hydrogène en hélium de la nucléosynthèse stellaire.