Les Serments de Strasbourg (), datant du , signent l'alliance militaire entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, contre leur frère aîné, Lothaire . Ils sont tous trois les fils de Louis le Pieux, lui-même fils de Charlemagne. Ces serments précèdent d'un an le traité de Verdun, lequel sera d'une importance géopolitique considérable.

Louis le Germanique prononce son serment en langue romane pour être compris des soldats de Charles le Chauve qui récite le sien en langue tudesque pour qu'il soit entendu des soldats de son frère. Chacune des armées prononce aussi un serment, s'engageant à ne pas suivre son chef s'il venait à trahir le serment qu'il vient de prêter. L'ensemble de ces quatre serments est inclus dans un narratif en latin.

Le texte en roman des Serments a une portée philologique et symbolique essentielle, puisqu'il constitue, pour ainsi dire, « l'acte de naissance de la langue françaiseMoyen Âge : l'affirmation des langues vulgaires, Encyclopædia Universalis.Conférence de Claude Hagège au musée historique de la ville de Strasbourg, , (lire en ligne). » dans le cadre d'un accord politique d'envergure historique.

Contexte historique Lothaire , l'aîné des trois frères, revendique le titre d'empereur d'Occident, hérité de leur père Louis le Pieux et restauré par leur grand-père, Charlemagne. Charles et Louis refusent de le reconnaître comme leur suzerain. Lothaire tente d'envahir les États de ses cadets. Ceux-ci se liguent alors contre lui et le battent à Fontenoy-en-Puisaye en juin 841. Pour renforcer leur alliance, Louis le Germanique et Charles le Chauve se rencontrent en février 842 sur le lieu actuel de la plaine des Bouchers dans le quartier de la Meinau. à Strasbourg et y prêtent serment contre leur frère Lothaire.. En août 843, le traité de Verdun met fin à l'hostilité qui régnait entre les trois frères et dessine la carte de l'Europe pour les siècles suivants.

Les Serments de Strasbourg n'ont pas été conservés dans leur version originale mais sont retranscrits dans l'œuvre de Nithard, L'Histoire des fils de Louis le Pieux. Nithard était un petit-fils de Charlemagne, par sa mère Berthe. Il se battait aux côtés de son cousin Charles le Chauve et écrivit ces quatre livres qui relatent la guerre civile à laquelle il a donc participé. Mort en dans une embuscade tendue par Pépin II d'Aquitaine, il est donc contemporain de son témoignage mais celui-ci est aussi partisan : il reflète bien le point de vue de Louis et de Charles, selon lequel tout le mal vient de Lothaire qui ne respecte ni la parenté, ni la religion, ni la justice.

Les serments sont prêtés non pas entre rois (terme qui n'apparaît pas) mais entre des seigneurs accompagnés de leurs fidèles qui se portent garants de leurs engagements. Il s'agit d'un contrôle effectif des actes du « chef » par ses hommes, promouvant l'idée d'un pacte établi entre le futur roi et ses fidèles..

Même s'ils sont de moindre importance que le traité de Verdun qui les suit de peu, les Serments de Strasbourg sont primordiaux du point de vue de l'histoire linguistique, car ils sont une des premières attestations écrites de l'existence d'une langue romane en Francie occidentale (ici l'ancêtre de la langue d'oïl) et d'une langue tudesque. Le médiéviste Philippe Walter écrit :

Les manuscrits Le texte de Nithard n'est aujourd'hui connu que par deux manuscrits. Ils se trouvent aujourd'hui tous deux à la Bibliothèque nationale de France.

Le plus ancien manuscrit a été copié vers l'an 1000, sans doute pour l’abbaye de Saint-Médard de Soissons ou celle de Saint-Riquier, près d'Amiens. Au , il est en possession de l'abbaye Saint-Magloire de Paris. Vers 1650, il est acheté pour le compte de la reine Christine de Suède et transféré à Rome ; il est acquis après la mort de la reine par la bibliothèque du Vatican. À la suite de la prise de Rome par les Français en 1798, il est transporté à Paris avec tout un lot de manuscrits saisis. Napoléon restituera ensuite la plupart de ces manuscrits, mais pas celui-ci. Déposé enfin à la Bibliothèque nationale de France, il y porte la cote Latin 9768. Le texte des Serments se trouve au folio 13Humphrey Illo, « Quelques observations sur les Serments de Strasbourg et sur le manuscrit qui les contient (Paris, Bibliothèque nationale de France, latin 9768 Xe s., f. 13 recto : col., 13 verso : col.) : commentaire, transcription critique, étude codicologique, fac-similé », dans Bulletin de la Société des Fouilles Archéologiques et des Monuments Historiques de l'Yonne, , juin 1999, ; G. de Poerck, « Le manuscrit B.N. lat. 9768 et les Serments de Strasbourg », dans Vox Romanica, t. 15, 1956, ..

L'autre manuscrit, également conservé à la Bibliothèque nationale de France (Latin 14663) est une copie du précédent, réalisée au .

Le serment de Louis et des troupes de Charles en langue romane La langue romane ici retranscrite est encore à peine séparée du latin vulgaire. C'est un des premiers passages écrits dans une langue romane à être attesté.

Le texte prononcé par Louis le Germanique est :

Soit, en français contemporain : .

Les troupes de Charles le Chauve promettent :

thumb|Un extrait des Serments de Strasbourg. Soit, en français :

Le serment de Charles et des troupes de Louis en langue germanique Cette langue germanique est une forme évoluée de francique parlée dans la région rhénane, dans laquelle Charles le Chauve promet : (NB : nohheiniu thing + uuerdhen = pluriel)

Soit, en français :

Les troupes de Louis le Germanique jurent :

Soit, en français : (litt. : contre Charles lui à aide ne devient)

La langue romane des Serments Pour de nombreux philologues qui se sont penchés sur le sujet, la base du document est le latin., alors que pour d'autres spécialistes, il s'agit d'un texte original rédigé en langue maternelle, autonome par rapport au latin.

Partitions successives de l'empire carolingien

Débats autour des Serments Données externes À partir du , les textes rédigés en langue latine présentent les premiers traits caractéristiques des futures langues française, italienne, espagnole, etc. Vers 800 l'opposition entre latin écrit et langue parlée était reconnue par les contemporains eux-mêmesPhilippe Wolff, Les origines linguistiques de l'Europe occidentale, Publications de l'Université de Toulouse-le-Mirail, Toulouse, 1982, .. Dans ce contexte, la question de la compréhension du latin par les fidèles lors des prédications est posée par les cinq synodes qui se tiennent en 813 en différents lieux. Les évêques se réunissent à Mayence et ils demandent aux prêtres de prêcher de façon que le peuple comprenne, c'est-à-dire en germanique, cependant qu'à Arles et à Chalon-sur-Saône où ils se réunissent également, leurs recommandations sont au contraire plus générales puisqu'elles encouragent l'utilisation du latin, d'un latin plus simple certes. Ce qui signifie globalement que la compréhension du latin ne posait guère de problèmes dans les futurs pays de langue d'oc. En revanche, à Reims et à Tours, les évêques recommandent respectivement que le prêche se fasse dans « la langue particulière » de la région et en rusticam Romanam linguam (« langue romane rustique »), ce qui indique que la population ne comprenait plus le latin dans ces régions du nord de la France, c'est-à-dire les futures régions de langue d'oïl.

La précocité de la langue d'oïl est illustrée par la Séquence de sainte Eulalie qui témoigne d'un usage écrit et littéraire dès le , c'est-à-dire près d'une quarantaine d'années après les Serments ; alors que les premiers textes dans les autres langues romanes ne sont pas antérieurs aux , le plus ancien texte en langue occitane (ou en catalan), la Cançon de Santa Fe, date du .

Note sur une phrase des Serments Il y a une seule phrase de la version romane qui n’a pas d’équivalent dans la version germanique. C’est celle où Louis s’engage à soutenir Charles . Est-ce une négligence du copiste ? C’est l’explication la plus probable.

Que veut dire exactement cette formule ? On a remarqué son parallélisme avec le latin : « », signifiant « en conseil et alliance (armée) ». Et même en grec homérique : « » / L'Iliade, IX, en grec ancien sur Wikisource., ni par mes conseils ni par mes forces » (L'Iliade, IX, 374).

In est un latinisme pour en qui apparaît au début « d'ist di en avant ». Ensuite, aiudha, issu du latin populaire *aiuta (différent du latin classique adjutat), d'où l'ancien français aiue / aïe « aide » ; le digramme dh note consonne fricative dentale sonore, même chose dans cadhuna, issu du latin *catuna (cata + una), d'où l'ancien français chaün, cheün « chaque », avec cependant le maintien du ca- initial alors qu'on attendrait déjà à cette époque cha- / che-, il faut peut-être y voir une forme picarde ou wallo-picarde. L'isoglosse de ce trait phonétique est connu sous le nom de ligne Joret. Cosa, en roman du , pouvait avoir un des sens du latin « procès, débat », sens qui s’est conservé en français dans l'expression « plaider une cause » (le terme cause en français est un emprunt savant au latin classique, avec francisation de la finale -a > -e [ø]). Le sens général est donc : le soutenir, soit dans les délibérations, soit par force armée.

Quel pouvait être l’équivalent en langue tudesque ? Par un heureux hasard, il a peut-être été conservé dans un texte très différent, mais quasi contemporain des Serments : le Chant de Hildebrand (). Ce fragment poétique raconte la discussion, puis le combat mortel entre un père et un fils rangés dans deux armées opposées. Le père, Hildebrand, dit au fils qu’il n’a jamais eu un parent aussi proche que lui pour « dinc ni geleitos », assemblée ou escorte (armée). La formule était sans doute traditionnelle pour évoquer une alliance complète, et elle recoupe tout à fait les formules latine et romane.

Un mot n'a pas non plus son équivalent dans le texte germanique, il s'agit de nunquã dans « et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai » (ligne 7), c'est-à-dire « je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid » ou « je ne conclurai jamais un accord avec Lothaire ». Ce nunquam représente une forme archaïque de l'ancien français nonque « jamais » (variantes nonc, nonques). Il est transcrit ici à la manière latine, puisque l'étymon latin est précisément nunquam sans changement.

Ces deux éléments sont l'affirmation, certes discrète, d'une spécificité et du caractère autonome du texte de chacune de ses langues par rapport aux deux autres.

Nature de la langue La langue romane des Serments appartient globalement au gallo-roman.

Quelques tentatives, généralement anciennes, ont essayé de montrer que le texte roman constituait un témoignage précoce de la langue d'oc, et ce, sur la base de quelques mots du texte qui semblent à première vue plus proches de formes d'oc que de formes d'oïl, par exemple : sagrament « serment » (occitan moderne sagrament « sacrement ») ; poblo « peuple » (occitan moderne pòble) ; sendra (du latin senior) et l'utilisation de la préposition ab (dans « et ab Ludher », occitan moderne amb « avec » - ab en occitan ancien), qui ne s'emploie pas en ancien français au sens comitatif d'« avec ».