est un film japonais réalisé par Akira Kurosawa, sorti le . C'est l'avant dernier film réalisé par Kurosawa. Le film se base sur la nouvelle Nabe no naka écrite par Kiyoko Murata.
L'histoire se déroule en été, 45 ans après le bombardement atomique de Nagasaki dans la maison d'une grand mère (Sachiko Murase) qui garde ses petits enfants pendant que leurs parents sont en visite à chez leur famille expatriée à Hawaï. Elle apprend alors qu'un frère perdu depuis longtemps, Suzujiro, vit à Hawai qui souhaite qu'elle lui rende visite avant de mourir.
Synopsis L'été 1990, Tami, Shinjiro, Tateo et Minako, les quatre petits-enfants de Kané, vont passer leurs vacances chez elle, dans la région de Nagasaki, au sud du Japon.
Ce sont des vacances un peu inhabituelles, car la grand-mère a reçu au début de cet été-là une lettre de son frère émigré à Hawaii. Celui-ci, très malade, a exprimé le désir de revoir sa vieille sœur avant de mourir. Pourtant, Kané, qui a eu onze frères et sœurs, ne se souvient plus très bien de ce Suzujiro qui a quitté le Japon bien avant la guerre.
Elle a envoyé son fils Tadao et son épouse à Hawaï. Le fils écrit à sa mère pour lui parler de cette famille américaine. La lettre lui apprend que son frère avait fait fortune dans la culture des ananas, et qu'il est marié avec une Américaine, dont il a eu un fils, Clark. Il la prie de venir la rejoindre avec ses petits-enfants car il aimerait voir sa famille japonaise. Les petits-enfants sont ravis de pouvoir partir en Amérique, mais la grand-mère qui ne se rappelle pas de ce frère a du mal à croire en son existence.
Le lendemain, alors que Tateo reste avec Kané pour lui faire rappeler l’existence de ce frère et la convaincre ainsi de faire le voyage, les trois autres petits-enfants vont faire des courses à Nagasaki. Ils en profitent pour visiter les lieux témoins de la bombe nucléaire lancée sur la ville le , dont l’école où leur grand-père a été tué. Le soir, au dîner, Kané leur dit ne pas détester les Américains car la responsable de ce drame est la guerre. Dans une autre lettre reçue, le fils de Kané indique que l’oncle américain a pu citer les noms de ses frères et sœurs. La grand-mère accepte alors de faire le voyage, mais seulement après le , date anniversaire de la mort de son époux. Elle demande à Tateo d’envoyer un télégramme où il explique tout cela. Quelques jours après, Tadao et son épouse arrivent. Ils n’ont pas eu connaissance de ce télégramme. Il en est mécontent car il n’a pas voulu parler de la mort de son grand-père le 9 août 45 pour ne pas froisser la famille américaine. La sœur de Tadao et son mari les retrouvent. Ensemble, ils évoquent la richesse de cette famille et le bénéfice qu’ils pourraient en tirer. Ce comportement des adultes choque les 4 petits-enfants ainsi que Kané. Un télégramme annonce la visite de Clark en personne. Tadao est convaincu qu’il vient pour rompre les liens avec eux, car il n’a pas dû apprécier l’allusion à la mort du grand-père à Nagasaki lorsque la bombe américaine explosa. Tadao et son épouse accueillent Clark alors que les petits-enfants refusant de voir ce cousin venu rompre les liens avec eux, préfèrent retourner sur les lieux du drame. Clark exprime son regret que Tadao lors du voyage n’ait jamais parlé du grand-père mort dans l’explosion. Il lui demande de l’amener sur les lieux du drame. Ils y retrouvent les enfants. Le soir, Clark qui a souhaité loger dans la famille et non à l’hôtel, discute avec sa tante Kané, évoquant la mémoire de son défunt mari. Il lui dit que son père l'a encouragé à faire ce voyage. Le , la cérémonie des victimes de la bombe a lieu en présence des familles des défunts. Clark y participe. Puis, il passe du temps avec ses petits cousins. Mais un télégramme lui apprend la mort de son père et il doit précipitamment retourner dans son pays. Kané s’en veut de ne pas avoir été dès le début voir son frère. La nuit, un terrible orage a lieu. Cela lui rappelle le jour où la bombe est tombée. Au matin, Tadeo, son épouse et les quatre petits-enfants cherchent leur grand-mère qui a revécu la nuit tragique de l’explosion. Alors qu’un déluge de pluie s’abat, la famille découvre que Kané est sorti pour se rendre sur les lieux de l’explosion comme elle l’avait fait en 1945. Tous sortent et aperçoivent la grand-mère courir en se protégeant avec un parapluie qui s’est retourné, malgré les rafales de vent et l’averse. Tous veulent la rejoindre, les petits-enfants en premier. Ils essayent de la rattraper.
Fiche technique
Titre : Rhapsodie en août Titre original : 八月の狂詩曲 (Hachi-gatsu no kyōshikyoku) Titre anglais : Rhapsody in August Réalisation : Akira Kurosawa Assistant réalisateur : Ishirō Honda Scénario : Akira Kurosawa et Ishirō Honda (non crédité), d'après le roman Nabe no naka de Murata Kiyoko Musique : Shin'ichirō Ikebe Photographie : Takao Saitō et Masaharu Ueda Direction artistique : Yoshiro Muraki Eclairage : Takeji Sano Costumes : Kazuko Kurosawa Montage : Akira Kurosawa Son : Kenichi Benitani Production : Hisao Kurosawa et Toru Okuyama Pays de production : Langue originale : japonais Format : couleurs (Fujicolor) - 1,85:1 - 35 mm - Dolby Genre : drame Durée : 98 minutes Dates de sortie : France : (Festival de Cannes) ; (sortie nationale) Japon :
Distribution
Sachiko Murase : Kane (La grand-mère) Hisashi Igawa : Tadao (Le fils de Kane) Narumi Kayashima : Machino (La femme de Tadao) Toshie Negishi : Yoshie (La fille de Kane) Choichiro Kawarazaki : Noboru (Le mari de Yoshie) Tomoko Otakara : Tami (La fille de Tadao) Mitsunori Isaki : Shinjirō (Le fils de Tadao) Hidetaka Yoshioka : Tateo (Le fils de Yoshie) Mieko Suzuki : Minako (La fille de Yoshie) Richard Gere : Clark (Le neveu de Kane) Noriko Honma : parente du défunt Sachio Sakai : parent du défunt
Production Le tournage débute à Nagasaki le 22 août 1990. De plus c’est le premier film de Kurosawa depuis Dodes'Kaden entièrement réalisé avec de l’argent japonais.
Choix des acteurs Le choix de prendre Richard Gere pour interpréter le personnage de Clark s’est fait par hasard. Lors de la préparation de Rêves, Kurosawa n’avait pas eu le temps d’organiser sa fête d’anniversaire. Le réalisateur avait alors décidé de regrouper plusieurs événements en une seule réception. Richard Gere était présent à cette fête. Après avoir un peu discuté, Akira Kurosawa lui proposa un rôle dans son prochain film. Gere accepta sans même lire le script.
Analyse et thèmes
Non représentation de la catastrophe Le choix de Kurosawa de ne jamais montrer d’explosion est dû au fait que, selon lui, cela est tout bonnement irreprésentable : une catastrophe de ce genre, avec ce niveau de destruction, est tellement horrible que porter de telles images à l’écran pousserait le spectateur à détourner les yeux. Cela rentre directement en opposition avec des films comme Pluie noire, qui montrent absolument tout.
Famille et générations Dans Rhapsodie en août, Kane est montrée comme un modèle pour ses petits-enfants, tandis que ses propres enfants la considèrent avec cynisme comme étant démodée.
La professeure de japonais et de cinéma Linda Ehrlich voit la perspective du film comme une vision qui se concentre sur les extrêmes de l’âge, tout en réduisant la génération intermédiaire (celle née et élevée pendant la guerre et l’après-guerre) à des caricatures. Elle explique que Akira Kurosawa relie les enfants et les personnes âgées à une idée d’innocence associée au thème de la nature. De plus la relation Kane/parents est montrée comme matérialiste et hypocrite alors que la relation Kane/enfants est représentée comme authentique et spirituelle : la transmission de la mémoire semble sauter une génération. Pour l’historien du cinéma Stephen Prince, le rapprochement progressif entre la jeune génération et Kane permet aux enfants de développer une meilleure compréhension historique et une forme de réconciliation. En revanche, le frère aîné de Kane installé à Hawaï est, sur le plan thématique, presque oublié, tandis que la génération intermédiaire est condamnée pour son opportunisme. L’historien David Conrad analyse la relation entre les générations et montre comment Clark agit comme un médiateur favorisant un échange culturel international croissant. Clark joue avec ses neveux et nièces japonais et fait honte à ses cousins en offrant généreusement l’argent qu’ils cherchaient à lui soutirer. Parce qu’il est un nisei (deuxième génération) hāfu (c’est-à-dire métis), il représente la possibilité d’une nouvelle relation géopolitique et familiale dans un monde qui n’est plus structuré par le cadre de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide.
Mitsuhiro Yoshimoto, dans son étude de la filmographie de Kurosawa, affirme que . Il analyse la manière dont l’histoire racontée par Kane sur la fuite de son frère avec sa bien-aimée et leur vie ultérieure dans la forêt près d’un grand arbre frappé par la foudre est comprise par ses petits-enfants. Ceux-ci deviennent fascinés par l’image de cet arbre lorsqu’ils partent à sa recherche. Les petits-enfants se taquinent également entre eux : Shinjiro se fait dire qu’il ressemble au plus jeune frère de Kane et, plus tard, il se déguise en kappa (créature mythologique japonaise ressemblant à un ondin) en s’inspirant d’une histoire que Kane raconte à propos de son frère.
Parce que Kane prend une certaine distance avec ses souvenirs, elle ne se rappelle qu’au moment précédant sa mort que son frère aîné avait déménagé à Hawaï. Selon Yoshimoto, la mort du frère de Kane provoque une réaction traumatique : les souvenirs de son mari et de Suzujiro se confondent alors dans sa mémoire. Stephen Prince résume la dimension politique du film en disant qu’elle est métaphoriquement contenue à l’intérieur de la famille, plutôt que centrée sur l’histoire plus large de la guerre. Le spécialiste du cinéma James Goodwin soutient que l’introduction du personnage de Clark, ainsi que sa demande de voir l’endroit où son oncle a perdu la vie à cause de la bombe, permet de réunifier la famille et de la reconnecter à un passé social et psychologique.
Mort et mémoire du largage de la bombe atomique Dans The Films of Akira Kurosawa, de Donald Richie, l’auteur estime que l’objectif de Akira Kurosawa était que « le spectateur se souvienne, puis pardonne » le largage de la bombe atomique. Cependant, il écrit que l’attribution de la responsabilité pour la destruction causée par la bombe atomique est trop simpliste au regard de la complexité du sujet. De manière similaire, Linda Ehrlich considère que Rhapsodie en août déforme l’idée d’innocence en affaiblissant sa sincérité par une trop grande simplicité. Elle affirme que les complexités non abordées de la souffrance pendant la guerre ne sont pas suffisamment exprimées et qu’elles diminuent ainsi l’importance de la souffrance causée par la bombe atomique. Stephen Prince décrit quant à lui la dimension politique du film comme « curiously evasive » (curieusement évasive). Une grande partie du récit dramatique du film se déroule hors champ (par exemple la mort de Suzujiro, le frère de Kane ou le voyage des parents à Hawaï). Selon lui, cette approche reflète aussi la manière dont Kurosawa traite l’histoire de la bombe atomique : puisqu’elle appartient déjà au passé, tout est présenté à travers le souvenir, ce qui donne plus d’importance à la mémoire qu’à l’action. Enfin, Mitsuhiro Yoshimoto, en analysant les prises de position politiques du film concernant la bombe atomique, s’intéresse à la question de la commémoration. Il explique que, même si le point de vue des enfants sur la raison pour laquelle les États-Unis n’ont pas offert de mémorial au Nagasaki Peace Park n’est pas traité de manière totalement claire, il n’est pas historiquement erroné de se demander pourquoi les États-Unis ne l’ont pas fait.