Le syndicalisme sous sa forme moderne est né en Europe dans les années 1880, résultant de la révolution industrielle, de ses changements démographiques, politiques et surtout idéologiques. Mais le phénomène syndical européen n'a pas abouti à un syndicalisme européen unifié. Il a suivi différentes directions et les pensées syndicales britannique, allemande ou française élaborée dans les années 1880 – réformiste, révolutionnaire, politisée – se sont prolongées au .
La naissance du syndicalisme européen Contexte Concentration industrielle et démographique La fin du voit l'essor d'une vaste classe industrielle. Ainsi dans les années 1880, 50 % de la population active travaillent dans le secteur secondaire au Royaume-Uni, 40 % en Allemagne et 27 % en France. De grandes régions industrielles se développent essentiellement autour des bassins miniers : le centre de la France, une vaste bande comprenant le Nord, l'Alsace-Lorraine, la Sarre, la Ruhr, la Saxe et la Silésie, une grosse partie du Royaume-Uni des Midlands aux Lowlands.
Entre 1875 et 1895, la concentration des entreprises progresse de façon considérable, par la formation d'entreprises « géantes » pour l'époque et la conclusion d'ententes entre ces entreprises. En 1876, la moitié de la production industrielle de la Ruhr, par exemple, vient des trois firmes Haniel, Thyssen et Krupp. En France, l'exemple le plus frappant reste l'usine-monstre du Creusot qui regroupe dans les années 1870 plus de sur près de 130 hectares d'usines et de concessions minières. Autre exemple, la Badische Anilin und Soda Fabrik (BASF) emploie en 1870 et en 1882. Ce sont de véritables villes-usines qui existent dans les années 1880 essentiellement dans les secteurs miniers, sidérurgiques et chimiques. Cette concentration industrielle autour de grandes entreprises ou de régions fortement industrialisées a un fort impact sur les mutations démographiques.
On assiste durant le à une forte croissance de la population totale : 85 % par demi-siècle pour le Royaume-Uni, 50 % pour l'Allemagne et 20 % pour la France.
Cette croissance s'accompagne d'une forte urbanisation liée directement à l'activité industrielle : en 1880, 26 % de la population au Royaume-Uni habitent dans des villes de plus de , 8 % en Allemagne et 10 % en France (4 % en 1850). Le phénomène se nourrit essentiellement par l'immigration rurale. Par exemple en France, entre 1872 et 1891, 87 % de l'augmentation des villes vient de l'immigration. Même s'il existe de profondes différences entre les pays d'Europe occidentale, cette concentration joue un rôle essentiel dans l'essor du syndicalisme, car c'est principalement parmi les ouvriers urbains que celui-ci recrute. Les grandes villes ouvrières deviennent-elles des capitales syndicales : Manchester, Lille, Essen, Barcelone, Milan, etc.
La proximité des ouvriers tant sur leur lieu de travail que dans les nouvelles cités ou régions industrielles, alliée à la rupture sociale que vivent certaines populations déracinées de leurs anciennes communautés (familiales, ethniques, rurales) et qui ont émigré, les amènent à acquérir rapidement une nouvelle identité de masse : celle de la classe ouvrière, du prolétariat. À la main-d'œuvre des vieux métiers à forte qualification s'ajoute désormais celle des nouvelles industries qui se contente en général d'une formation sommaire qui, en cas de chômage, rend son réemploi difficile. Elle n'a d'autre force que la masse qu'elle représente.
La condition ouvrière
Même si les progrès économiques profitent à la société dans son ensemble, la condition de vie de la classe ouvrière n'est guère enviable et c'est là une des premières revendications des syndicats : avant de « changer la société », les ouvriers veulent tout simplement « vivre mieux ».
Si la valeur du salaire nominal est en progrès, par-delà les inégalités de toutes sortes, le pouvoir d'achat est très variable. Dans l'ensemble, on peut parler de stagnation, d'autant plus qu'aux fluctuations salariales, il faut juxtaposer celles de l'emploi, car le chômage total ou partiel est fréquent. Au congrès ouvrier de Marseille de 1879, est présenté un budget ouvrier. En ne comptant ni les vêtements, ni la maladie, ni l'achat d'un journal ou le paiement d'une cotisation, on arrive à un total de dépenses de 19,74 francs français. Or l'ouvrier en question ne gagne par semaine que . Sa famille doit donc apporter le complément nécessaire (puisque les femmes sont sous-payées par rapport au même travail que celui fourni par un homme il est répandu à l'époque d'envoyer travailler ses enfants eux-mêmes sous payés).
Sur dans le Nord de la France, les 4/ ne gagnent pas et plus de ne possèdent d'autres ressources que le travail du père. William Booth, le fondateur de l'Armée du salut montra en 1888 qu'un tiers de la population de Londres vivait « dans la misère ». En se basant sur le revenu, E.S. Hobsbawn estime à 87 % la population des pauvres et très pauvres - ouvriers et paysans - dans le Royaume-Uni victorien.
Les ouvriers d'Europe occidentale souffrent aussi de dures conditions d'existence : quasiment aucune protection sociale contre la maladie et la vieillesse jusqu'en 1880, répression des grèves et mécontentements, lois limitant la durée du travail rarement respectées (11 heures d'après la loi de 1848 en France), règlement intérieur excessif. Les ouvriers sont également les premiers à souffrir en période de crise. 1873-1896 correspond à la phase B du cycle Kondratieff avec la « Grande Dépression ». C'est donc une période encore plus dure pour les classes laborieuses européennes. L'ouvrier est aussi traité comme un paria : jusqu'à 1890, tous les ouvriers français doivent posséder un livret ouvrier qu'ils soumettent au contrôle des autorités lors de leurs déplacements.
En 1892, Henri Schneider, patron du Creusot, déclare (d'après Jules Huret, Enquête sur la question sociale en Europe, 1897) :
« c'est comme la réglementation du travail des femmes, des enfants, on met des entraves inutiles, trop étroites, nuisibles surtout aux intéressés qu'on veut défendre »
« pour moi la vérité, c'est qu'un ouvrier bien portant peut très bien faire ses dix heures par jour et qu'on doit le laisser libre de travailler davantage si ça lui fait plaisir ! »
L'entassement dans des quartiers à forte densité, l'alcoolisme, la violence, la dislocation des familles, le travail des enfants, une certaine résignation et l'opposition aux classes dominantes et peuvent expliquer l'esprit des ouvriers européens d'alors.
Évolution des politiques gouvernementales européennes
Même si le semble marqué par le sceau de la misère et du labeur, les historiens notent également l'évolution des pouvoirs occidentaux. Devenus plus démocratiques et plus soucieux du respect de la population que ne l'étaient leurs prédécesseurs monarchiques, ils commencent à faire écho aux revendications des ouvriers.
En France, en 1868, Napoléon III s'était efforcé de développer crèches, orphelinats, caisses d'assurance. En 1864, le droit de grève est accordé en France, en 1874, l'inspection du travail est créée et en 1884 la loi Waldeck-Rousseau règle la question de la liberté syndicale.
En Allemagne, Bismarck crée des caisses de secours (1875) et d'assurance-maladie (1883).
Au Royaume-Uni, le droit de grève est accordé depuis 1824 et avec le ministère Disraeli (1874-1880) les ouvriers bénéficient d'avantages importants : droit de grève total, patron et ouvrier égaux devant la loi, limitation du temps de travail, etc.
Mais il ne faut pas voir dans ces progrès de la législation sociale, l'avènement de gouvernements réformateurs mais plutôt le début d'une prise en compte du problème ouvrier et les milieux ouvriers l'ont compris, conscients que ce nouveau contexte leur permettra de revendiquer davantage. L'État commence en effet à donner un cadre légal à l'organisation économique libérale.
Il convient de remarquer que le Royaume-Uni présente un net décalage dans les différentes tendances mentionnées plus haut : sa Révolution Industrielle s'est faite dès la fin du , son explosion démographique a plutôt eu lieu dans la première moitié du , la liberté syndicale date de 1824. Toutefois, l'internationalisme qui caractérise le phénomène ouvrier des années 1980 amène le syndicalisme britannique à faire peau neuve également dans cette période et en quelque sorte celui-ci est en phase temporellement avec le reste de l'Europe occidentale, ce qui ne l'empêche pas de se différencier par ailleurs.
Courants idéologiques et évolution des mentalités
L'un des facteurs, peut-être le plus fondamental qui a déterminé le mouvement syndical qui s'est développé dans cette seconde moitié du réside dans l'évolution des mentalités et surtout dans la mise en place et la diffusion de courants de pensée qui valorisent le monde ouvrier tels le socialisme ou l'anarchisme mais également d'un ensemble de notions de contestation sociale.
De nombreuses démarches militantes voient le jour dès 1850. Depuis les œuvres de Zola – L'Assommoir en 1876 qui peint la misère ouvrière parisienne et Germinal en 1885 qui dénonce les conditions de vie affreuses des mineurs – jusqu'aux discours d'Hugo contre le travail des enfants en 1875 en passant par la sympathie plus ou moins affirmée de l'opinion pour la cause ouvrière, des voix s'élèvent qui montrent bien la prise de conscience générale de la question ouvrière. Mais ce qui a forgé le plus la détermination syndicale naissante, ce sont les courants de pensées politiques nés de l'opposition entre les masses laborieuses et les milieux capitalistiques : socialisme, marxisme, anarchisme. Il serait trop ambitieux de vouloir développer ici toute l'histoire et les thèses de ces mouvances mais il convient toutefois d'en rappeler brièvement quelques éléments déterminants qui pourront nous aider à comprendre plus tard le syndicalisme en lui-même.
Dès la première moitié du , des groupes socialistes s'élèvent contre l'injustice de la société capitalistique et l'absurdité des crises économiques qu'on pourrait éviter. Ils proposent une organisation de la société plus juste et plus rationnelle à leurs yeux. Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) donnent un nouvel élan à la critique socialiste. Pour Karl Marx, toutes les sociétés étant dominées par la « lutte des classes », le système capitalistique doit déboucher inéluctablement sur la révolution qui donnera le pouvoir au prolétariat. Pour hâter la victoire, les travailleurs doivent d'après lui se grouper en parti de classe, tous pays confondus. La nouvelle société qui en résultera sera basée sur le communisme où les classes n'existeront plus et aucune catégorie ne sera exploitée puisque les bénéfices du travail profiteront à tous. Telle est la vision globale du marxisme qui se présente comme la prise de conscience théorique par excellence des tâches historiques qui incombent au prolétariat.
Le socialisme trouvera à s'exprimer dans de nombreux pays par l'intermédiaire des relais que sont les partis nationaux comme le Parti Ouvrier Français fondé en 1879, le parti ouvrier social-démocrate allemand créé en 1869 ou la Fabian Society, organisation spécifiquement britannique qui prônera un socialisme modéré non marxiste à partir de 1884. Mais dans l'ensemble, les partis socialistes resteront très influencés par le marxisme après 1880.