L'expression Occident chrétien (en , soit « chrétienté occidentale ») apparaît au dans la littérature historique et géographique occidentale pour définir un concept associant un territoire (regroupant l'Europe occidentale et l'Amérique) à l'Église catholique et au protestantisme qui en est issu. Plus récemment, l'expression Occident chrétien a pris une connotation géopolitique, servant à distinguer la civilisation d'origine ouest-européenne de toutes les autresSamuel Huntington: Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997 ; voir aussi la réfutation de Marc Crépon : L'imposture du choc des civilisations, Pleins Feux, 2002..

Origine du concept vignette|La basilique Saint-Pierre de Rome, siège du pouvoir pontifical, à la tête de l’Église catholique. Ce concept s'est développé à partir des ouvrages de l'historien allemand Hieronymus Wolf au qui opposent l'Empire romain d'Occident, l'Église de Rome et les États d'Europe occidentale à l'Empire romain d'Orient et à sa forme de christianisme orthodoxe (majoritaire dans le christianisme oriental)Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, éd. J.-C. Lattès, Paris 1992, .. Toutefois, le concept, mais sans l'expression elle-même, est antérieur à Hieronymus Wolf et remonte au Moyen Âge : il trouve ses racines dans le vocabulaire des croisades et de la reconquista, dans l'opposition entre les croisés et les musulmans, et dans les revendications des chrétientés rivales d'Occident et d'Orient concernant la légitimité de l'héritage politique et religieux romain. Après l'émergence en Occident de l'Église catholique, les chancelleries papales développent des argumentaires qui magnifient les positions doctrinales et canoniques de cette Église, et rejettent la responsabilité de la séparation des Églises d'Orient et d'Occident sur la seule Église orthodoxe, dès lors qualifiée de schismatique : sa doctrine est qualifiée de dissidente, car elle n'inclut ni purgatoire, ni Filioque, ni célibat des prêtres, ni indulgences, ni primauté séculière du pape, qui sont des innovations de l'Église romaine.

Comme l'Église de Rome revendique pour elle-même le Patrimonium Petri (l'« héritage de Saint-Pierre » dont les papes s'affirment seuls successeurs légitimes), les autres Églises sont délégitimées en Europe occidentale, ce qui rend moralement admissible pour la Quatrième croisade la mise à sac de Constantinople, pourtant ville chrétienne. À la suite de cela, le pillage de l'Empire byzantin et le partage de la Grèce entre États croisés (dits latins ou francs) sont « légitimés » par une réécriture de l'histoire dans les siècles suivants. Des milliers de lettrés occidentaux ont été formés dans cet esprit, au point d'occulter l'héritage grec, ne reconnaissant avoir retrouvé les savoirs antiques que chez les Arabes d'Espagne via Gerbert d'Aurillac (malgré les Vénitiens, les Génois et les Florentins qui puisaient directement aux sources byzantines grâce à des lettrés grecs tels Gemiste Pléthon, Georges de Trébizonde, Démétrius Chalcondylas, Jean Bessarion ou Jean Lascaris), sans se demander où les Arabes avaient eux-mêmes puisé ces savoirsEn janvier 2010, Science et Avenir publie un numéro spécial (n° 114) Sciences et techniques au Moyen Âge sans mentionner qu'Abd al-Rahman III, calife omeyyade de l'Espagne musulmane, a reçu des empereurs d'Orient Constantin VII et Romain Lécapène des copies des bibliothèques impériales, dont le De materia medica du médecin et botaniste grec Dioscoride, traduites en arabe par Hasdaï ibn Shaprut et un moine grec nommé Nikolaos.. Jusqu'à Voltaire, qui, influencé par Hieronymus Wolf, voyait en Byzance un « modèle d’obscurantisme religieux, fossoyeur des arts »Véronique Prat, Les fastes de Byzance sur , 2 janvier 2009.. Dans cette réécriture, très présente chez des auteurs comme Edward Gibbon, Charles George Herbermann ou Michel Le Quien, l'Occident chrétien n'a plus de racines en Orient ni dans le judaïsme mais seulement dans le pontificat de Rome et dans la conversion et l'action des rois germaniques tels Clovis et Charlemagne.

Évolution du concept vignette|L'« Occident chrétien » (en bleu) à l'époque des croisades.

Le concept d'Occident chrétien est, depuis le Moyen Âge, strictement lié à l'Église catholique, qu'il oppose aux autres formes de christianisme, et aux autres religions non chrétiennes. L'Occident chrétien est défini par les divergences entre l'Église de Rome et les autresDétails sur , dans l'article Latin du The Oxford Dictionary of the Christian Church, Oxford University Press 2005 et dans l'Encyclopaedia Britannica sur Encyclopaedia Britannica: Pentarchy, notamment la vision augustinienne du péché originelStéphane Harent, Original Sin, The Catholic Encyclopedia. Vol. 11. New York: Robert Appleton Company, 1911. 7 Jun. 2009. et la position romaine dans la « querelle du Filioque »Maas, Anthony. "Filioque." The Catholic Encyclopedia. Vol. 6. New York: Robert Appleton Company, 1909. 7 Jun. 2009..

À la Renaissance, avec la découverte d'autres civilisations en Asie, Afrique et Amérique, le concept commence à évoluer en opposant l'Europe occidentale et son christianisme catholique ou protestant à ces autres civilisations, dont l'infériorité militaire est prise pour une infériorité intrinsèque et en fait, matériellement, des proies pour les appétits esclavagistes et coloniaux, et spirituellement des « terres de mission » ayant vocation à être convertiesM. Bée, La Christianisation de la basse Côte d'Ivoire, Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 62, , 1975, . doi : 10.3406/outre.1975.1874. Au , des voix discordantes, comme celle de Jean-Jacques RousseauJean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l'obstacle, Gallimard, Paris 1976, ., apparaissent pourtant : elles doutent de la « supériorité » de l'Occident chrétien et opposent même son « hypocrisie » et ses « vices » à une supposée « pureté » ou « innocence » des autres civilisations, idéaliséesJany Boulanger, Syllabus : Le mythe du Bon Sauvage, Cégep du Vieux Montréal 2004, , consulté le 25 février 2010..

Ce n'est qu'à partir du que se développe la vision historico-politique d'Occident chrétien, avec des auteurs, en France, comme Édouard Thouvenel, Joseph Arthur de Gobineau, Charles Maurras, Gustave Thibon, Pierre Gaxotte, Robert Brasillach, qui l'utilisent dans le sens d'une civilisation supérieure aux autres ou l'identifient à la civilisation par opposition à la « barbarie »Édouard-Antoine de Thouvenel écrit que « l’Orient est un détritus de peuples et de religions » dans sa correspondance conservée aux Archives nationales, microfilms sous la cote 255AP sur Archives nationales.. Dans cette perspective, toute l'histoire de l'Europe occidentale est écrite de manière à ancrer ce concept dans un enracinement romain, pontifical et chrétien remontant au , se référant à la vision du triomphe de la foi d'Augustin d'Hippone, valorisant la conversion des rois germaniques, et ultérieurement, la lutte contre l'expansion islamiqueAndré Seumois, Introduction à la missiologie, Administration der neuen Zeitschriften für Missionswissenschaft, 1952, ASIN: B00HSWBP4S..

Selon ce point de vue, Occident et catholicisme seraient intrinsèquement liés, car si l'Occident géographique est morcelé politiquement en nombreux royaumes et principautés, il est en revanche uni par la religion et l'usage du latin comme langue liturgique et culturelle. De cette unité part une « volonté conquérante » manifestée par la Reconquista des Rois Catholiques, par les pèlerinages, par les croisades et l'érection des États latins d'Orient, par l'émergence des ordres militaires fondés en Terre sainte, par les croisades baltes et la christianisation de la Scandinavie, par la lutte de l'Occident chrétien médiéval contre le monde arabo-musulman et les « schismatiques », et par l'expansion outre-mers de l'Espagne et du Portugal, liées par le Traité de Tordesillas, qui va mener au monde des colonies. La colonisation de l'Amérique du Sud est d'abord, dans cette vision, le prodrome d'une extension importante de la religion catholiqueA. Seumois, Op. cit..

Les migrations liées aux persécutions religieuses sur le « Vieux Continent » amènent l'émergence d'un second prodrome qui n'est pas d'obédience catholique : il s'agit du monde anglo-saxon, dont les sources idéologiques sont l'anglicanisme et le puritanisme.

Au , le concept d'Occident chrétien se développe en contrepoint à la montée des nationalismes (qui sont d'abord teintés de revendications sociales) mais surtout en réaction au sécularisme diffusé par la Révolution française. Il nourrit aussi l'idéologie du colonialisme, avec le « devoir des pères blancs de christianiser le monde » et la notion de « fardeau de l'homme blanc ». Au , le concept d'Occident chrétien sert aux catholiques de France dans leur combat contre la Troisième république qui, en 1905, impose la laïcité en affranchissant l'état de toute religion d'État. Avec l'apparition du communisme et ses différentes manifestations historiques (Commune de Paris, régimes communistes…), le concept d'Occident chrétien sera utilisé, notamment dans le cadre de la guerre froide, pour opposer un « monde libre » occidental et capitaliste aux dictatures totalitaires de l'est, alors perçues comme un avatar moderne d'anciens despotismes tels celui des TzarsPar exemple chez Alain Besançon ou Jean-François Revel se référant à Alexis de Tocqueville. Pour autant, la notion d'Occident chrétien n'est pas liée au libéralisme matérialiste, accusé de « désenchanter le monde » par une trop large liberté de conscience due à la laïcité et menant à l'« amoralité » ; au contraire, elle lui est fréquemment opposée au nom des « racines chrétiennes » de la « civilisation européenne » (étendue à présent à l'Amérique du NordMichel Serres, Éclaircissements (entretiens avec Bruno Latour), éd. François Bourin, Paris 1992).

Postérité gauche|vignette|upright|La Madone de Lorette par Raphaël. Les représentations de Jésus et de sa mère, Marie, ont été l'un des thèmes majeurs de l'art occidental. droite|vignette|La cathédrale métropolitaine de Mexico, symbole de l'expansion de l'Occident chrétien au Nouveau-Monde. Historiquement, sous l'influence des Lumières, la puissance des dogmes qui sont à la base de la notion d'Occident chrétien a décliné face au mouvement de sécularisation progressive de l'ensemble de l'Europe, manifestée par la mise en place d'États laïcs. La logique moderne de l'État-nation se substitue au concept d'Occident chrétien, devenue peu à peu l'apanage d'une extrême droite nostalgique, le Portugal de Salazar demeurant, jusqu'aux années 1970, le dernier État (l'Estado Novo) se réclamant d'une telle conception, partagée par la junte brésilienne qui prend le pouvoir avec le coup d’État de 1964, l'armée se proclamant garante de l'« identité chrétienne » de la nation brésilienneMaud Chirio, « Le pouvoir en un mot : les militaires brésiliens et la « révolution » du 31 mars 1964 », Nuevo Mundo, Mundos Nuevos (revue publiée par l'EHESS), n° 7 - 2007, mis en ligne le 12 juin 2007, référence du 25 avril 2008 ) sous couvert d'anticommunisme. Les prêtres de base ne partagent pas tous ce point de vue, et nombreux sont ceux qui adhèrent à la « Théologie de la libération » d'inspiration chrétienne et marxiste à la fois.