alt=Edition Le Livre de Poche|vignette|Essais de Montaigne, préface d'Alain, , page alt=Edition Le Livre de Poche|vignette|Essais de Montaigne, préface d'Alain, page Les est l'œuvre majeure de Michel de Montaigne ; elle fut publiée pour la première fois en 1580. L’œuvre traite de nombre de sujets, sans ordre apparent : médecine, arts, livres, affaires domestiques, histoire ancienne, chevaux, maladie entre autres, auxquels Montaigne mêle des réflexions sur sa propre vie et sur l'Homme, le tout formant Les Essais se composent de 3 tomes (ou livres) contenant en tout 107 chapitres.
Montaigne consacre aux Essais un constant travail d'écriture et de réécriture à partir de 1572, continué pratiquement jusqu'à sa mort. Les Essais, véritable introspection constamment renouvelée sur la vision du monde de Montaigne, sa vie, ses sensations d'homme, sont cependant devenus un livre universel, , un livre unique qui met sous les yeux du lecteur non pas simplement un homme en train de se décrire, mais une vie en train de se fairePierre Brunel, Yvonne Bellenger, Philippe Sellier, Michel Truffet (dir.), Histoire de la littérature française, Bordas, 1972.
Si les premières impressions à Bordeaux des Essais datent de 1580, des additions sont déjà décidées en 1582 et le livre III n'est édité qu'en 1588 avec la volonté affirmée de se décrire. La première édition posthume fut préparée vers 1590.
Les différentes éditions
vignette|Marie de Gournay, fille d'alliance de Montaigne. C'est elle qui dirige la première édition posthume des Essais en 1595.
Les œuvres complètes de Montaigne comportent trois titres : la traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebond (à l'origine d'un des plus importants chapitres des Essais : « Apologie de Raymond Sebond »), le Journal de voyage en Italie et, enfin, les Essais.
Montaigne disposait d'un exemplaire de cette édition qu'il annotait et corrigeait en vue d'une réimpression. Sur la page de titre, il écrit la mention « sixième édition » (d'où la question : y a-t-il vraiment eu une quatrième édition ou Montaigne a-t-il simplement ajouté un chiffre à l'édition dont il disposait ?) ainsi qu'une citation tirée de lÉnéide, « Viresque acquirit eundo« Sa marche augmente ses forces » in Virgile, Enéide, , 175. » Cet exemplaire personnel de Montaigne fut conservé d'abord au monastère des Feuillants, puis à la bibliothèque de Bordeaux à partir du , d'où son nom « d'exemplaire de Bordeaux ».
Composition des Essais vignette|Essais (Montaigne): Page de titre de l'édition de 1588
Contexte historique Engouement français pour les idées morales Montaigne entame donc la rédaction de ses Essais au moment où les ouvrages sur la pensée antique connaissent un succès croissant. On multiplie les traductions en français et les compilations des écrits de Platon, Cicéron, Sénèque, et surtout Plutarque. La traduction des Œuvres morales de ce dernier en 1572 par Amyot connaît un si vif succès que cinq éditions se succèdent en moins de dix ans. L'esprit de ces traductions est également très différent de celui de la Pléiade : il ne s'agit plus d'enrichir la langue française, mais de donner des préceptes de bonne vie. On reconnaît que les auteurs profanes, s'ils ne remplacent pas l'étude des Écritures, peuvent aider à corriger l'humaine faiblesse. On traduit des auteurs latins, mais aussi italiens, espagnols : Castiglione, Guevara, etc. On goûte également fort les fabulistes comme Ésope, les recueils de sentences, les œuvres didactiques en prose ou en vers tels le Miroir de vertu et chemin de bien faire d'Habert (1559), ou le Sentier de la connaissance de soi-même de Jean Girard (1579)Titre complet : Traité auquel est naïvement dépeint le sentier que doit tenir l'homme, pour bien, et heureusement régir et gouverner les actions de sa vie, chérissant la vertu et détestant le vice, prenant origine de la connaissance de soi-même, Benoît Rigaud, Lyon..
Michel de Montaigne possède un exemplaire de l'édition de 1565 des Vies parallèles traduites par Amyot.. Il fait l'éloge du traducteur dans ses Essais., comme il loue Plutarque à plusieurs reprises. La lecture des Vies parallèles donne à Montaigne l'inspiration de plusieurs Essais, au fil d'emprunts plus ou moins conscients pour lesquels il parle de . Plutarque, qui reste l'auteur le plus fréquemment cité dans l'ouvrage, y est . L'humaniste recherche dans les Vies parallèles plus les jugements du moraliste que la science historique, car il considère que l'histoire des événements, tributaire de la Fortune, est particulièrement difficile à établir et à attester, et reste par nature inférieure à l'histoire des vies.
Cette sympathie de Montaigne pour Plutarque est poussée jusqu'à l'identification : le style bref, changeant, rarement dogmatique de Plutarque semble anticiper le style de l'essai pour un Montaigne qui dit aller parfois .
Ce qui semble riche à Montaigne dans les Vies parallèles, au-delà des leçons morales, ce sont bien plus les pistes de réflexion morales :Cependant, Montaigne remet en cause la valeur de l'exemple, car à la fin, , et la vie de César . Avec Montaigne, on atteint une crise, ou une fin de l'exemplarité.
Débuts : les Essais impersonnels Puis Montaigne va, progressivement, affiner sa méthode. Il ne fait encore que très peu de place à sa propre personne, mais il s'ingénie à manier et ordonner ses sources, de manière à composer une harmonieuse mosaïque. Les transitions, maladroites, voire inexistantes dans les premiers essais, sont plus recherchées, et l'occasion pour Montaigne de s'exprimer, même si les citations forment encore le corps de ses essais primitifs. Ce , Montaigne l'emprunte à Sénèque. Mais la doctrine stoïcienne authentique ne l'intéresse pas. Il mêle sans hésitations à ses essais stoïciens des maximes d’Épicure. Ce qui lui plaît dans le stoïcisme lorsqu'il commence à composer ses premiers essais, ce sont les belles maximes de fermeté et d’élévation de l'homme. On perçoit Montaigne prenant plaisir à extraire les plus beaux traits des Lettres à Lucilius. Il ne faut pas en conclure pour autant que le stoïcisme de Montaigne est personnel ou durable. Montaigne n'a jamais mis en pratique les austères principes de Sénèque, même s'il les a admirés à ses débuts. Cet enthousiasme de circonstance vient surtout du fait qu'à cette époque il ne songe pas encore se connaître ni à se peindre. Ce qui l'intéressera chez les penseurs de l'Antiquité tout au long de son existence, c'est de savoir comment bien vivre et bien mourir. Et il est ébloui à cette époque par l'idéal de dignité stoïcien : commentant la mort de Caton d'Utique, il s'écrie .
De 1574 à 1579 : vers l'affirmation du Moi Au cours de cette évolution, Montaigne va prendre en horreur le pédantisme, l'ostentation clinquante de ses contemporains, qu’il imitait pourtant à ses débuts. La sagesse pratique qu'il s'est forgée ne pouvait que lui faire détester cette fausse érudition dont on faisait alors étalage : écrit d’eux Montaigne« Du pédantisme », Essais, livre un, ..
Si bien qu'en 1580, lorsque paraît la première édition des Essais, ceux-ci s'écartent déjà considérablement des modèles en usage. Imaginons le lecteur parcourant la table des chapitres. Un titre l'arrête, « De la cruauté ». Il s'attend à retrouver les fameux exemples de l'antiquité repris par les auteurs en vogue (Messie, Marcouville, Bouaystuau…) : Tibère, Caligula, etc. Mais en ouvrant la page, quelle n'est pas sa surprise ! Au lieu d'une démonstration d'érudition, il trouve essentiellement des remarques psychologiques, des réflexions personnelles de Montaigne, appuyées par quelques exemples bien choisis. Plus loin, voilà que l'auteur lui fait des confidences sur sa santé« De l'affection des pères aux enfants », Essais, livre deux, . ou dresse son propre portrait physique et moral, sans omettre le moindre détail.« De la présomption », Essais, livre deux, .. Certes, on trouve encore quelques essais assez maigres (« Des postes » ou « Des pouces »), mais l'essentiel est là : Lors d'un voyage à la Cour peu après la première publication de son livre, Montaigne répond au roi qui lui en fait compliment : La Croix du Maine, « Michel de Montaigne » in Les Bibliothèques françoises, , Saillant et Nyon, Paris, 1773.
Système des additions Montaigne corrige également la forme pendant ses dernières années. Il multiplie les métaphores, les antithèses, mais aussi les tournures populaires, dont il aime la vivacité. Son style devient plus incisif, plus affirmé : se transforme après 1588 en « Toutes choses ont leur saison », Essais, livre deux, . Montaigne relit son ouvrage avec la plus grande minutie, son exigence avec lui-même s'étant accrue au fil des éditions. Il effectue plus de trois mille corrections de détail après 1588 et jusqu'à sa mort. Ce sont essentiellement des points formels, des scrupules d’artiste Grace Norton, « The Use Mods by Montaigne of Some Special Words » in Modern Language Review, 1903..
Culture littéraire des Essais vignette|De tous les auteurs de l'Antiquité, PlutarqueDans la traduction de Jacques Amyot. est celui dont l'influence est la plus palpable dans les Essais : « Il vous tend une main libérale et inépuisable de richesses et d'embellissements. » Les Essais sont également une observation du monde à travers les livres. Montaigne commence par compiler et gloser, commente des faits divers historiques ou des lieux communs de la pensée antique. Le nombre des citations, principalement latines et grecques, peut poser problème au lecteur moderne ; certains critiques ont qualifié cette érudition de parasiteGustave Lanson, Les Essais de Montaigne, Mellottée, Paris, 1958 ; Jean Plattard, Montaigne et son temps, Boivin, 1933.. Montaigne s'en défend : « Je feuillette les livres, je ne les étudie pas : ce qui m'en demeure, c'est chose que je ne reconnais plus être autrui. » L'omniprésence de ces références fait en tout cas encore aujourd'hui débat : elles sont vues par Phyllis Gracey comme destinées à voiler par prudence l'originalité d'une penséePhyllis Gracey, Montaigne et la Poésie, Presses universitaires de France, 1935.. Michel Butor considère qu'elles constituent un hommage à la tradition selon le mythe grec qui présentait Mémoire comme la mère des Muses, ou encore un « tissu capillaire reliant l'ensemble de l’œuvre et se superposant au réseau déjà fort complexe de noyaux rayonnants » des Essais.Michel Butor, Essais sur les Essais, collection les Essais, Gallimard, Paris, 1967. vignette|left|La bibliothèque de Montaigne. On retrouve certaines des citations grecques et latines gravées sur les poutres dans les Essais.
Quoi qu'il en soit, il est indéniable que les penseurs de l'Antiquité influencent non seulement la culture de Montaigne, mais aussi sa formation d'esprit. Montaigne se soucie assez peu de l'exactitude de ses citations (au point que la recherche exhaustive de ses sources est une entreprise interminable), car il se pique d'être plus qu'un simple compilateur (« Comme quelqu'un pourrait dire de moi : que j'ai seulement fait ici un amas de fleurs étrangères, n'y ayant fourni du mien, que le filet à les lier. Certes j'ai donné à l'opinion publique, que ces parements empruntés m'accompagnent, mais je n'entends pas qu'ils me couvrent, et qu'ils me cachent : c'est le rebours de mon dessein« De la physionomie », Essais, livre trois, .. »). Les différentes éditions des Essais montrent en effet Montaigne s'émancipant de plus en plus de la tradition, sans pour autant y renoncer. L'héritage de l'antiquité est pour lui « un auxiliaire pour ordonner, maîtriser, et rendre communicables ses propres idéesHugo Friedrich, Montaigne, Gallimard, 1984. ».