La tératologie est la science des anomalies de l'organisation anatomique, congénitale et héréditaire, des êtres vivantsLa tératogénie, quant à elle, étudie la genèse de ces anomalies.. La discipline a longtemps été assimilée à l'étude des « monstres »Le mot proviendrait, selon les sources, du latin « monstrare » (que l'on montre, comme un phénomène) ou « monere » (qui avertit, comme un présage). humains et animaux, c'est-à-dire des anomalies les plus spectaculaires, mais elle concerne tout écart anatomique significatif présenté par un individu par rapport au type spécifique, au-delà des variations individuelles qui différencient normalement un sujet d'un autre dans la même espèce. Source d'intérêt et d'études dès l'Antiquité, la tératologie se constitue en tant que discipline scientifique au milieu du , et c'est Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et son fils Isidore qui lui confèrent, au siècle suivant, une méthode et une nomenclature. Associant les observations et les recherches des médecins et des vétérinaires, la tératologie participe alors aux progrès de l'embryologie jusqu'à devenir progressivement un chapitre de la pathologie de l'embryon.

Historique Le mot est construit à partir de deux termes issus du grec ancien, , « monstre » et , « étude de ».

En français, le terme est attesté pour la première fois en 1832«Tératologie», in Définition de l'Atilf, en ligne..

Tératologie, mythologie, théologie L'histoire de la tératologie est intimement liée à celles des mythes et des légendes produites par les civilisations humaines : la plupart des dieux égyptiens sont des créatures zoo-anthropomorphes ; les Chaldéens attribuaient une signification prophétique aux nombreuses malformations humaines dont ils avaient connaissance« S'il naît un hermaphrodite, le fils du Palais gouvernera le pays ; si une femme met au monde un enfant qui porte des oreilles comme celles d'un lion, il y aura un roi puissant dans le pays ; s'il a un bec d'oiseau, la paix régnera sur la contrée ; s'il n'a pas de bouche, la maîtresse de maison mourra ; s'il n'a pas de pied, les canaux du pays seront coupés et la maison ruinée ; s'il n'a pas de nez, les désastres s'abattront sur le pays et le maître de maison mourra ; si son anus est fermé, la contrée souffrira de disette. » Cité par Fernand Leroy, Histoire de naître : de l'enfantement primitif à l'accouchement médicalisé, De Boeck Supérieur, 2001, . ; la mythologie grecque abonde en satyres, sirènes, faunes, centaures et cyclopes ; Platon, dans Le banquet, décrit des êtres parfaits, hermaphrodites, coupés en deux par punition divine. L'iconographie médiévale regorge de représentations monstrueuses.

En Occident, la naissance de sujets hors du commun est longtemps considérée - à l'instar des phénomènes célestes inexpliqués, également qualifiés de monstrueux - comme une expression de la colère des dieux ou comme un avertissement qu'ils délivrent aux hommes. Elle provoque, chez le commun des mortels comme chez les esprits les plus avancés, une stupéfaction et une curiosité mêlées de crainte. Elle pose également aux premiers philosophes la question de l'ordre naturelAristote : « La monstruosité n'est pas contre nature, mais contre ce qui se passe le plus ordinairement dans la nature. Rien ne se produit contrairement à la nature, en tant qu'elle est éternelle et nécessaire ; cela n'arrive que dans les choses qui se produisent ordinairement d'une certaine manière, mais qui pourraient se produire autrement.». Cité par Lesbre, ., et aux Pères de l'Église celle de la volonté divine. Dans la Grèce antique, les enfants malformés sont systématiquement éliminés à Sparte (et très probablement à Athènes). Ils subissent généralement le même sort à Rome, même si la pratique y est plus encadrée. Plus tard, l'Église catholique s'interrogera sur le sort à leur réserver, notamment en matière de baptême.

Quand bien même, dès le premier siècle de notre ère, Lucrèce ait réfuté l'existence des centaures"Les centaures n'ont jamais existé. En aucun temps n'a pu vivre un être à double nature, combinaison de deux corps, fait de membres hétérogènes, sans harmonie possible dans les facultés. L'esprit le plus obtus en sera convaincu aisément (...). Ne va donc pas croire que du croisement de l'homme avec la race des bêtes puissent se former et vivre les centaures, non plus que ces monstres marins à ceintures de chiens furieux, les scylles au corps demi-marin, ni enfin tous ces monstrueux assemblages de membres discordants qui n'atteignent pas en même temps dans toutes leurs parties la fleur de l'âge, l'épanouissement des forces, le déclin de la vieillesse, et qui tout entiers ne peuvent brûler du même feu d'amour, ni s'accorder dans leurs mœurs ni se plaire aux mêmes aliments".Lucrèce, De rerum natura (De la nature des choses)., la « période fabuleuse », comme la nomme Isidore Geoffroy Saint-HilaireHistoire générale et particulière des anomalies de l'organisation chez l'homme et les animaux. va perdurer, en Occident, jusqu'au milieu du et, pour certains, jusqu'à l’avènement des Lumières.

À la Renaissance, pour ce qui concerne l'histoire naturelle, Pline l'AncienHistoire naturelle, après J.C. reste en effet la référence. Il parle en détail des « monstres » les plus étranges et ses descriptions alimentent l'imaginaire des humanistes qui redécouvrent ses travaux. La notion de monstruosité englobe alors les créatures terrestres, y compris certains animaux exotiques à l'anatomie ou au comportement étonnants (autruche, caméléon, hippopotame), mais également les monstres marins et les phénomènes célestes inexpliqués (comètes, éclipses, météores, etc.).

Progressivement, cependant, les malformations des nouveau-nés, animaux ou humains, revêtent une signification moins prophétique pour être interprétées comme l'intervention du démonIl peut glisser dans la matrice un « principe monstrueux » ou remplacer l'enfant par un monstre. ou le signe d'accouplements contre nature ; les femmes qui mettent au monde des enfants imparfaits sont alors souvent accusées de sorcellerie et leur progéniture éliminée.

Avant de devenir l'objet d'études scientifiques, le discours tératologique est donc profondément marqué par la légende, la superstition et la théologie. Quand il commence à s'y intéresser, le corps médical n'échappe d'ailleurs pas au contexte général. Médecins et chirurgiens visitent d'abord le sujet comme un cabinet de curiosités, en se fondant sur les observations souvent fantaisistes des Anciens et sans - le plus souvent - les amender par des observations personnellesIl est vrai que "les monstres sont rares", comme l'écrit Ambroise Paré, et qu'"ordinairement, (ils) ne vivent guère"..

Ambroise Paré, qui aborde le sujet avec une certaine crainte métaphysique« Il y a choses divines, cachées et admirables aux monstres. », publie, en 1573, Des monstres tant terrestres que marinsDevenu par la suite Des monstres et des prodiges, puis inclus dans l'édition des Œuvres parue en 1575, augmentée en 1579, puis en 1585. En 1582 une traduction latine paraît à Paris, qui assure le rayonnement international de l'œuvre de Paré.. Tout chirurgien et anatomiste qu'il soit, Paré accorde la première place à l'intervention divine« Il est certain que le plus souvent ces créatures monstrueuses et prodigieuses procèdent du jugement de Dieu, lequel permet que les pères et mères produisent telles abominations au désordre qu'ils font en la copulation comme bêtes brutes, où leurs appétits les guide, sans respecter le temps, ou autres lois ordonnées de Dieu et de Nature... comme il est écrit en Esdras le Prophète, que les femmes souillées de sang menstruel engendreront des monstres. ». Mais, dans le même temps, il réfute par la dissection le caractère monstrueux de l'autruche« monstre volatile » et « miracle de nature (qui) digère indifféremment toutes choses et donne des œufs de merveilleuse grandeur ».. Pierre Belon, qui a, dans son Histoire de la nature des oiseauxPubliée en 1555. attiré l'attention sur les similitudes entre le squelette des volatiles et celui de l'homme, s'autorise lui aussi à corriger les erreurs alors couramment colportées sur l'hippopotame, après en avoir observé un de visu à ConstantinopleHérodote lui donnait la taille d'un âne et la queue d'un cheval, et Aristote des pieds de bœuf et une crinière. et sur le caméléonCet animal extraordinaire était alors réputé vivre de l'air et ne jamais s'alimenter.. Ses observations seront complétées en 1669 par les dissections documentées du médecin et architecte Claude PerraultMémoires pour servir à l'étude des animaux., qui mettront définitivement à bas les légendes entourant depuis des siècles cet animal. thumb|Illustration extraites des Œuvres d'Ambroise Paré.

Mais Ambroise Paré se fonde également, sans pouvoir les vérifier, sur les écrits de ses prédécesseurs : il rapporte ainsi le cas d'une fille à deux têtes en faisant confiance à Ludovicus Coelius Richerius (ou Rhodiginus)Auteur d'un Lectionum antiquarum, publié à Venise en 1516, puis à Bâle en 1542.. Il emprunte à Conrad LycosthenesNé Conrad Wolffhart (1518-1561), érudit alsacien, auteur d’un Prodigiorum ac ostentorum chronicon publié à Bâle en 1557. et à Pierre BoaistuauHistoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux autheurs, grecs & latins, sacrez & prophanes, divisées en cinq livres, publié en français en 1560. le cas d'un enfant de sexe masculin avec une tête, quatre bras et quatre jambes, né en Allemagne en 1529, ainsi qu'un autre cas, semblable, signalé en Italie. Il recopie aussi de l'obstétricien zurichois Jacob RüffAuteur d’un Traité sur la génération et la conception publié en allemand en 1553. la description un enfant possédant quatre bras, quatre jambes et un double sexe féminin.

La littérature tératologique n'est ainsi, au départ, qu'une suite de compilations hasardeuses toujours assorties de commentaires théologiques et philosophiques. Il s'agit en effet d'expliquer les intentions divines cachées derrière ces naissances hors du commun. La création de monstruosités ne pouvant être que délibérée de la part du Créateur, elle constitue donc soit un avertissement d'en-haut, soit un châtiment divin. Tout en participant à ces débats, le corps médical va progressivement ajouter aux causes divines toute une série de causes physiques, puis réfuter les premières pour ne retenir que les secondes. En Europe, c'est à partir de la fin du qu'une poignée de médecins, de chirurgiens et de penseurs commencent à distinguer les causes naturelles des causes surnaturelles et s'autorise ainsi une analyse factuelle des monstruosités.

En 1595, Martin WeinrichWeinrichius, professeur de « physique » entendre « médecine ») à Breslau. publie un De ortu monstrorum commentariusDe ortu monstrorum commentarius, in quo essentia, differentiae, causae et affectiones mirabilium animalium explicantur. dans lequel il rattache l'étude des monstres à la physiologie, c'est-à-dire à l'étude de la nature par la raison, distinguant les « théologiens » des « physiciens », les premiers fondant leur savoir « sur la parole révélée de Dieu et l'élevant vers les hauteurs », les seconds « sur la seule raison et traitant des causes prochaines des choses ».

La même année, dans ses Essais, Montaigne témoigne et raisonne :