Les Daces (en grec (singulier Δάϰης), en latin (singulier ) est le nom donné par les Romains aux peuples ayant peuplé le bassin du Bas-Danube dans l'Antiquité.
Dénominations
La similitude entre « Daces » et « Dahae », un autre peuple indo-européenLes Dahes, aussi connus comme les Gaae, Dahas ou Dahéens (latin : ; perse : داهان Dahan ; grec ancien : , , , Dáoi, Dáai, Dai, Dasai ; sanskrit : Dasa ; chinois Dayi ) étaient un peuple iranien localisé à l'est de la mer Caspienne., a pu suggérer à l'historien , assistant de Mircea EliadeJames Mallinson, « The Yogīs' Latest Trick », Journal of the Royal Asiatic Society n° 24 (1, 2013), pp. 165–180, . un lien entre ces deux peuples, sinon par les origines, au moins par l'étymologieDavid Gordon White, « Dakini, Yogini, Pairika, Strix: Adventures in Comparative Demonology », Southeast Review of Asian Studies (2013), p. 7-31., qui selon Bernard Sergent, proviendrait d'une racine indo-européenne, en phrygien dáos « loup »Bernard Sergent, Ethnozoonymes indo-européens, Dialogues d'histoire ancienne, 17, 2, 1991, p. 19, (en ligne)..
Le lien entre « Daces » et « Gètes » est discuté. La plupart des historiens roumains et moldaves les dénomment « Gèto-Daces » ou « Gètodaces », arguant que « Gètes » est leur nom grec et « Daces » leur nom latin, mais une minorité considère qu'il s'agit de deux peuples distincts : les Daces à l'ouest des Carpates, les Gètes à l'est. Quoi qu'il en soit, au sud de l'Hæmos, les sources antiques ne parlent plus de Daces ou de Gètes mais de Thraces sans autre précision, et là aussi les historiens débattent pour savoir si Daces, Gètes et Thraces formaient un même peuple ou des populations différentesHérodote écrit (L'Enquête, Livre IV, 93) que les Thraces dans leur ensemble étaient « le peuple le plus nombreux du monde après celui des Indes, et s'ils avaient un seul roi, et pouvaient s'entendre entre eux, ils seraient invincibles et, d'après moi, beaucoup plus puissants que toute autre nation ». Pour lui les Thraces étaient divisés en trois grandes branches : les Thraces proprement dits, au sud de l'Hæmos, les Daces au nord de ces montagnes, qu'il considère comme les « plus braves et les plus droits des Thraces », et les Gètes à l'est des Daces jusqu'au Pont Euxin.. Quoi qu'il en soit, du nom des Daces dérive le nom romain de leur territoire, la DacieCicerone Poghirc, Considérations linguistiques sur l'ethnogenèse paléo-balkanique, RESEE, XIV, 2, 1976, et « Ausgewählte Aufsätze & Festsammlung Zum 55 Geburtstag (1953-1983) », Philologica et Linguistica, Studienverlag Dr. N. Brockmeyer, Bochum 1983..
Langue vignette|La place des Daces parmi les autres peuples paléo-balkaniques.
Le lexique thrace et géto-dace ancien parvenu jusqu'à nous représente moins d'une centaine de mots ; 250 autres mots roumains à l'origine incertaine sont également considérés comme possiblement daces. Il appartient aux langues indo-européennes et présente des éléments communs avec l'ancien macédonien, l'illyrien, le latin, les langues baltes, le slave, les langues indo-iraniennes, l'arménien et le hittite. On regroupe en langues paléo-balkaniques (aussi appelées « langues thraco-illyriennes ») l'ensemble des parlers à l'est de la plaine de Pannonie, depuis les rivages de la mer Adriatique et de la mer Égée jusqu'au nord des Carpates, au Pont-Euxin et au Tyras, mais il s'agit plus d'un regroupement géographique que linguistiqueCalvert Watkins, The Indo-European linguistic family, genetic and typological perspectives dans Giacalone, Anna & Paolo Ramat (dir.), The Indo-European languages, Routledge, Londres, 1998..
Pour l'écriture, on ne dispose que de quelques patronymes ou citations en grec et latin (voire les deux associés en traduction) ; le Codex Rohonczi est apocryphe.
Cultes
La religion des Daces est fort mal connue : selon Hérodote d'Halicarnasse, leur religion présentait des points communs avec l'orphisme et semble avoir été à base de divinations et d'initiations. Cette religion était polythéiste, le panthéon dace et thrace comprenant une bonne trentaine de divinités : Bendis, déesse des forêts, des herbes, des rythmes, et de la lune, Cotys ou Cottyto, la déesse-mère de la terre et des moissons, Derzis ou Derzelas, dieu de la santé, Dabatopienos, dieu de la métallurgie, Eitiosaros, de rôle inconnu, Gebeleizis ou Gabeleisos, le dieu-père des éclairs du ciel, Heros, dieu des morts, Sabazius, dieu des vins, Orphée, dieu du chant et des charmes, Zibelthiurdos, dieu de la mer et de la tempête.
Au avant notre ère, un prophète nommé Zalmoxis, y avait en outre introduit le culte d'une divinité suprême, Gebeleizis, l'idée de l'immortalité de l'âme et un culte à mystères, d'inspiration pythagoricienne, volontiers adopté par les polistes et tarabostes (aristocrates) DacesHérodote (Livre IV, 94-95) relate une histoire que des commerçants grecs lui avaient apprise : « un homme, du nom de Zalmoxis, esclave affranchi de Pythagore, serait allé vivre trois ans en ermite dans une grotte dans une montagne sacrée nommée Kogaionon, et aurait ensuite prêché aux Daces qu'ils allaient vivre heureux pour toujours après la mort, et ils l'auraient cru ». mais Hérodote tenait ce culte pour une tromperie« Je juge moi-même que ce Zalmoxis a vécu bien avant Pythagore et que son enseignement est une tromperie » écrit Hérodote dans L'Enquête, Livre IV, 94-96.. Il ajoute que les Daces « ne reconnaissent d'autres dieux que les leurs ». Selon le philosophe Jamblique (333 apr. J.-C.), Zamolxis est considéré chez eux (les Daces) comme « la plus grande de toutes les divinités », mais Jamblique est tardif. D'autres auteurs affirmant qu'il s'agit d'un prince ou d'un roi divinisé (Platon, Strabon, Jordanès). Strabon (58 av. J.-C.) écrit que « le dieu suprême dacique est sans nom, sans qualification » et ajoute que « la pratique propre à Pythagore consistant à ne pas consommer de viande est parvenue chez eux sous la forme d'un commandement donné par Zamolxis ».
Allant largement au-delà de ces sources, les commentateurs ont librement brodé sur le thème d'une religion zalmoxienne monothéiste et initiatique promouvant l'immortalité de l'âme des « élus », les plus prolixes étant Nicolae Densuşianu, « père du protochronisme roumain » avec son ouvrage Dacie préhistorique, et Mircea Eliade, historien des religions. Des auteurs comme Harald Haarmann (linguisteHarald Haarmann, Das Rätsel der Donauzivilisation : die Entdeckung der ältesten Hochkultur Europas (L'énigme de la civilisation danubienne : découverte de la plus ancienne haute-culture d'Europe) éd. Becksche Reihe, Munich 2011, .), Doru Todericiu (ingénieur) ou Napoleon Săvescu (médecin) ont abondamment contribué à populariser les thèses protochronistes, selon lesquelles la civilisation dace est la plus ancienne et l'une des plus élevées spirituellement du monde antique, les Latins n'étant qu'une tribu dace installée en Italie, de sorte que, plutôt que de parler de romanisation des Daces, il faudrait, selon eux, parler de « dacisation du monde méditerranéen »Par exemple « La civilisation danubienne, la plus ancienne du monde » - sur ..
De même, à partir de monuments comme celui, largement reconstruit, de Sarmizégétuse, les mêmes commentateurs ont imaginé un calendrier solaire et astral sacré très précis, rythmant les travaux agricoles et les fêtes religieuses en lien avec l'astronomie et l'astrologie, ainsi qu'une médecine de type holistique« La civilisation danubienne, la plus ancienne du monde » déjà cité..
Société
Grâce aux sources grecques et romainesLes principales sources sont Arrien, Hérodote : , 4, Jamblique, Jordanès : , V et XII, Platon : Charmide, 156d - 158b, Porphyre de Tyr et Strabon : , 7, 3, 1-11., l'organisation sociale des Daces est mieux connue que leur langue ou leur religion : elle illustre la « trifonctionnalité indo-européenne » définie par Georges Dumézil car les Daces, comme beaucoup d'autres sociétés dans le monde, avaient des prêtres (polistes), des cavaliers aristocrates (tarabostes) parmi lesquels se recrutaient leurs rois, et des paysans-guerriers à pied (comates soit « chevelus »).. Les polistes progressent en connaissances par le biais d'initiations successives qui rappellent celles des orphistes et des pythagoriciens. Pour marquer leur appartenance, ils se couvrent la tête d'un bonnet de feutre blanc. Les tarabostes, propriétaires des terres et des troupeaux, ne travaillent pas : leur fonction est de transmettre et d'exercer l'art de la guerre. Ils sont pileati (armés d'un pilum) et forment la classe des cavaliers. Si les ressources diminuent, ils organisent des expéditions de pillage chez les peuples voisins. Pour marquer leur appartenance, ils se couvrent la tête d'un bonnet de feutre rouge (proche du bonnet phrygien). Les comates sont soldats, paysans ou artisans, et portent les cheveux longs (capillati). Ils restent tête nue l'été mais portent un bonnet de laine noire l'hiver. En raison de ces couvre-chefs, les Grecs surnommaient les Daces (mais aussi les Scythes) pilophores soit « porteurs de bonnets »Ellis Hovell Minns, Scythians and Greeks: A Survey of Ancient History and Archaeology on the North Coast of the Euxine from the Danube to the Caucasus, Cambridge University Press, 2011, . . Tous sont des hommes libres.
Les premiers habitats étaient formés de huttes en bois et en pisé regroupées en villages entourés d'une palissade. Plus tardivement, les Daces construisirent des forteresses aux tours coniques en pierre (toponymes finissant en -dava : Sarcidava, Cumidava, Capidava, Piroboridava, etc.).
Agriculture et artisanat Les Daces développèrent à l'âge du bronze une civilisation agricole, d'ailleurs attestée dans la région dès le néolithique, à la fin du 7ème millénaire avant notre ère. Ils connaissant le travail et le commerce de l'or, de l'argent et du sel alimentaire : les mines alors exploitées dans l'actuelle Transylvanie sont restées en exploitation jusqu'à nos jours. Les richesses des Daces étaient constituées d'importantes réserves d'or, de sel et de céréales. Le commerce extérieur était important, au vu du nombre de monnaies étrangères trouvées dans le pays. Ce commerce s'effectuait essentiellement avec la Grèce, puis avec l'Empire romain qui s'y intéressa de plus en plus jusqu'aux guerres daciques de Trajan dont l'objectif fut entre autres le contrôle des mines d'or des Monts Auranéens.
Dès la fin du , les Daces ne se contentent plus d'utiliser les pièces venant des autres pays et commencent à frapper leurs propres pièces d'or, sans doute avec l'aide des colons grecs. La plupart sont des contrefaçons des pièces romaines. D'autres portent des inscriptions en alphabet grec, comme les pièces Koson, ainsi nommées à cause de l'inscription qu'elles portent, et que l'on suppose être le nom d'un chef dace local après l'assassinat de Jules César à Rome et de Burebista en Dacie. Sur une partie des pièces, on voit un consul romain considéré comme l'adversaire avec un « R » et « Koson » en alphabet grec. Sur le revers, on voit un vautour avec les ailes ouvertes, une serre sur un sceptre et, dans l'autre serre, une couronne. or, 18 – diamètreConstantin Preda, « Ein neuer Vorschlag zur Chronologie der Koson-Münzen », Semantic Scholar, 1998, ..
Armement, guerre Les Daces ont une stratégie militaire avec des points de défense séparés des lieux de vie. La construction des points de défense profite au maximum des caractéristiques géographiques de la région. Les structures militaires sont le résultat de l'union des tribus en cas de danger. Elles peuvent se focaliser sur un seul objectif, comme la construction d'un ensemble de défense. Pour la première fois, on peut parler d'une armée dace vers le , sous Dromichète, avec toutes les institutions d'un État.