thumb|Panneau de présentation de l'office du Niger au bord du barrage de Markala. L’Office du Niger est un périmètre de culture irriguée aménagé sur le delta intérieur du Niger au Mali, à environ en aval de la capitale Bamako.

Initié par les autorités françaises dans les années 1920, le projet destiné à l’origine à satisfaire les besoins d’approvisionnement en coton des industries textiles françaises a connu de nombreux revers. Repris en main par les autorités maliennes au moment de l’indépendance du pays en 1960, l’Office du Niger est réformé et la culture du coton y est abandonnée au profit du riz.

Avec ses ha de terres irrigués, l’Office du Niger compte aujourd’hui parmi les plus grands aménagements hydro-agricoles du continent africain et contribue fortement à la sécurité alimentaire du Mali avec une production annuelle d’environ tonnes de riz.

La Genèse du projet Niger (1895-1932)

L’industrie textile française et les difficultés d’approvisionnement en coton (1895-1920)

À la fin du , le textile est l’un des plus importants secteurs de l’industrie française, mais son approvisionnement en matière première pose problème. Contrairement à sa principale concurrente britannique, qui peut compter sur ses colonies indiennes et égyptienne, l’industrie textile française est contrainte d’importer la quasi-totalité de sa matière première, notamment auprès des États-Unis qui lui fournissent 75 % de ses besoins en coton brut. Cette contrainte pèse fortement sur le budget de l’État, d’autant plus que la croissance de la consommation mondiale et l’émergence d’une industrie textile américaine tirent les prix vers le haut. Il apparaît donc nécessaire pour la France de s’assurer une nouvelle source d’approvisionnement en coton, plus fiable et moins coûteuse. Les regards se tournent alors vers les colonies, et notamment vers l’Afrique de l’Ouest, où la culture du coton est déjà pratiquée par les populations locales.

Les premiers essais de culture du coton au Soudan français (actuel Mali) remontent à 1898 avec l’envoi d’une mission chargée de déterminer les variétés locales les mieux adaptées à l’exploitation industrielle. Sous l’impulsion des milieux industriels français, la propagande en faveur du coton Soudanais est lancée. En 1902, la création de la Cotton Growing Association pour promouvoir la culture du coton dans les colonies britanniques relance l’activisme des industriels français regroupés au sein du Syndicat général de l’industrie cotonnière. Ils fondent l’année suivante l’Association cotonnière coloniale qui effectue les premiers ensemencements de variétés américaines de coton au Soudan, dans la région de Ségou. Ces essais de culture en terre sèche sont un échec, et une succession de campagnes infructueuses plonge l’ACC dans les difficultés financières. Celle-ci justifie son échec par les conditions climatiques, la cupidité des Européens ou encore le manque de soutien des fonctionnaires locaux, mais les véritables raisons semblent plutôt liées au manque d’attractivité de la culture du coton pour les indigènes du fait de bénéfices trop faibles, et à l’inadaptation des variétés cultivées. L’ACC se replie alors sur des variétés égyptiennes cultivées en périmètre irrigué dont les premiers essais effectués au Sénégal semblent prometteurs.

La Première Guerre mondiale aggrave les difficultés d’approvisionnement de l’industrie textile française. La récupération de l’Alsace-Lorraine accroît encore le poids de cette industrie dans l’économie nationale, mais alors que la production américaine stagne, les deux autres grands producteurs (Égypte et Inde) étendent leurs surfaces cultivées grâce à l’irrigation. Entre 1914 et 1918, le prix du coton américain à l’importation est multiplié par 5. La situation devient intenable pour la France, d’autant plus que l’arrêt du soutien économique américain provoque la chute du franc, renchérissant encore davantage les importations.

Pour nombre de dirigeants français, le salut économique passe par les colonies qui doivent devenir les principaux fournisseurs de matières premières et les premiers débouchés de l’industrie française. La propagande des compagnies commerciales et des industriels s’intensifie et fait de la question coloniale une affaire nationale. Le programme d’action mis au point en 1919 par le ministre des Colonies Henry Simon est axé sur la réalisation de grands travaux d’infrastructures ouvrant la voie à une exploitation économique accrue des colonies. Leur réalisation doit être confiée à des entreprises privées, avec le soutien de l’État. C’est dans ce contexte que l’ingénieur des travaux publics de l’État Émile Bélime se voit chargé d’une mission d’étude des possibilités d’irrigation dans la vallée du Niger.

De la mission Bélime à la création de l’Office (1920-1932) Émile Bélime effectue donc entre et la reconnaissance du fleuve Niger, entre Bamako et le lac Débo. Spécialiste des méthodes d’irrigation britanniques qu’il a étudié de près en Inde, il démontre dans son rapport que toutes les conditions sont réunies pour faire du Soudan français l’un des plus grands champs de coton du monde grâce aux méthodes de culture intensive irriguée. Il dresse un programme d’aménagement comprenant trois systèmes d’irrigation et nécessitant la réalisation de deux barrages (à Sotuba, près de Bamako et à Sansanding), de plusieurs canaux d’irrigation et de drainage, ainsi que l’assèchement du lac Faguibine. La première tranche de ce projet nécessite à elle seule huit ans d’études et de travaux, pour un coût total évalué à 262 millions de francs. Mais Bélime affirme que cette première étape permettra de récolter de coton et une importante quantité de fruits oléagineux.

Si la réalisation technique ne pose pas de difficultés particulières, la question de la main-d’œuvre pose problème. Le Soudan français ne compte à cette époque que 3 millions d’habitants au total, et moins de dans les régions concernées, dont seulement cultivateurs environ. Selon les calculs de Bélime, la culture irriguée du coton nécessite au moins un homme par ha, soit une main-d’œuvre totale de près d’1 million d’hommes ! Mais l’ingénieur estime que l’introduction de nouvelles méthodes de culture et l’établissement d’anciens tirailleurs et de paysans issus des régions surpeuplées devrait suffire à pallier ce manque. Le rapport Bélime promet un avenir brillant pour le Soudan, et affirme détenir la clé de la résolution des problèmes de l’industrie textile française. Mais ses promesses se fondent sur des recherches qui demeurent imprécises. Bien que le problème du recrutement de la main-d’œuvre soit considéré comme capital, les études sociologiques et ethnologiques nécessaires ne sont pas entreprises, le rapport suggérant que les projets réalisés et la perspective d’un niveau de vie plus élevé suffiront à attirer les paysans. Malgré les nombreuses lacunes du rapport Bélime, celui-ci va servir de base pour tous les projets futurs de mise en valeur du Soudan. Il est notamment intégré au plan élaboré en 1920 par le ministre des Colonies Albert Sarraut, et qui développe pour la première fois un programme global et cohérent de mise en valeur des colonies basé sur l’idée d’association.

L’État espère disposer de 280 millions de francs pour réaliser les projets d’irrigation du Niger, mais la situation économique ne s’y prête guère. Les prix des produits coloniaux ont baissé, diminuant ainsi la rentabilité espérée du projet, et le paiement des réparations allemandes n’intervient pas, réduisant les moyens propres d’investissement de l’État français. Le plan Sarraut n’est donc pas adopté par le parlement, mais le projet Niger est relancé par la Compagnie de culture cotonnière du Niger créée en 1920 par le banquier Marcel Hirsch dans l’espoir de profiter des moyens promis par l’État pour mettre en œuvre le projet. Celui-ci rallie une grande partie des milieux financiers et commerciaux à son projet, et obtient immédiatement un prêt de 1,6 million de francs ainsi que l’assurance du soutien total de l’administration sur la question délicate du recrutement de la main-d’œuvre. Mais les méthodes brutales de la compagnie (salaires, conditions de travail, etc.) provoquent oppositions et désertions au sein de la population. La variété de coton choisie ainsi que les méthodes de cultures se révèlent également inadaptées.

Entre-temps, Bélime rallie d’influents parlementaires à sa cause et reprend la propagande en faveur du projet Niger pour le compte de la Compagnie générale des Colonies, également créée en 1920 par un consortium de banques et d’entreprises de travaux publics. Finalement, le gouvernement signe en 1922 un contrat de 3 millions de francs avec la Compagnie générale des Colonies pour la réalisation des études techniques préalables aux travaux de construction du barrage de Sotuba, prévus pour démarrer en 1924. Il faut souligner que depuis les échecs de l’ACC, les industries textiles se sont désintéressées du « coton national » et qu’aucun représentant de ce secteur ne siège au conseil d’administration de ces deux compagnies.

Les premières critiques à l’égard du projet Niger se font alors entendre. Un certain nombre de spécialistes dénoncent le « mythe égyptien » à l’origine de la vision défendue par Bélime. Ils soulignent les incohérences de cette vision et pointent les différences majeures entre les deux situations : contrairement au Soudan, les cultures d’irrigation se pratiquent depuis des siècles en Égypte, la déclivité et le volume d’eau du Nil y sont plus importants que ceux du Niger, la composition des sols et le climat y sont également différents. Mais c’est surtout la question de la densité de peuplement, près de 100 fois moins élevée au Soudan que dans la région du Nil, qui concentre les interrogations sur le projet Niger. Le problème du recrutement de la main d’œuvre apparaît en effet comme un problème crucial pour la réussite du projet. Mais ces critiques ne pèsent pas lourd face à la machine de propagande déployée par Bélime et ses amis, qui créent en 1921 le Comité Niger. Cet organisme chargé de la promotion du projet Niger dans l’opinion publique et du lobbying auprès des pouvoirs publics est composé d’anciens parlementaires, ministres, fonctionnaires coloniaux ou officiers de l’armée coloniale, et partiellement financé par la Compagnie générale des colonies. Malgré les critiques, la coalition d’intérêt créée autour du projet Niger est désormais suffisamment large pour mener le projet à son terme.

En 1923, Jules Carde est nommé gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française (AOF). Or, celui-ci est davantage partisan d’une politique d’association permettant une hausse progressive du niveau de vie des populations locales que d’une politique de grands projets, qu’il juge coûteuse et inutile. Vu les piètres résultats des expériences menées jusque-là, Carde semble plutôt réticent à la poursuite du projet Niger, d’autant plus que la situation alimentaire des populations locales est très précaire. Finalement, le gouverneur général Carde se rallie au projet et nomme Émile Bélime à la tête du Service général des textiles et de l’hydraulique agricole chargé des essais de culture, des études agronomiques, hydrologiques et climatologiques, et responsable du contrôle des activités de la Compagnie générale des colonies. Bélime se voit enfin en mesure de réaliser le programme dont il avait lui-même établi les grandes lignes en 1921. Le gouverneur général Carde obtient tout de même une concession en faveur du combat contre la faim en exigeant que le projet d’irrigation puisse également servir à la culture du riz.