Les Noirs de France, également appelés les Français noirs, ou les Noirs français, constituent la population noire de France, c'est-à-dire les personnes ayant une origine ou un ancêtre originaire d'Afrique noire ou subsaharienne, de la Caraïbe, de l'océan Indien et, selon certaines sources, d'Océanie (principalement de Nouvelle-Calédonie).
D'après certaines estimations, ils représenteraient, en 2022, 8 à 10 millions de Noirs en France ou entre 10 % et 15 % de la population française (France d'outre-mer incluse). Cependant, l'absence de définition légale de ce qu'est en France, l'importance du métissage depuis plusieurs siècles, la grande diversité des populations noires (africaines, caribéennes, indo-pacifiques) ainsi que l'interdiction légale du recueil de données sur l'ethnicité dans les recensements de la population française rend cette construction sociale extrêmement difficile à cerner, contrairement à certains pays comme le Royaume-Uni et les États-Unis.
Qu'est-ce qu'être noir en France ?
Absence de définition officielle Il n'existe pas en France de définition formelle de ce type d'identité, et l'indice mélanique élevé (pigmentation de la peau) n'est pas suffisant pour la définir. De plus, la loi informatiques et libertés du , maintes fois modifiée depuis, interdit « de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques ».
Point de vue américain thumb|redresse|Le chanteur Julien Clerc a un grand-père maternel métis, ce qui, dans l'ancienne nomenclature américaine de l'unique goutte de sang, aurait fait de lui un « Noir ».|gauche Une grande partie des travaux universitaires sur les provient (ou parle) des États-Unis, où l' est relativement homogène. : il s'agit essentiellement de descendants d'esclaves africains amenés au pour travailler dans les plantations du Sud. La définition de ce qu'est être aux États-Unis, était initialement fondée sur la . Depuis 1960, il revient aux individus de choisir leurs catégories d'appartenance lors du recensement, selon le principe d'auto-identification, et non plus aux agents du Bureau du recensement des États-Unis..
Point de vue français
Concept de race sans fondements scientifiques À partir du , les Européens ont assimilé les différentes carnations à des « races », justifiant une hiérarchie sociale et l'exploitation massive d'Africains dans le cadre de l'esclavage colonial. C'est la raison pour laquelle, au , les termes de « Noir », « nègre » et « esclave » étaient pratiquement synonymes dans la langue française. Cet amalgame est renforcé à partir du milieu du par des théories pseudo-scientifiques comme la phrénologie.
Désormais, le consensus scientifique rejette l’existence d'arguments biologiques qui pourraient légitimer la notion de « race », reléguée à une représentation arbitraire selon des critères morphologiques (dont la couleur de peau)..
« Noir », une identification subjective
Pour l'historien Pap Ndiaye, il est impossible de définir qui est « Noir » par des facteurs objectifs, relevant de la nature intrinsèque des personnes concernées, car . Il estime toutefois que, si les races n’existent pas d'un point de vue biologique, elles existent en revanche en tant que « catégories imaginaires historiquement construites », et que c'est donc une catégorie valide d'analyse sociale. Il relève enfin que la hiérarchie coloriste s'est conservée, y compris au sein de la population « noire », où une peau plus claire est valorisée. Ainsi, .
Origines géographiques des Noirs de France Les Noirs de France sont principalement des afro-descendants, à savoir des personnes originaires d'Afrique, des Caraïbes et de l'océan Indien.
De même, les démographes et certains historiens (Blanchard, Dorigny) y incluent des populations en provenance d'Océanie, et plus particulièrement de Nouvelle-Calédonie (Kanaks).
Les Noirs de France, un groupe hétérogène vignette|redresse|Portrait d'Alexandre Dumas par Nadar. La nomenclature raciale du le classait parmi les « quarterons » (un quart africain). En France, comme le souligne l'historien Pap Ndiaye : . Ainsi, les populations noires d'outre-mer, à l'exception des Kanaks, sont principalement issues de l'histoire de l'esclavage colonial ; tandis qu'en Métropole, une majorité est issue de diverses vagues de migrations plus récentes ayant essentiellement commencé au , en provenance d'une diversité de pays toujours croissante, et qui ne sont pas nécessairement liés à la colonisation française. De plus, il existe en France, et notamment dans les départements d'outre-mer, un métissage important depuis plusieurs siècles (illustré dès l'époque romantique par l'écrivain Alexandre Dumas), qui achève de complexifier la catégorie .
Histoire
De la Francie du à l'Édit de 1315 : « nul n'est esclave en France »
La réprobation de l'esclavage dans le pays des Francs ( chronologie de l'abolition de l'esclavage) peut remonter à la reine Bathilde, ancienne esclave d'origine anglo-saxonne achetée en Neustrie, qui au milieu du rend la vente et l'achat d'esclaves définitivement illégaux, sans toutefois obliger les propriétaires des grandes exploitations (souvent d'ancienne origine gallo-romaine), à affranchir les leurs immédiatement. Quant aux captifs venus de l'étranger et proposés à la vente, elle décrète qu'ils deviennent obligatoirement libres sur le sol des Francs.
Par l'édit du 3 juillet 1315, le roi de France Louis le Hutin pose D'où la maxime et l'énonciation C'est la naissance du concept du privilège de la terre de France, fortement lié à l'étymologie du nom de la France (frank signifie « homme libre », du fait que ce mot signifiait « libre » dans les anciennes langues germaniques du peuple franc).
Par rapport à la présence d'esclaves Noirs en France métropolitaine, l'édit de 1315 est consacré en 1571 lorsque le parlement de Bordeaux affranchit des esclaves noirs mis en vente à Bordeaux par un armateur normand, au motif que la France ne tolère pas la pratique esclavagiste sur son solÉrick Noël, L'Esclavage dans la France moderne, 2007 - Extrait disponible sur Cairn.info.Sylvie CHALAYE, Éric DEROO, Dominic THOMAS, Mahamet TIMERA, Pascal BLANCHARD, Alain MABANCKOU, La France noire, 2012.Université Rennes-II, Louis X, 23/05/2016.. Il a aussi servi dans les procès qui ont affranchi les esclaves Pauline Villeneuve, Furcy Madeleine ou la dite « indienne Tola ».
Premiers contacts vignette|redresse|Le roy d'Eissenie, gravure d'Henri Bonnart représentant .|gauche vignette|redresse|Portrait de sœur Louise Marie Thérèse, 1695. L'Amérique est découverte par Christophe Colomb en 1492, et dès 1494 le Portugal et l'Espagne se répartissent le Nouveau Monde par le traité de Tordesillas. La France, qui était à l'Époque moderne l'un des plus grands pays européens, très agricole et encore partiellement inexploité, n'a alors aucune vocation coloniale (ni maritime), et l'opinion publique y semble opposée. L'esclavage quant à lui fut toujours condamné par la majorité des intellectuels français, en particulier les humanistes (comme Montaigne) et plus tard les Lumières (comme Voltaire, Diderot ou Condorcet)..
On retrouve même un jeune Malgache, Olivier Le Jeune, esclave affranchi, ainsi que le fameux truchement (interprète) Mathieu da Costa, bras droit de l'explorateur français fondateur en 1599 du comptoir de Tadoussac puis gouverneur de l'Acadie Pierre Dugua de Mons, en Nouvelle-France, entre 1607 et 1619, parmi les premiers habitants de cette ancienne colonie française des Amériques devenu le Québec.
En France métropolitaine, deux jeunes princes africains, ramenés comme otages de luxe ou gages commerciaux pour protéger des postes coloniaux nouvellement établis et des accords passés entre les administrateurs coloniaux de leur temps et les chefs locaux, devinrent officiers dans l'Armée royale française : Machicor, prince malgache antanosy, cornette dans les Gardes du duc de Mazarin, alors gouverneur d'Alsace en 1675 ; et en 1693, Aniaba, prince d'Assinie (sud de l'actuelle Côte-d'Ivoire), du peuple ehotilé, filleul de Louis XIV lui-même, baptisé dans l'église des Missions Étrangères par Jacques-Bénigne BossuetTable alphabétique et analytique suivie de la chronologie de la vie de Bossuet, mousquetaire dans un régiment du Hainaut (Picardie)Le voyageur françois ou la connoissance de l'Ancien et du Nouveau Monde, Volume 15, Abbé Joseph de La Porte, 1753 : Il fut baptisé à Paris par M. Bossuet ; le roi voulut être son parrain ; il communia de la main du cardinal de Noailles.
Par ailleurs, la dite « Mauresse de Moret », Louise Marie Thérèse, née entre 1658 ou 1664, une religieuse française bénédictine du prieuré Notre-Dame-des-Anges, situé à Moret-sur-Loing, est une figure mystérieuse de l'entourage royal de Louis XIV.
Colonisation et débuts de la traite des esclaves
Cependant, la nécessité de ne pas se faire doubler par les grandes puissances coloniales qu'étaient déjà le Portugal, l'Espagne, l'Angleterre ou la Hollande pousse les rois Louis XIII et Louis XIV à se lancer à leur tour dans l'entreprise coloniale, avec plus d'un siècle de retard. Pour rattraper leurs rivaux, ils usent des mêmes techniques que ces derniers, en particulier le recours à l'esclavage (qui débute vers 1635 aux Antilles et prend de l'ampleur à partir de 1650), justifié par les penseurs utilitaristes ( dit Montesquieu), en dépit des condamnations véhémentes de la plupart des moralistes, laïcs comme religieux.
En 1672, Louis XIV fonde ainsi les Compagnie du Sénégal et Compagnie de Guinée, destinées à approvisionner les colonies françaises d'Amérique (et de la Caraïbe) en esclaves africains, et fait rédiger en 1685 une Ordonnance de mars 1685 sur les esclaves des îles de l'Amérique (qui deviendra plus tard le ), dont le but est d'encadrer ce nouveau modèle industriel et social des colonies, et de l'insérer dans le cadre légal du royaume, où l'esclavage est pourtant interdit en métropole depuis 1315.
Cette époque marque donc le début de la traite négrière, qui dura en France de la fin du , consistant à amener des esclaves achetés en Afrique vers les colonies d'Amérique (presque jamais en France métropolitaine, où l'esclavage demeurait strictement interdit).
: déportation massive aux colonies mais circulation restreinte en métropole Société de plantation et mutations sociales
vignette|Esclaves coupant la canne à sucre dans une plantation coloniale.|gauche vignette|Relevé de la population dans les colonies françaises en 1789. Alors que privilégiait aux Antilles la culture du tabac, peu demandeuse en main-d’œuvre, va y favoriser la culture du sucre, qui oblige à une massification de la traite, spécialement en Martinique et à Saint-Domingue, où subsistaient auparavant nombre de petites plantations de tabac n'employant que quelques esclaves. Ces îles se mettent alors à rattraper leur « retard » économique par rapport aux possessions anglaises et hollandaises par la multiplication des « habitations », nom donné aux plantations dans les colonies françaisesLa société martiniquaise aux : 1664-1789, par Léo Élisabeth, page 58.. Cette nouvelle culture amène avec elle de nouveaux rapports sociaux, avec de grands planteurs régnant sur de très nombreux esclaves, souvent d'une poigne de fer et au prix d'un taux de mortalité croissant, là où le modèle du , plus rural et familial, donnait lieu à des relations beaucoup moins asymétriques.