La « guerre sale » (, ) est la répression d'État qui a lieu dans les années 1960, 1970 et 1980 en Amérique latine, d'abord en Argentine, au Brésil, et dans l'ensemble du Cône Sud dans les années 1970, puis en Amérique centrale.

En Argentine, la commission nationale sur la disparition de personnes (CONADEP), constituée par le président Raúl Alfonsín en 1983, après le retour de la démocratie, a compté près de (desaparecidos) dans le pays ; d'autres études comptèrent trente mille disparusMartine Déotte, « L’effacement des traces, la mère, le politique », Socio-anthropologie , 2002, mis en ligne le 15 mai 2004. Les « archives de la terreur », découvertes dans un commissariat au Paraguay en 1992 et qui concernent l'opération Condor menée par les dictatures du Cône Sud, comptent au total assassinées, et incarcéréesLos Archivos del Horror del Operativo Cóndor, Nizkor Project.

Le Rapport Valech au Chili, rendu public en 2004, compte torturées pour le seul Chili pinochettiste. La justice argentine a parlé pour la première fois de « génocide » (bien que le mot soit mal appliqué) lors du procès de Miguel Etchecolatz, un membre notoire de la police métropolitaine de Buenos Aires, jugé pour crimes contre l'humanité en 2006. Trente ans après le coup d'État ayant amené les militaires au pouvoir en Argentine, ce procès a vu la disparition de Jorge Julio López, qui devait témoigner contre Etchecolatz. Jorge Julio López n'a toujours pas été retrouvé, tandis que les responsables éventuels de sa disparition n'ont pas été non plus identifiés. Beaucoup des partisans des anciens membres ou des parentés des anciens membres des mouvements qui appuyaient aux années 1970 la « révolution castriste » ou « castro-guévariste » soupçonnent de l'action des membres des forces de l'ordre, de l'armée ou des agences de renseignement.

Le concept de la « guerre sale » et sa réfutation légale L'expression a été contestée, notamment lors du procès de la junte argentine en 1983 en raison de sa teneur idéologique, qui prétend légitimer la terreur d'État comme moyen de s'attaquer à la subversion communiste. Le terme est resté et est souvent utilisé pour désigner, en référence à cette période, tout ce qui se réfère à un programme de terrorisme d'État en réponse à une dissidence perçue comme un danger pour le peuple et le gouvernement. Ce type de « guerre », qui fait appel principalement à des opérations de « police », inclut typiquement une répression violente (enlèvements, tortures, assassinats, disparitions forcées, etc.) à l'égard des civils qui rangées dans les guérillas urbaines et suburbaines, y compris les femmes si c'était le cas.

Les juges argentins ont rejeté le concept de « guerre sale », car il repose sur le postulat que le pays était sous une menace révolutionnaire justifiant tous les moyens possibles pour l'éradiquer, notamment au nom de la dite « doctrine de sécurité nationale » élaborée contre l'expansion du communisme dans le cadre de la guerre froide. Or les magistrats ont retenu qu'il n'y avait pas de telle menace ; que les diverses guérillas ne représentaient pas réellement une menace pour l'État, qu'elles n'étaient pas soutenues par un État extérieur (voir Cuba et l'OLAS, Organisation Latino-américaine de Solidarité), et qu'on ne pouvait donc parler de véritable insurrection justifiant l'illégalité des moyens employés par les divers États et services de sécurité argentins. De ce fait, on ne peut, à proprement parler (c'est-à-dire sur le plan juridique, et selon ce tribunal), évoquer une « guerre », mais bien une répression étatique menée par des moyens illégaux.

La Cour a, en outre, insisté sur les nombreux vols de droit commun commis par les services de sécurité à l'encontre des victimes de cette soi-disant guerreProcureur Julio Strassera, Juicio a las Juntas Militares, 1985. De nombreux actes de torture, de viol, ainsi que de vol de bébés ont été répertoriés. Enfin, près de la moitié des victimes argentines de la répression d'État étaient de simples syndicalistes, voire des prêtres proches des associations des droits de l'homme, comme dans le cas des nonnes françaises Léonie Duquet et Alice Domon, qui travaillaient aux côtés des Mères de la place de Mai, ou de simples touristes, comme Boris Weisfeiler, mathématicien russe, juif dissident naturalisé américain, qui disparut au Chili aux abords de la Colonia Dignidad de Paul Schäfer. On peut encore citer ce couple d'Uruguayens, proches du Frente Amplio (centre-gauche), exilés en Argentine après le coup d’État de et devenus fleuristes dans ce pays, dont les restes ont été récemment identifiés par l'Équipe argentine d'anthropologie légaleRapport annuel 2001 de l'EAAF (), 98 sq. qui, du début de ses travaux en 1985 jusqu'à fin 2009, a exhumé les corps de 600 desaparecidos en Argentine, réussissant à en identifier 42Forenses argentinos buscan datos en España, La República, 15 décembre 2009 ; ou encore la centaine de journalistes « disparus » ou/et assassinés par les militaires argentinsPlus de cent journalistes disparus et assassinés dans l'Argentine de Plomb, Union des travailleurs de presse de Buenos Aires et ANC, article traduit sur El Correo, 24 mars 2004.

La « guerre sale » désigne ainsi une répression d’État violente, exercée par des dictatures militaires par des moyens illégaux et anti-démocratiques, dans le contexte international de la guerre froide, et dans le contexte régional de conflits sociaux exacerbés, menant notamment à l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende au Chili, mais aussi du président bolivien Juan José Torres (assassiné à Buenos Aires en 1976), ou encore de la mise en place du Front large en Uruguay. L’historien argentin Hugo Moreno, exilé en France, recense pas moins de 600 conflits sociaux, grèves et occupations d'usines lors des premiers mois du gouvernement du péroniste de gauche, Héctor Cámpora, de mai à Hugo Moreno, Le Désastre argentin. Péronisme, politique et violence sociale (1930-2001), Éditions Syllepse, Paris, 2005, .

L'opération Condor

L'une des spécificités de la terreur d'État des années 1970 a été la coordination des services secrets des dictatures militaires de droite de l'Argentine, du Chili (sous Augusto Pinochet), de la Bolivie (sous Hugo Banzer Suárez), du Brésil (sous Ernesto Geisel, João Baptista de Oliveira Figueiredo), du Paraguay (sous Alfredo Stroessner) et de l'Uruguay (sous Juan María Bordaberry) au sein de l'Opération Condor. Les États-Unis fournissaient une base d'information au Panama. Jusqu'à sa mort, Henry Kissinger était ainsi dans l'impossibilité de voyager au Brésil, où il risquait l'arrestation, en raison du rôle prêté à la Maison Blanche dans le soutien aux dictatures, sous la présidence de Richard Nixon en particulier.

Le coup d'État de 1964 au Brésil

Au Brésil, la dictature militaire s'instaure avec le coup d'État de 1964 mené par le maréchal Castelo Branco contre le président Joao Goulart. L'Acte institutionnel suspend la Constitution, dissout le Congrès et abroge les libertés individuelles, tandis qu'un code de procédure pénale militaire autorise l'armée et la police à arrêter, puis à emprisonner, hors de tout contrôle judiciaire, tout « suspect », chap. XVIII, « Les États de sécurité nationale », . Selon la journaliste Marie-Monique Robin, l'implémentation de ces décrets résulte, entre autres, de l'influence du « modèle » de la bataille d'Alger (1957) sur les militaires, lorsque les pleins pouvoirs ont été accordés aux militaires français et les forces de police soumises à l'armée, qui s'est accordée le rôle de poursuivre les missions de police, en dehors de tout contrôle judiciaire. Les années de plomb au Brésil s'étendent de 1968 à 1974, Brasilia participant ensuite à l'opération Condor.

En , le général Garrastazú Médici remplace Costa e Silva et intensifie la « guerre sale » contre la population civile. Il lance, dans le plus grand secret, une campagne anti-insurrectionnelle dans la région de Goias, qui mobilise quelque pour 69 guérilleros, dont José Genoíno, détenu en 1972 (qui deviendra par la suite président du Partido dos Trabalhadores (PT) dans les années 1980), et une quinzaine de paysans qui rejoignirent le mouvement. En , Carlos Marighella, fondateur en 1968 de l’Ação Libertadora Nacional (ALN), guérilla qui lutte contre la dictature, est assassiné par un escadron de la mort lors d'une embuscade montée par le commissaire Sergio Fleury.

Au lendemain du coup d'État du 11 septembre 1973 au Chili, des militaires brésiliens seront envoyés à Santiago. L'ambassadeur brésilien Câmara Canto conseille les généraux putschistes, tandis que le général Orlando Geisel, ministre de la Guerre de la junte de Brasilia, envoie par avion, dès le au matin, des officiers de renseignement et agents de la police fédérale, que l'on retrouve le soir même dans les stades de Santiago où sont détenus les premières victimes du coup d'État, 2008, chap.XVIII, .

La coopération entre le Chili et le Brésil continue par la suite. Manuel Contreras, le premier chef de la DINA (la police politique de Pinochet), déclarera à la journaliste Marie-Monique Robin avoir envoyé « tous les deux mois (…) des contingents de la DINA », au Centre d'instruction de la guerre dans la jungle de Manaus, « pour qu'il [ Paul Aussaresses ] les entraîne » : « Il fut aussi l'instructeur d'officiers brésiliens. Il travaillait surtout à l'École de renseignement de Brasilia, mais il allait régulièrement à Manaus », 2008, .

Contrairement aux autres pays du Cône Sud, il n'y a toujours eu aucun procès contre des responsables de violations des droits de l'homme sous la dictature, en raison de la loi d'amnistie de 1979. On estime à environ 400 le nombre de victimes (morts et « disparus ») de la dictatureAbogados:Brasil debe abrir los archivos de la dictadura, La República, 9 janvier 2010.

En Uruguay

En Uruguay, la guerre sale commence dès les gouvernements constitutionnels de Jorge Pacheco Areco, qui proclame des mesures d'exception continuellement réitérées (les à partir de , alors que le pays est sous l'effervescence de conflits sociaux provoqués à la fois par la crise économique importante (hyperinflation, etc.), et l'influence du mai 68 parisien. Ainsi, des escadrons de la mort (dont l'Escadron de la mort proprement dit, la Juventud Uruguaya de Pie, etc.) agissent alors, organisant des attentats et des assassinats contre les personnes liées à la coalition de gauche du Front large, qui se présentait aux élections générales de 1971. Les tensions augmentent, avec la présence de la guérilla des Tupamaros, culminant dans le coup d'Etat de juin 1973 qui mène les militaires à prendre le contrôle complet du pays, et établissent le triste record mondial du nombre de prisonniers politiques.

En Argentine

Le retour de Perón Ce vif mouvement social des années 1960-70 (qui trouve des échos à l'échelle internationale) a été brisé par la force. En Argentine, le massacre de Trelew, en , sous la dictature de la « Révolution argentine », signale l'émergence des assassinats de groupe en tant que technique du terrorisme d'État. Selon certains témoignages récents, l'armée américaine, en particulier des unités de Rangers, auraient entraîné en 1967, un an après le coup d'État ayant instauré la dictature de la Révolution argentine, des militaires argentins à l'usage de la torture (dont celle de la gégène et de plusieurs techniques d'asphyxie)EE.UU. instruyó en el país sobre técnicas de tortura, La Nación, 29 juillet 2010.