thumb|Wilhelm Furtwängler.
Une grande partie de la vie personnelle et professionnelle du compositeur et chef d'orchestre allemand Wilhelm Furtwängler (1886-1954) fut marquée par le contexte historique de la montée puis de l'apogée du nazisme. Sa renommée lui permit de bénéficier d'une réelle protection de la part des dignitaires nazis, mais cela lui valut également de faire face à des accusations de compromissions avec le régime. Il fut toutefois blanchi de ces accusations en 1946 après avoir démontré qu'il n'avait jamais approuvé la politique nazie et qu'il avait soutenu de nombreuses personnes d'origine juive.
La montée du pouvoir nazi
La volonté de récupération
Wilhelm Furtwängler était devenu, bien avant l'arrivée des Nazis au pouvoir, le plus grand chef d'orchestre d'Allemagne et le principal symbole de la grande tradition musicale allemande. Bien que Furtwängler ne s'intéressât que très peu à la politique, il participa, avec l'orchestre philharmonique de Berlin, à certains concerts officiels de la république de Weimar par exemple en et 1928 pour l'anniversaire de la constitution organisé surtout par les socio-démocratesFred K. Prieberg, Trial of strength, Wilhelm Furtwängler and the Third Reich, Quartet Books, 1991, .. Il refusa néanmoins de participer à l'anniversaire de la fondation du Reich prussien dans la galerie des glaces à Versailles organisée par les conservateurs le Fred K. Prieberg, Trial of strength, Wilhelm Furtwängler and the Third Reich, Quartet Books, 1991, .. De façon générale, il répétait, en privé, sans arrêt, que politique et art n'ont rien à voir ensemble, formule qu'il reprendra souvent lorsqu'il s'opposera aux mesures prises par les Nazis dans le domaine culturelFred K. Prieberg, Trial of strength, Wilhelm Furtwängler and the Third Reich, Quartet Books, 1991, ..
Bien qu'il s'opposât très rapidement à la politique raciale des Nazis, Furtwängler fut relativement bien traité et occupa une position enviable dans les milieux culturels du Troisième Reich. Il était, en effet, le chef d'orchestre préféré d'Adolf Hitler et de Joseph Goebbels et ce, bien avant leur arrivée au pouvoir. Furtwängler était, comme Richard Strauss, considéré par les Nazis comme un « trésor national » et à ce titre devait absolument être protégé et utilisé pour glorifier le peuple allemand. Comme Strauss, il bénéficiait d'un statut très particulier : Goebbels choisit de fermer les yeux sur certaines positions qu'il n'aurait jamais acceptées venant d'autres personnes. Ainsi en 1938, peu de temps après l'Anschluss, lorsque Furtwängler arriva dans le hall d'entrée du Musikverein de Vienne, il vit qu'un drapeau avec une énorme croix gammée avait été ajouté. Il refusa de diriger tant qu'il n'avait pas été enlevé, ce qui fut fait. Les actes de ce genre étaient normalement passibles de la peine de mort, mais il ne fut pas inquiété. Ce statut particulier provient également du fait qu'au-delà des qualités artistiques de Furtwängler ou Strauss, les nazis les considéraient suivant leurs critères raciaux comme de « purs aryens ».
De nombreuses relations avec les personnes d'origine juive
Parmi les idées circulant chez les nazis, on trouve le culte de la grande musique allemande accompagné de la théorie selon laquelle il y avait une incompatibilité absolue entre cette musique et les Juifs : d'après eux, les Juifs ne pourraient jamais comprendre la musique allemande et ne pouvaient que la « polluer ». Cette théorie avait déjà été formulée par Richard Wagner dans ses écrits antisémitesRichard Wagner : Le Judaïsme dans la musique ; éditeur : Imprimerie de J. Sannes ; 1869 ; ASIN : B0019UF3S ; et l'article Das Judenthum in der Musik). Sa belle-fille, Winifred Wagner, qui reprit la direction du festival de Bayreuth en 1930, y croyait sérieusement et se fâcha avec Furtwängler à ce propos durant le festival de 1931. Elle déclara en 1933 : « le fait que M. Furtwängler ait des sympathies pour les juifs est clairement prouvé par la lettre qu'il a écrite au Goebbels [en 1933]. De plus, il collabore depuis seize ans avec Berta Geissmar, qui est juive, et nos premiers désaccords à Bayreuth en 1931 eurent comme trame de fond la presse contrôlée par la Juiverie ». Or, si Hitler et les dirigeants nazis voyaient en Furtwängler le maître de la musique allemande dans la pure tradition aryenne, ils semblaient ignorer qu'une grande part de la compréhension que Furtwängler avait acquise de cette musique allemande provenait de sa collaboration avec le musicologue Juif viennois Heinrich Schenker.
Furtwängler travaillait directement avec des musiciens juifs comme Arnold Schönberg, Yehudi Menuhin, Artur Schnabel ou encore Gregor Piatigorsky et plusieurs musiciens de son orchestre dont son premier violon. Fred Prieberg a retrouvé le carnet d'adresses que Furtwängler utilisait constamment durant la période 1922-1933 révélant ainsi toutes les relations du chef d'orchestreFred K. Prieberg, Trial of strength, Wilhelm Furtwängler and the Third Reich, Quartet Books, 1991, .. Le carnet contenait la liste de tous les magasins, médecins, centres de sport, tailleurs, etc. fréquentés par Furtwängler ainsi qu'une très longue liste de personnes du monde de la musique, du théâtre, de l'université, de la politique et même les banquiers de Furtwängler. Fred Prieberg a remarqué que, curieusement, le chef d'orchestre arrêta brutalement l'utilisation de son carnet en 1933 ne rajoutant plus que les références des principaux dirigeants nazis par la suite. L'historien a décortiqué en détail tout le carnet trouvant un très grand nombre de noms d'origine juive, non seulement dans le domaine des arts mais aussi dans la vie quotidienne. Il semble même avoir bien connu plusieurs membres de la famille Warburg (dont Paul, Erich et Felix), les banquiers juifs les plus haïs des Nazis avec les Rothschild. Fred Prieberg en a déduit que Furtwängler a cessé d'utiliser et de porter constamment ce carnet en 1933 tant il prouvait clairement ce que les nazis prétendaient dès cette époque, à savoir que « Furtwängler était un ami des JuifsFred K. Prieberg, Trial of strength, Wilhelm Furtwängler and the Third Reich, Quartet Books, 1991, . ». Les formules telles que « Furtwängler est bien disposé vis-à-vis des Juifs », « Furtwängler est anti-national » ou « Furtwängler n'est pas fiable politiquement » se retrouvent dans plusieurs rapports réalisés par les Nazis vers 1933 et retrouvés par Prieberg57..
L'assistante de Furtwängler pendant la période 1915-1935, Berta Geissmar, était d'origine juiveB. Geissmar a écrit un livre sur Furtwängler : Berta Geissmar, Musik im Schatten des Politik, Zurich, Atlantis Verlag, 1985. Édition en anglais : The Baton and the Jackboot, Columbus Books Ltd, août 1988. Elle était tellement proche de Furtwängler qu'elle raconta que les Nazis menèrent une enquête en 1933 pour savoir si elle était sa maîtresseBerta Geissmar, The baton and the Jackboot, Morrison and Gibb ltd., London and Edinburgh, first published 1944, .. Elle venait d'une famille très cultivée qui avait eu des liens avec les familles Brahms et StraussBerta Geissmar, The baton and the Jackboot, Morrison and Gibb ltd., London and Edinburgh, first published 1944, .. Après une thèse en philosophie, elle était devenue la principale collaboratrice de FurtwänglerBerta Geissmar, The baton and the Jackboot, Morrison and Gibb ltd., London and Edinburgh, first published 1944, .. C'est elle qui organisait toute la vie de l'orchestre de Berlin traitant d'égal à égal avec les ambassadeurs et les plus grands chefs d'orchestre. En particulier, c'est elle qui organisa l'entretien entre Mussolini et Furtwängler en 1934, lors de la tournée de ce dernier en Italie ce qui déclencha la fureur des dirigeants nazis. D'après B. Geissmar, Mussolini et Furtwängler passèrent leur temps à dire tout le mal qu'ils pensaient d'HitlerBerta Geissmar, The baton and the Jackboot, Morrison and Gibb ltd., London and Edinburgh, first published 1944, .. Furtwängler réussit à la protéger jusqu'en 1935. Il l'aida ensuite à partir d'Allemagne et la recommanda à Thomas Beecham dont elle devint la secrétaire. Berta Geissmar écrivit en 1943 à Londres dans son livre sur Furtwängler :
Relations tendues avec le pouvoir nazi
Dès l'arrivée au pouvoir des nazis en 1933, Furtwängler se montra très critique à leur encontre.
Furtwängler rencontra pour la première fois Adolf Hitler à l'hôtel Kaiserhof en 1932. Hitler, comme Joseph Goebbels, avait une très haute opinion de Furtwängler en tant que chef d'orchestre et souhaitait discuter avec lui du festival de Bayreuth. En effet, Hitler voulait absolument le convaincre d'être le principal chef d'orchestre au festival de Bayreuth de 1932 comme il l'avait été en 1931. Furtwängler ne voulait pas car il s'était fâché avec Winifred Wagner. La dispute avec elle provenait entre autres de ses positions antisémites et ultra-nationalistes. Furtwängler finira par rejouer à Bayreuth par la suite mais sera toujours en termes exécrables avec elle4..
Après cette rencontre, Furtwängler déclara à propos d'Hitler :
André François-Poncet, l'ambassadeur de France à Berlin le rencontra peu de temps après et lui demanda : . Furtwängler lui répondit d'un air surpris : . François-Poncet sourit et lui répondit : . Furtwängler répondit : . Furtwängler ajouta, début 1933, toujours à propos d'Hitler : Pourtant Hitler venait déjà d'être nommé chancelier.
Fred Prieberg décrivit longuement Furtwängler comme un « idéaliste » vivant en grande partie déconnecté de la réalitéFred K. Prieberg, Trial of strength, Wilhelm Furtwängler and the Third Reich, Quartet Books, 1991, chapitres I et VII, .. Ceci est confirmé par Berta Geissmar qui écrivit qu'elle et lui ne vivaient que pour l'art et n'avaient jamais pris au sérieux HitlerBerta Geissmar, The baton and the Jackboot, Morrison and Gibb ltd., London and Edinburgh, first published 1944, .. Lorsque ce dernier arriva au pouvoir, elle raconta que jamais Furtwängler n'aurait pensé qu'Hitler allait se mêler de son travail d'artiste et que pendant longtemps Furtwängler était persuadé que le régime nazi allait disparaître et ne serait qu'un épisode de courte durée dans l'histoire de l'AllemagneBerta Geissmar, The baton and the Jackboot, Morrison and Gibb ltd., London and Edinburgh, first published 1944, ..
Furtwängler assista à l'arrivée au pouvoir d'Hitler sans changer quoi que ce soit à ses concerts. En particulier, il continua à programmer de la musique de compositeurs juifs comme Mendelssohn et à faire jouer des solistes juifs allemands comme son premier violon Szymon Goldberg, les violoncellistes Joseph Schuster et Nicolai GraudanFred K. Prieberg, Trial of strength, Wilhelm Furtwängler and the Third Reich, Quartet Books, 1991, .Misha Aster, Sous la baguette du Reich, Éditions Héloïse d'Ormesson, 2009, .. Il dirigea Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg le devant le Führer et le maréchal Hindenburg le lendemain de l'annonce de la fondation du nouveau Reich par Hitler. À la fin du concert, Furtwängler, « pâle comme un mortExpression de Berta Geissmar qui était assise au premier rang. Berta Geissmar, The baton and the Jackboot, Morrison and Gibb ltd., London and Edinburgh, first published 1944, . », serra la main du nouveau chancelier. Le concert eut lieu en présence de représentants de nombreux partis et, comme l'expliqua Fred Prieberg, n'avait pas plus de dimension politique que les concerts officiels sous la république de WeimarFred K. Prieberg, Trial of strength, Wilhelm Furtwängler and the Third Reich, Quartet Books, 1991, .. Pour souligner la totale inconscience dans laquelle se trouvaient Furtwängler et Berta Geissmar à ce moment, cette dernière a expliqué qu'elle s'était assise comme d'habitude aux premières loges très proche d'Hitler alors qu'elle était juiveBerta Geissmar, The baton and the Jackboot, Morrison and Gibb ltd., London and Edinburgh, first published 1944, ..