L’Alexiade (en grec : Άλεξιάς) est une biographie historique et apologétique écrite vers 1148 par la princesse Anne Comnène et consacrée aux faits et gestes de son père, l’empereur Alexis Comnène.
Après avoir expliqué les motifs qui l’ont poussée à écrire cette biographie, l’auteure s’attache dans les livres I à III à justifier la prise du pouvoir impérial par la maison des Comnènes. Les livres IV à IX sont consacrés aux guerres contre les Normands, les Scythes (Petchenègues) et les Turcs. Les livres X et XI rapportent l’histoire de la première croisade et l’invasion de Bohémond, fils de Robert Guiscard. Les livres XII à XV décrivent diverses campagnes militaires, la lutte contre les manichéens et les bogomiles ainsi que la fondation de l’Orphelinat de Constantinople.
Certains historiens ont mis en doute le fait qu’une femme retirée dans un palais ait pu décrire avec tant de précision des campagnes militaires et attribuent plutôt la paternité de l’œuvre à son mari, Nicéphore Bryenne, général d’Alexis. D’une part, cette affirmation ne tient pas compte du fait que l’Alexiade traite d’une période beaucoup plus étendue que celle traitée par Nicéphore Bryenne, d’autre part qu’Anne Comnène avait de nombreuses sources à sa disposition que ce soient les souvenirs de campagnes auxquelles elle avait accompagné son père, des rencontres avec nombre de généraux et de son accès privilégié aux archives de l’État. Sauf quelques erreurs attribuables soit à des préjugés de son époque, soit à des exagérations littéraires ou à un manque de vérification des faits, l’Alexiade est un texte historique fiable que l’on peut comparer à ceux d’auteurs occidentaux de la même époque.
Anne Comnène appartient à cette période de la littérature byzantine dite de la pré-Renaissance au cours de laquelle les auteurs tentent d’imiter la langue grecque attique, font usage d’un style fleuri rempli de mots obscurs, de citations d’auteurs anciens et de proverbes ; en même temps on y constate un effort de l'auteure pour être plus personnelle, comme le montrent les très nombreuses digressions que l’on retrouve du début à la fin de l’œuvre.
Toile de fond Fille du basileus Alexis , Anne Comnène était mariée au césarPour les titres et fonctions, voir l’article « Glossaire des titres et fonctions dans l'Empire byzantin » Nicéphore Bryenne, général et homme de confiance de l’empereur Alexis. À la demande de l’impératrice Irène Doukas, celui-ci avait commencé à écrire l’histoire d’Alexis (ce qu’Alexis avait interdit de son vivant), dans le but d’illustrer la montée de la maison ComnèneGouma-Peterson (2000), .. L’ouvrage demeura cependant inachevé, une maladie contractée lors d’une campagne militaire l’empêchant de mener sa tâche à bienAlexiade, préface, 3.Les références correspondent au texte dans la traduction faite par Elizabeth A.S. Dawes, elle-même basée sur l’édition Teubner de 1884. Elle indique en caractères romains le livre, suivi en caractères latins du chapitre et, lorsque le chapitre est long, le paragraphe ou la ligne. On trouvera le texte complet de cette traduction sous le titre Medieval Sourcebook, Anna Comnena: The Alexiad : Complete Text à l’adresse URL http://www.fordham.edu/halsall/basis/AnnaComnena-Alexiad00.asp..
Après la mort de son père, Anne Comnène, qui aurait sans doute voulu briguer la couronne sinon pour elle-même du moins pour son mari, ourdit un complot contre l’héritier légitime du trône, Jean II, qui se contenta de reléguer sa sœur au couvent de la Vierge-Pleine-de-Grâce (Kecharitomenè) fondé par Irène Doukas qui s’y retira égalementSur la tentative d’Anne Comnène et d’Anne Dalassène d’usurper le pouvoir à la mort d’Alexis, voir Hill, Barbara, « Actions Speak Louder Than Words, Anne Komnene’s Attempted Usurpation » dans Gouma-Peterson (2000), pp. 45 – 59.. Si Anne habitait des appartements jouxtant le couvent, ni elle ni sa mère ne prononcèrent de vœux ou n’y vécurent en tant que religieuses. Il est probable qu’elle y habitait avec son époux, Nicéphore Bryenne dont elle prit soin avant sa mort en 1138 ; Anne y recevait qui elle voulait incluant de nombreux proches de l’empereur décédéTreadgold (2013), .. C’est dans ce couvent qu’Anne entreprit la rédaction de l’Alexiade plus de vingt ans après la mort de son père. Au livre XIV, elle affirme avoir réuni la majeure partie de ses informations « sous le troisième titulaire du sceptre impérial en commençant par mon pèreAlexiade, XIV, 7.», ce qui situe le début de la rédaction après l’accession de en 1143 ; elle y travaillait encore en 1148, à l’âge de soixante-cinq ansGouma-Peterson (2000), ; Treadgold (2013), ..
L’œuvre
Se composant de quinze livres et d’un prologue, l’Alexiade rapporte les évènements de 1069 à 1118, décrivant d’abord la montée en puissance de la maison des Comnènes avant l’élévation d’Alexis au trône, puis raconte en détail le règne de celui-ci jusqu’à sa mort, continuant et complétant ainsi l’œuvre de Nicéphore Bryenne qui ne couvrait que la période de 1070 à 1079. On peut y voir quatre grandes partiesDivisions proposées par Herrin (2007) .. Le résumé qui suit reflète son déroulement tel qu’écrit par Anne Comnène, sans rectification d’une chronologie à l’occasion déficiente ou des noms de peuples qui reflètent la tradition classique :
Une préface dans laquelle Anne explique les motifs qui l’ont poussée à écrire cet ouvrage.
Essentiellement, Anne dit craindre que le temps n’efface le souvenir de son père et de ses exploitsAlexiade, Préface, para 1.. Son mari, le césar Nicéphore Bryenne, s’était déjà attelé à la tâche de perpétuer cette mémoire, mais il n’a pu achever son œuvreAlexiade, préface, para 3.. En reprenant le flambeau, Anne espère que ces réminiscences lui permettront de surmonter sa douleur d’avoir perdu deux êtres chersAlexiade, préface, para 5..
Les livres I à III sont destinés à justifier la maison des Comnènes d’avoir pris le pouvoir impérial :
Le livre I traite de la jeunesse d’Alexis et se termine sur les derniers mois du règne de Nicéphore Botaniatès (1001-1081). Les premiers chapitres nous montrent Alexis luttant contre les Perses d’abord, contre les Turcs seldjoukides ensuite, après quoi Alexis est proclamé César. À partir du chapitre VII on suit l’ascension de Robert Guiscard, petit noble normand qui conquiert la Lombardie et aspire à devenir empereur.
Le livre II traite de la révolte des Comnènes. La montée en grâce des frères Isaac et Alexis Comnène à la cour, et l’adoption de ce dernier par l’impératrice Marie qui suscite des jalousies autour d’eux. Alexis s’assure du concours du césar Jean Doukas et d’un autre prétendant, Nicéphore Mélissénos, son beau-frère. Après s’être entendu avec le commandant des troupes germaniques, Alexis entre dans la capitale où Botaniatès, réalisant que tout est perdu, abdique.
Le livre III (1081) décrit les premiers mois d’Alexis au pouvoir et comment il doit, pour remplir ses promesses envers ceux qui l’ont aidé, créer de nouveaux titres et dignités comme celui de « sébastocrator » pour son frère. C’est l’occasion pour Anne Comnène de présenter divers membres de la famille comme l’impératrice Irène, épouse d’Alexis, Constantin Porphyrogénète et la mère de celui-ci, l’impératrice Marie d’Alanie, ainsi que la mère d’Alexis, Anne Dalassène, à qui l’empereur confie à toute fin pratique la direction interne de l’empire pendant qu’il s’occupe de politique étrangère. Faisant alliance avec les Turcs en Orient, Alexis se prépare à faire face à l’invasion que prépare Robert Guiscard en Occident et tente de s’allier avec l’empereur germanique.
Les livres IV à IX sont consacrés aux guerres contre les Normands, les Scythes (Petchenègues) et les Turcs.
Le livre IV (1081-1082) raconte les premiers affrontements entre Robert Guiscard et l’empereur Alexis pour le contrôle de la ville de Dyrrachium (aujourd’hui Durrës en Albanie). Grâce à l’appui des Vénitiens, les Byzantins ont d’abord l’avantage. Mais Normands et Francs se reprennent et, ayant élu Robert Guiscard comme chef suprême, ont le dessus. Bientôt, l’empereur est obligé de fuir et échappe de peu aux Normands.
Le livre V (1082-1083) explique pourquoi, afin de continuer la guerre, Alexis se voit dans l’obligation de spolier des biens d’Église. Il incite l’empereur germanique à attaquer la Lombardie, obligeant ainsi Robert Guiscard à rentrer en Italie laissant sur place son fils, Bohémond de Tarente. Les combats se continuent donc entre Alexis qui a entretemps reçu des renforts turcs et Bohémond. Le livre s’achève sur un chapitre traitant du renouvellement des sciences sous Alexis et de l’intérêt que leur porte le couple impérial.
Le livre VI (1085) s’ouvre sur le siège de Kastoria et la défaite des comtes français. Alexis utilise ce répit pour se venger des manichéens qui l’avaient abandonné précédemment et pour rendre à l’Église les biens qu’il avait confisqués. Revenu d’Italie, Robert Guiscard reprend les combats pendant qu’Alexis fait à nouveau appel aux Vénitiens. Robert meurt à Céphalonie alors qu’Alexis se rend maître de Durrës. Le chapitre 6 constitue une parenthèse dans laquelle Anne parle d’elle-même, expliquant l’origine du mot « porphyrogénète », traitant de sa propre naissance et des honneurs qui lui furent rendus, ainsi que de la naissance de sa sœur cadette et de son frère, qu’elle tentera plus tard de renverser. Les chapitres 7 à 12 traitent des combats entre l’empereur et le sultan turc en Asie mineure pour le contrôle entre autres de la ville de Nicée. Le dernier chapitre est consacré à l’irruption des Scythes (Petchenègues), auxquels se joignent les manichéens. D’abord victorieux, ceux-ci doivent bientôt se retirer.
Le livre VII (1087-1090) est consacré à la guerre contre les Scythes. Ceux-ci ayant franchi le Danube, les Byzantins réussissent à les refouler. Toutefois, les Scythes, alliés aux Coumans, reviennent et ravagent campagnes et villes le long du fleuve. Ce sur quoi Alexis décide de passer à l’attaque. Les Scythes le vainquent à Mégalopolis et l’empereur doit conclure une trêve avant de se diriger vers Andrinople. S’ensuit une guerre d’escarmouches pendant laquelle l’empereur, craignant de voir les Scythes se diriger vers Constantinople, se voit forcé de négocier une nouvelle trêve. Voyant l’empereur occupé avec les Scythes, l’émir de Smyrne, Tzachas, tente en vain de s’emparer de Chios. L’empereur remporte de nouvelles victoires contre les Scythes, mais aucune n’est décisive et il doit regagner Constantinople avant l’hiver.
Le livre VIII (1090-1092) poursuit le récit de la guerre contre les Scythes. En 1091 Alexis réussit à arrêter ceux-ci à Choerobacchi, près de Constantinople. Toutefois, la capitale est presque encerclée. Aux Turcs, s’ajoutent maintenant les Coumans. De peur que ces derniers ne se joignent aux Scythes, Alexis décide de s’allier avec eux. Le a lieu la grande bataille de Levunium (mont Lebounion) au cours de laquelle les Scythes sont anéantis. L’étau qui enserrait Constantinople est ainsi écarté. Les chapitres 8 et suivants sont consacrés au complot ourdi par le fils du sébastocrate Isaac, Jean, gouverneur de Dyrrachium, ainsi que par les manœuvres de Théodore Gabras pour récupérer son fils Grégoire retenu comme otage à Constantinople.