Tacite, en latin Publius Cornelius Tacitus Ca(ecina Paetus), né en 58. et mort vers 120 ap. J.-C, mène comme sénateur romain une carrière dans la haute administration impériale. Il est renommé comme historien, grâce à ses ouvrages les Annales et les Histoires, chronique de la période des quatre empereurs julio-claudiens après Auguste.
Biographie
On connaît peu de choses sur la vie de Tacite, les indications éparses dans ses écrits sont partiellement complétées par la Correspondance de son ami Pline le Jeune. Les débuts de sa carrière sont désormais mieux connus grâce à l'identification en 1995 par Géza Alföldy d'une inscription latine comme étant un fragment de son épitapheVoir sur le fragment épigraphique et l'extrapolation qui en est faite.
Tacite est né sous Néron, probablement en 57 au plus tard, date déduite de l'année de sa préture en 88, magistrature requérant l'âge minimum de trente ans. De ce fragment et de son contexte archéologique on peut supposer que le nom complet de Tacite était Publius Cornelius Tacitus Caecina Paetus.. Le gentilice Cornelius est répandu en Espagne, en Gaule cisalpine (Italie du Nord) et en Gaule narbonnaise. D'une Lettre de Pline le JeunePline le Jeune, Ep. IX, 23., Ronald Syme déduit qu'il était vraisemblablement originaire de Gaule narbonnaise, peut-être de Vaison-la-Romaine ou de Fréjus, cité de naissance de son beau-père AgricolaRonald Syme, 1958, 619.. Il était issu d'une famille de l'ordre équestre. On sait grâce à Pline l'Ancien qu'un Cornelius Tacitus, peut-être son père ou son oncle, fut procurateur de la province de Gaule belgiquePline l'Ancien, Historia naturalis, VII, 76.. En revanche, l'épouse de son père était peut-être issue d'une famille sénatoriale puisqu'elle semble avoir été une Caecina appartenant à une famille sénatoriale originaire d'Étrurie. Premier membre de sa lignée provinciale à entrer au Sénat, Tacite fut donc un homo novus.
Tacite a fort probablement suivi le parcours classique de l'éducation des jeunes aristocrates romains : il a fréquenté le grammaticus, puis le rhetor, et il est possible qu'il ait été l'élève de Quintilien. Ses études et ses origines lui ouvrent les portes du forum et c'est ainsi que commence sa carrière vers 75, date à laquelle il situe plus tard son Dialogue des orateurs : grâce à Vespasien il entre dans l'ordre sénatorial« Dignitatem nostram a Vespasiano inchoatam » Histoires, I, 1, 3.. Ayant reçu le laticlave, il commence sa carrière vers 76 par une fonction du vigintivirat et plus précisément le poste de avant d'accomplir, fort probablement l'année suivante, son tribunat militaire dans une légion. Selon Pierre Grimal, on peut supposer d'après certains indices un service sur la frontière du Rhin, peut-être en Gaule belgique comme son homonyme. Selon Antony Birley il est possible que Tacite ait pu servir en Bretagne sous les ordres de son beau-père. Il a en effet épousé en 77 Julia Agricola (décédée après 93), la fille du consul Cnaeus Julius Agricola, ce qui l'associe à un personnage prestigieux.
En 81, sous Titus« Dignitatem nostram… a Tito auctam », Histoires, I, 1, 3., il devient questeur en tant que , distinction remarquable car ces questeurs sont plus particulièrement attachés à l'empereur, signe d'une grande faveur. Tacite est alors sans doute un peu plus jeune que l'âge normal pour cette fonction. Vers 83, il est tribun de la plèbe ou édile, deux degrés du cursus considérés comme équivalentsPierre Grimal, Tacite, Fayard, 1990, p.71. Nous ignorons laquelle de ces deux magistratures lui fut attribuée..
Ainsi qu'il le précise lui-même dans les AnnalesAnnales XI, 11., Tacite prend une part active aux cérémonies des Jeux séculaires de Domitien en 88, en tant que Quindecemvir sacris faciundis, prêtrise prestigieuse qui lui est conférée à un âge relativement jeune, et comme préteur, sans doute à l'âge minimal, il a alors 30 ans. De 89 à 93, il est en poste en province, sans doute en tant que légat de légion, dans un endroit indéterminé de l'empireAgricola, 45, 8Birley, 2000, 234-235.. Le règne de Domitien vit donc Tacite avancer régulièrement dans la carrièreHistoires, I, 1, 3 : « …a Domitiano longius provectam… »..
En 93, après la mort d'Agricola, Tacite retourne à Rome. Le Sénat est alors secoué par des procès et de violentes attaques de Domitien contre les sénateurs, et Tacite se voit contraint d'assister et de participer à la purgeAgricola, 45, 2 : « mox nostrae duxere Helvidium in carcerem manus ; nos Mauricum Rusticumque divisimus ; nos innocenti sanguine Senecio perfudit » : . Tacite n'ayant obtenu le consulat qu'en 97, il faut lui supposer entre 94 et 97 au moins une fonction de rang prétorien, vraisemblablement un gouvernement de province, avancement normal pour une carrière comme la sienne.
Tacite fut donc consul suffect, sous l'empereur Nerva, mais il avait peut-être été désigné par Domitien. La même année, il fut chargé de l’oraison funèbre de Lucius Verginius RufusPline le Jeune, Lettres, II, 1, 6, personnage prestigieux qui avait refusé, à la fin du règne de Néron, d'usurper le pouvoir, déclarant que seul le Sénat pouvait en disposer. Ces circonstances, associées au climat politique du règne de Nerva, sont peut-être à l'origine de sa décision de rédiger la Vie d'Agricola et de se tourner vers l'écriture de l'histoire. L'arrivée de Trajan au pouvoir début 98 confirme le changement politique apporté par la mort de Domitien ; en écrivant La Germanie, Tacite se consacre à une région où se trouvait Trajan lors de sa prise de pouvoir, et aborde une question d'actualité : l'éventuelle poursuite d'une politique de conquêtes. Dès lors, Tacite partage ses activités entre l'écriture de l'histoire et ses activités de sénateur.
En 100, il assure au Sénat l'accusation contre l’ancien proconsul d'Afrique Marius Priscus, criminel corrompu ; Pline le Jeune a souligné l’éloquence et la dignité de ce plaidoyer<ref>Pline le Jeune, Èpitres, II, 11, lire en ligne.</ref>.
Après l'affaire Priscus, on perd la trace de Tacite. Une lettre de Pline en date de 104 le félicite de son retour à Rome, ce qui laisse supposer une absence d'une certaine durée, peut-être, selon Pierre Grimal, une mission proconsulaire vers 103-104.
Une inscription grecque découverte à Mylasa, cité de la province d’Asie, mentionne P. Cornelius Tacite comme proconsul. L'accès à cette prestigieuse charge, la plus haute fonction politique du cursus avec le proconsulat d'Afrique, est accordé à cette époque en moyenne douze ou treize ans après un consulat, voire parfois seize ans après, ce qui pour Tacite situerait ce proconsulat d'Asie dans les années 113-116Georges Doublet, Gaston Deschamps, « Inscriptions de Carie », Bulletin de correspondance hellénique, Volume 14, 1890. pp. 621-623 lire en ligne.. D'après les proconsuls connus pour cette province, celui de Tacite pourrait se placer en 112 ou en 113, c'est-à-dire quinze ans après son consulat.
On ne sait rien sur le reste de sa vie. On admet qu'il vit encore en 117, année de la mort de Trajan, parce qu'il déclare que de son temps à lui, Tacite, , atteinte par la conquête de Trajan en 116. Tacite serait mort dans les années 120.
Œuvres
Janvier 98, après l'avènement de Trajan : (La vie d'Agricola) Fin 98 ou 99 : De situ ac populis Germaniae ou De origine et situ Germanorum (La Germanie) 107 : Dialogus de oratoribus (Le Dialogue des orateurs) 109 : Historiae (Histoires) 110 : Ab excessu diui Augusti (œuvre inachevée correspondant à ce que la tradition a nommé Les Annales)
La Vie d’Agricola (De vita Iulii Agricolae)
Cette biographie parait en 98, cinq ans après la mort d'Agricola, beau-père de Tacite. Cette œuvre a deux motivations : Tacite n'était pas à Rome au moment de la mort de son beau-père et n'a donc pas pu prononcer son éloge funèbre. Tacite voulait, par contraste avec le régime en exercice, faire l'apologie d'une forme de virtus et de qualités humaines dont Domitien était dépourvu. Il tenait ainsi à montrer une opposition discrète, une sorte de résistance passive.
En écrivant La Vie d'Agricola, Tacite veut rendre hommage à un homme qu'il a aimé et estimé. Il loue en lui un bon serviteur de l'Empire, qu'il a contribué à étendre, en achevant la conquête de la Bretagne (Britannia, la Grande-Bretagne actuelle) et en la pacifiant. Ainsi l’œuvre se présente à la fois comme un éloge funèbre et un essai historique sur la Bretagne, sur ses habitants et sa conquête. C’est aussi un manifeste contre la tyrannie de Domitien, assassiné en 96. Ce qui est frappant dans cette œuvre, c'est l’approche originale que Tacite fait du phénomène de la conquête impérialiste. Il s’intéresse en géographe et en ethnologue à ces Barbares attaqués par l’expansion romaine, en tenant compte du point de vue des conquis et pas seulement de celui des conquérants. Quelles raisons auraient-ils d’accepter passivement la servitude ? La conquête assure la force et la gloire du peuple romain, mais peut-elle prétendre assurer le bonheur des vaincus ? En voici la composition : Chap. I à III : le début de l'œuvre est placé sous le patronage de Nerva et Trajan, qui ont rendu la liberté au peuple romain. Chap. IV à IX : la vie d'Agricola proprement dite. Chap. X à XXXVIII : dissertation ethnographique et géographique sur la Bretagne et les Bretons. Tacite détaille la conquête de l'ile. Agricola y est montré comme le représentant de toutes les vertus. Chap. XXXIX à XLII : retour à Rome, disgrâce et traversée du désert. Chap. XLIII- XLVI : mort et portrait final d'Agricola. Tacite invite à suivre cet exemple.
La Germanie (De situ ac populis Germaniae)
En 98 paraît également La Germanie (ou Sur l’origine et le pays des Germains), petit ouvrage d’actualité , mais dont le caractère est plus nettement historique et ethnographique. C’est une description des différentes tribus vivant au nord du Rhin et du Danube. Tacite s’inspira nettement d’auteurs antérieurs comme Tite-Live ou Pline l’Ancien. L’amour de la liberté des Germains, leur vigueur, leur bravoure sont opposés à la corruption sévissant à Rome.
46 chapitres nous sont parvenus, dont la répartition est très nette : chapitres I à XXVII : chaque chapitre est consacré à une question. C'est une notice sur un sujet déterminé : habitat, nourriture, hospitalité, jeux, mariage, habillement ; chapitres XXVIII à XLVI : passage en revue des différents peuples germains d'ouest en est, depuis les bords du Rhin jusqu'à l’actuelle Russie, en passant par la Baltique et la Scandinavie.
On peut retenir deux leçons : leçon morale : la pauvreté et la simplicité des institutions maintiennent chez les Germains une pureté de mœurs dont les Romains se sont éloignés. C'est un thème stoïcien constamment présent ; leçon politique : ces vertus, qui sont les mêmes que celles qui ont rendu redoutable la Rome ancienne, sont inquiétantes pour l'avenir de l'Empire romain.
Le Dialogue des orateurs (Dialogus de oratoribus) On a hésité quelquefois à attribuer Le Dialogue des orateurs à Tacite, mais tous les manuscrits le mettent sous son nom. L’ouvrage fut sans doute composé en 80 ou 81, au moment où Tacite était encore entièrement tourné vers l’éloquence et publié vraisemblablement en 107.