Georges Soulès, dit Raymond Abellio (né à Toulouse le - mort à Nice le ), est un écrivain et philosophe gnostique français.

Il a également été un homme politique des années 1930 et 1940, occupant des postes de responsabilité à la SFIO avant-guerre puis, durant l'Occupation, au Mouvement social révolutionnaire (MSR) dont il sera l'un des dirigeants aux côtés de son fondateur Eugène Deloncle, puis à sa place.

Son œuvre romanesque, d’inspiration et d’essence métaphysiques, se compose d’abord d’un premier roman (Heureux les pacifiques), puis d’une trilogie (Les yeux d’Ezéchiel sont ouverts, La fosse de Babel, Visages immobiles) qui occupera Abellio jusqu’à la fin de sa vie. Ces quatre romans font évoluer le narrateur (d’abord nommé Saveilhan, puis Dupastre) qui est sur la voie de l’homme intérieur et qui, progressivement, prend part sans prendre parti, au cœur de l’histoire planétaire contemporaine et de ses soubresauts.

Son œuvre philosophique se développe à travers plusieurs essais et de nombreux articles montrant son approche de la gnose, questionnant le sens et les enjeux de la connaissance. On lui doit aussi des mémoires, Ma dernière mémoire, trois tomes qui couvrent les quarante premières années de sa vie.

Biographie

Jeunesse : entre la SFIO et X-Crise Georges Soulès nait à Toulouse le Autorité BnF. Issu d’une famille pauvre du faubourg des Minimes de Toulouse, il entre en 1927 à l’École polytechnique pour en sortir dans les Ponts et Chaussées. gauche|vignette|257x257px|Georges Soulès vers 1930. Après avoir adhéré au Groupe parisien des étudiants socialistes, puis aux Jeunesses socialistes du arrondissement, ce marxiste, « converti » en 1928, entre en 1932 à la SFIO, puis rejoint le Centre polytechnicien d'Études Économiques (X-Crise). Le roman écrit entre-temps, Le Grand Chelem, ne sera jamais publié et finira détruit par un bombardement en 1940.

À la suite de sa rencontre avec le mouvement surréaliste et l'écriture automatique (1932), il rompt avec le Parti communiste en 1935. L'année suivante, sous le gouvernement de Léon Blum, le futur écrivain se retrouve chargé de mission au ministère de l'Économie nationale. D'abord en service, en tant qu'ingénieur des Ponts, dans la Drôme (mi-1932 à mi-1936), puis à Paris et Versailles, Georges Soulès milite dans l'opposition de gauche du Parti socialiste, représentant celle-ci au comité directeur du parti en 1937 et 1939.

Collaborationniste : intellectuel du MSR Le , il est mobilisé au du Génie à Angers, puis fait prisonnier le à Calais. Dès son retour de captivité, en 1941, le militant entre au Mouvement social révolutionnaire (MSR) d'Eugène Deloncle (certains ont parlé de « tentation totalitaire »), mouvement d'inspiration fasciste, partisan de la collaboration, proche du Rassemblement national populaire de Marcel Déat et comme lui rival du Parti populaire français de Jacques Doriot. Avec d'autres membres, il aurait participé à une action fractionnelle clandestine. Il est membre de la faction qui exclut Deloncle en 1942 et qui dirige le parti jusqu'à sa disparition en 1944. Ce MSR rénové se serait mis en rapport avec la Résistance sans que l'on puisse discerner la motivation exacte de cette démarche. En 1943, il est membre du Front révolutionnaire nationalPascal Ory, Les collaborateurs, Seuil, , Paris, 1980, page 100, rassemblement sans lendemain créé par Marcel Déat, qui regroupe la majorité des partis collaborationnistes à l'exception du Parti populaire français.

Georges Soulès, est à l'origine de la fondation, en 1943, du groupe clandestin des « Unitaires », publiant le bulletin Force libre. C'est aussi pour lui l'année décisive de sa rencontre avec Jane L. et Pierre de Combas. Soulès sort progressivement du champ de l'action politique et commence à « renaître » en tant que Raymond Abellio.

Activité intellectuelle, philosophique après la Libération Contraint de se cacher parce que poursuivi par la justice à la Libération, il déménage plusieurs fois entre 1944 et 1947, année où il se réfugie en Suisse. Il y devint le précepteur du fils de Jean Jardin, ancien directeur de cabinet de Pierre Laval. Durant cette période de clandestinité, il écrit ses premiers livres, et son premier roman, Heureux les pacifiques, est publié. En 1945, Georges Soulès devient dès lors officiellement et définitivement Raymond Abellio. vignette|Raymond Abellio vers 1960. Le , parce que confondu avec un homonyme, Jules Soulès, gérant de biens juifs sous l'Occupation, il est condamné par contumace à dix ans de travaux forcés. Gracié en 1952 grâce à l'intervention de résistants (et, en particulier, au témoignage du général Pierre Guillain de Bénouville, qui intervint en plusieurs occasions pour des proches ou sympathisants d'Eugène Deloncle), Abellio revient définitivement à Paris en 1953. En 1950, il adhère à l'Association des amis de Robert Brasillach..

Ayant abandonné la politique, cet ancien activiste fonde et dirige une société d'ingénieurs-conseils sans jamais cesser, parallèlement, de se consacrer à la quête de la connaissance, tant à travers la littérature que la philosophie et l'ésotérisme. À partir de 1970, il appartient toutefois au comité de patronage de Nouvelle ÉcolePierre Milza, Fascisme français. Passé et présent, Paris, Flammarion, Champs, 1987, .. Régulièrement invité à exposer ses idées dans des émissions audiovisuelles et radiophoniques, c'est surtout par ses livres que Raymond Abellio a tenté de transmettre la gnose qu'il avait constituée.

Il meurt le à Nice et est inhumé au cimetière d'Auteuil ( arrondissement de Paris).

Un Cahier de l'Herne lui est consacré en 1979Abellio lui-même a publié sa biographie dans De la politique à la gnose (entretiens avec Marie-Thérèse de Brosses)..

Un cheminement menant à la gnose

De l’engagement politique à l’éveil phénoménologique L’adolescence de Georges Soulès fut traversée de « crises mystiques » qui, à intervalles irréguliers, vinrent rythmer une existence solitaire, intérieure et studieuse. S’exprimant spontanément par une religiosité vécue à part des autres et une liturgie toute personnelle, cette mystique « du dedans », si elle était déjà aspiration à l’absolu, restait cependant sans structure définie, sans objet précis, sans motif conscient, une mystique diffuse et instinctive. En 1928, à la suite d’un entretien avec l’aumônier de l’École polytechnique qui lui indiqua à cette occasion l’existence de l’homme intérieur de saint Paul et, surtout, qui l’invitait à évangéliser les masses socialistes, entretien qui constitue l’un des événements marquants de sa vie et qui fut à l’origine d’une nouvelle expérience intérieure décisive, Soulès amorça son virage marxiste. Sa mystique trouva ainsi dans ce qu’Abellio nomma plus tard une « physique sociale » à la fois un objectif (« la révolution socialiste ») et un terrain d’exercice (l’activisme politique), mais aussi un système rigoureux capable de canaliser, d’ordonner et de polariser ses enthousiasmes et de leur donner un sens. Le marxisme fut donc pour Soulès le premier contact véritable et vivant avec le monde des idées et de la rationalité. Le thème de l’affrontement dialectique de l’âme et de l’esprit, de la chaleur et de la lumière, thème qui trouvera par la suite chez Abellio sa clef de voûte et sa juste formulation dans le rapport gnose/mystique, prit ainsi corps pour la première fois dans le cours de son existence. Tout au long de son engagement marxiste, qui dura jusqu’en 1938, mais aussi durant la période qui s’étend de 1939 à 1943, Soulès chercha aussi à concilier ce qu’il appelle « volonté de puissance » et « idéal de pureté », mêlant ainsi le domaine des idées avec celui du pouvoir. Mais ses expériences politiques ratées, une progressive prise de conscience de l’impossibilité de concilier les enjeux de l’individu et ceux de l’espèce et, enfin, une faim toujours plus intense de connaissance l’ont fait revenir de ses illusions. C’est là encore une rencontre, plus précisément une double rencontre, qui acheva définitivement de l’arracher au monde des faits, des gestes et des rôles sociopolitiques et qui le fit pénétrer dans celui des mystères de la connaissance. En effet, quasiment au même moment (), celui qui s’appelait encore Georges Soulès fit la connaissance à la fois d’une femme : Jane L., qui devait le « faire entrer dans ces au-delà énigmatiques de l’amour qui sont la raison même de l’amour », mais aussi de celui qui allait devenir son maître spirituel : Pierre de Combas. Soulès se trouva dès lors engagé dans sa « seconde naissance », qui devait très bientôt le faire renaître sous le nom de Raymond Abellio.

De l’ésotérisme à la philosophie moderne Pierre de Combas est cet être singulier, ancien instituteur puis guérisseur et enfin reclus, qui initia Soulès à l’ésotérisme. Ce dernier terme est ici à entendre comme un ensemble hétérogène de doctrines faisant référence à une Tradition universelle. Grâce à cet homme, dont l’enseignement reposait notamment sur deux ouvrages majeurs : la Bible et la Bhagavad-Gītā, Soulès a véritablement découvert les traditions et les sciences traditionnelles (plus particulièrement la numérologie et la Kabbale), et est « réellement entré dans l’ésotérisme en tant que tel ». Cette rencontre survint à une période critique où Soulès était en pleine phase de remise en question de son engagement politique. Son entrée dans l’ésotérisme marqua dès lors sa sortie hors du champ de l’idéologie et de l’action politiques. C’est plus particulièrement par l’ésotérisme chrétien que se fit cette entrée, c’est-à-dire, plus précisément, par ce qui devint par la suite le rapport ésotérique d’Abellio au christianisme. Le christianisme vint donc occuper une place privilégiée dans la quête de la connaissance entreprise par Abellio, sans pour autant exclure les autres ésotérismes, les autres traditions particulières. Finalement, ce que Soulès chercha dans l’ésotérisme, dans ce corps de doctrines qui se présentait soudain à lui dans son ampleur, sa richesse et ses enseignements, ce fut « une base éthique pour justifier et légitimer une transformation vitale profonde ». Il y trouva des éléments qui, une fois réappropriés, allaient devenir, pour certains, les fondements de sa philosophie gnostique, pour d’autres, des repères symboliques lui permettant de mieux comprendre le présent et le devenir des choses : l’existence d’une unité primordiale voilée reposant sur une interdépendance universelle ; le principe de similitude ; la non-dualité ; l’existence d’une influence spirituelle ; la valeur qualitative des nombres ; le précepte selon lequel il faut voir de la positivité et du sens en toute chose ; la conception du véritable savoir à la fois comme doctrine et comme praxis ; la désignation du monde contemporain comme « âge noir » ou « fin de cycle » ; la possible construction d’une Arche (intérieure). Cette entrée dans l’ésotérisme fut aussi pour Soulès le moment et le geste déterminants de sa première rentrée conséquente et réfléchie en lui-même, dans son intériorité, « seul ancrage fidèle ». Cet enseignement lui apparut pourtant assez vite insuffisant, incapable à ses yeux de répondre à l’exigence de clarté, d’universalité et d’épreuve personnelle qui l’habitait. Les deux principales critiques qu’il formula à l’encontre de l’enseignement de son maître comme à l’encontre des multiples gnoses et doctrines ésotériques modernes et contemporaines sont, d’une part, leur dogmatisme, et, d’autre part, le caractère externe de leur critique de la Tradition. C’est en réalité plus les ésotéristes que l’ésotérisme lui-même que commença à attaquer celui qui, à partir de 1944, pris définitivement le nom de Raymond Abellio.

De la philosophie moderne à la gnose