vignette|Personnes présentant leur urinal pour le diagnostic d'un échantillon de leur urine au médecin Constantin l'Africain au . L’uroscopie ou uromancie est une pratique historique médicale consistant initialement en l'examen visuel de l'urine qui permet de diagnostiquer les symptômes de maladies. Elle remonte à l'Égypte ancienne, l'Assyrie et le royaume de Babylone, l'Inde, gagnant le monde gréco-romain puis, après la chute de l'Empire romain d'Occident, se diffuse à Constantinople où elle fait l'objet d'un très grand intérêt dans la médecine byzantine, enfin elle se répand en Europe grâce aux traductions d'auteurs byzantins et arabes par l'école de médecine de Salerne à partir du .
Pratiquée jusqu'à la fin du , cette médecine empirique se révèle le précurseur de l'urologie. Bon nombre des hypothèses formulées par les médecins antiques sur les capacités de l'uroscopie à établir un diagnostic médical fiable se sont révélées infondées et non scientifiques. Néanmoins, l'examen actuel de l'urine d'un patient (par la vue mais aussi l'odorat, le goût, le toucher et l'ouïe) peut fournir des données préliminaires pour établir un diagnostic : ce cas particulier d'analyse urinaire se limite généralement aux infections qui touchent le système urinaire, le système sanguin ou les hémorragies qui peuvent modifier le volume, la couleur, la turbidité et l'odeur de l'urine.
Histoire Origine grecque et byzantine Bon nombre de médecins dans l'histoire ont eu recours à l'inspection et l'examen de l'urine de leurs patients appelé uroscopie. Hippocrate observait déjà les urines pour décrire leurs modifications au cours de différentes maladies, mais cet examen n'était qu'un élément parmi d'autres excrétions à examiner (sueurs, selles…). Contrairement à Hippocrate, Galien insiste sur la palpation des pouls comme moyen principal de diagnostic direct, toutefois on lui attribue deux courts textes latins sur les urines, l'un sur l'origine et la formation de l'urine, l'autre sur le diagnostic et le pronostic par l'urine.
L'uroscopie en tant que telle apparait en médecine byzantine, avec le traité De Urinis de Théophile le Protospathaire rédigé au . L'ouvrage connait une postérité durable, fondant l'uroscopie comme discipline autonome. Il serait composé ou inspirés d'autres textes perdus plus anciens.
Dans son prolongement, le médecin juif Isaac Israeli ben Salomon rédige le traité Liber urinarum au . L'uroscopie devient une discipline autonome et une méthode décisive de diagnostic en médecine byzantine et arabe. Elle détrône les autres examens jusque-là pratiqués (aspect général du patient, de ses autres excrétions…) l'hématoscopie (examen du sang) ou la glossoscopie (examen de la langue), à l'exception de la sphygmologie, l'examen des pouls restant une technique prisée. vignette|upright=1.02|Dans la Madone des Médicis de Rogier van der Weyden, saint Côme, patron des médecins, est représenté avec son attribut, l'urinal. Apogée L'uroscopie parvient en Europe occidentale à partir du par les traductions latines du grec (Théophile) et de l'arabe (Isaac Israeli) de l'école de médecine de Salerne. Ces textes canoniques entrent dans l'enseignement ordinaire de la médecine médiévale. Ils sont intégrés dans le corpus de textes de médecine connu sous le nom d’Articella (art mineur), largement diffusé en Europe à partir du jusqu'à la dernière édition de 1534.
En Occident médiéval, les médecins débattent sur la préséance de l'uroscopie ou de la sphygmologie pour poser le meilleur diagnostic, les « mireurs d'urine » finissent par s'imposer. Les auteurs les plus marquants au sont Maurus de Salerne († 1214) Regulae urinarum et Gilles de Corbeil pour son Carmina de urinarum judiciis, un poème en 352 hexamètres, concis et clair, destiné à être mémorisé et qui connait un immense succès jusqu'au .
Guillaume l'Anglais prétend, dans son traité médico-astrologique De urina non visa de 1219, que l'on pourrait se passer de l'examen de l'urine au profit de l’horoscope pour déduire l'état de santé du patient, l'astrologie étant la cause motrice de l'uroscopie. Ces pratiques, virant à l'uromancie voire à l'uromanie, peuvent être l'objet de tromperies volontaires ou de prédictions de charlatans exploitant la crédulité publique.
D'autres critiques sont celles de chirurgiens comme Henri de Mondeville qui écrit dans sa Chyrurgia (vers 1314) que .
Au , le médecin byzantin Joannes Actuarius réalise la dernière synthèse marquant l'apogée de la grande tradition uroscopique avec son ouvrage De Urinis (Sur les urines) un traité très complet d'uroscopie.
La multiplication des traductions et compositions en langue vernaculaire à partir du décloisonnent le savoir. L'uroscopie (l'examen visuel du flacon d'urine) déborde le milieu médical et par le biais des encyclopédistes, écrivains et artistes, elle diffuse dans l'ensemble de la société européenne médiévale et pré-moderne en faisant partie intégrante d'un code culturel commun.
Déclin vignette|upright=0.75|En Suisse, le Michael Schüppach examinant l'urine de patients venus de toute l'Europe au . Jean Fernel est au le véritable fondateur d'une analyse clinique moderne des urines dans son Universa medica où dans sa partie consacrée à l'examen des urines, il expose une « sémiotique des urines », réduisant le nombre de ses couleurs à onze tout en limitant les interprétations.
À partir de la Renaissance, l'uroscopie décline lentement dans la littérature médicale jusqu'au , les médecins soucieux de renommée s'intéressent à d'autres sujets. Ce déclin s'accélère au , avec de plus en plus de textes médicaux critiquant l'uroscopie et ceux qui la pratiquent encore, car l'uroscopie reste très présente dans la culture, les milieux populaires et la haute société.
Si le médecin anglais Thomas Brian dénonce l'uroscopie dans un ouvrage à charge intitulé The Pisse Prophet (1637), l'uroscopiste suisse Michael Schüppach (1707-1781) reçoit des patients de toute l'Europe, y compris de la haute aristocratie.
En France, en 1789, dans leurs cahiers de doléance les professionnels de santé reconnus (médecins, chirurgiens, apothicaires) sont unanimes à dénoncer les « charlatans d'urine » qui méritent « la diffamation » car désignés comme responsables de la crédulité et de l'ignorance de la population.
En 1821, le médecin François Victor Mérat de Vaumartoise écrit que la croyance en l'uromancie est si répandue en France que tous les cantons ont au moins un uroscopiste ; même à Paris, les uroscopistes proposent leurs services au grand jour.
La dernière peinture représentant un uroscopiste serait celle présentée au salon de Paris de 1890.
Bases théoriques
Origine et formation de l'urine Dans le cadre de la théorie des humeurs, l'uroscopie repose sur la théorie galénique de l'origine et de la formation de l'urine. Comme les autres excrétions du corps, l'urine est le résultat d'une « digestion ». Les aliments végétaux et animaux se transforment en chair humaine (assimilation) par le résultat d'une « coction » (cuisson) analogue à celle d'un fourneau de cuisine qui transforment les produits par la chaleur. Cette coction s'effectue en trois étapes.
L'estomac, aidé par la chaleur vitale du cœur, produit le chyle à partir des aliments, les déchets de cette opération sont excrétés par les intestins sous forme de fèces ; le chyle, transporté au foie, subit une deuxième coction pour être transformé en sang nutritif, les déchets de cette opération sont excrétés sous forme de bile jaune (par la vésicule biliaire), de bile noire (par la rate) et d'urine par les reins et les voies urinaires ; une troisième coction s'effectue dans tout le corps par les vaisseaux, où chaque organe, chaque partie du corps tire du sang nutritif ce dont il a besoin pour former sa propre substance.
L'urine est assimilée, par analogie, au lactosérum ou petit-lait comme sous-produit lors de la production du beurre ou du fromage. Le terme grec uros pour urine signifiait à l'origine petit-lait, et le terme latin pour petit-lait était serum. Au moyen-âge tardif, l'urine était définie comme (sérum des humeurs contenu dans les veines) et presque identique au sérum sanguin (liquide clair surnageant au dessus du sang laissé dans un récipient).
L'urine est donc produite dans le foie à partir du sang obtenu par la coction (digestion). La couleur de l'urine reflète le degré de cuisson (« pas assez cuite » trop claire, ou « trop cuite » trop fonçée) ainsi que la force vitale des organes participant à la coction (estomac, foie, rein…).
Caractéristiques de l'urine L'examen uroscopique des urines s'effectue essentiellement à l'œil nu, pour en évaluer différents caractères.
« Substance »
La « substance » (consistance, texture…) de l'urine est son aspect épais ou grossier (), fin et ténu () ou intermédiaire (). La signification exacte n'est pas claire, en termes modernes la substance uroscopique pourrait se rapprocher de la viscosité et de la densité de couleur (absorbance). La substance serait en rapport avec la couleur et la lumière, et aussi avec le son de l'urine versée dans l'eau, une urine saine produisant un son comparable à celui d'un bon vin.
Couleurs C'est la caractéristique la plus importante. Dans la tradition médiévale, la plupart des auteurs distinguent 19 ou 20 couleurs ou nuances, rangées de clair/aqueux () jusqu'à noir (), en passant par le jaune, rouge, vert, bleu et gris.
Chaque couleur ou nuance est identifiée par un nom latin ou grec et une comparaison. Par exemple, caropus ou karopos est , ce qui pourrait refléter une origine arabe, car peu d'européens avaient l'occasion de voir un chameau. Il existe assez peu de variantes dans ces comparaisons médiévales, ce qui indique la permanence d'une tradition mutiséculaire.
En revanche, la signification et le classement des couleurs d'urine se modifient après le , notamment lors du passage du latin aux langues vernaculaires, avec la quasi-impossibilité de trouver un équivalent exact à cause de l'écart entre couleur réelle, couleur perçue et couleur nommée, distinctions qui relèvent aussi de la culture.
Contenus Les traités d'uroscopie distinguent la présence de trois types de matériaux visibles (contenta) dans l'urine, selon leur situation dans le flacon d'urine ou matula. Il y a ce qui reste en surface, ce qui est en suspension au milieu, et ce qui se dépose au fond. Les caractères de ces matériaux sont autant d'indices ou de signes.
Ce qui reste en surface forme un circulus ou une couronne (corona), de couleur différente de celle de l'urine, de différentes formes. La couronne est plus ou moins agitée de bulles mousseuses de dimensions et de persistance variables.
Ce qui flotte au milieu est décrit comme des flocons ou nuages (nubes ou nubeculae), de fibres ou de filaments d'origine diverse (pus, liquide séminal…). Les particules les plus petites à la limite de la visibilité sont dites atomi ou atoma.
Ce qui se dépose au fond sont des résidus ou sédiments, en grec hypostasis, en latin sedimenta, residentia… Le résidu normal est blanc et homogène. Selon leur apparence, les différents résidus sont comparés au sable, à la farine, au son, à des écailles, des grains . Les auteurs antiques et médiévaux se sont attachés à étudier les variations de l'hypostase en fonction de la nature des aliments ingérés, de la quantité de vin absorbée et surtout lors des différentes maladies fébriles. Selon Galien et Avicenne, la fièvre est une chaleur étrangère morbifique qui s'oppose à chaleur innée du corps et qui trouble les processus de « coction ».
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