Le camp des Milles est un camp d'internement et de déportation français, ouvert en , dans une usine désaffectée, une briqueterie, au hameau des Milles sur le territoire de la commune d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).

Entre 1939 et 1942, il a connu l'internement de personnes de statuts divers et relevant de 39 nationalités, y compris, sous le régime de Pétain, d’enfants nés français et de résistants, pour devenir finalement une antichambre d’Auschwitz avec la déportation de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants juifs en août et dans le cadre de la Shoah. Il ne fonctionne plus comme camp à partir de l’arrivée des troupes allemandes en , qui le transforment ensuite en dépôt de munitions. Seul grand camp français d'internement et de déportation encore intact et l’un des très rares en Europe, il devient accessible au public avec l'ouverture, dans les lieux mêmes, d'un Site-Mémorial éducatif et citoyen le , anniversaire du départ du dernier convoi de déportation vers Auschwitz via Rivesaltes.

Histoire (1939-1942) vignette|Wagon utilisé comme monument de la déportation (mais qui a été construit entre 1952 et 1964).

Septembre 1939 à juin 1940 : un camp d’internement pour sujets dit « ennemis » L’histoire du camp débute sous la République, au début de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le gouvernement français radical-socialiste d'Édouard Daladier prend la décision d’interner les ressortissants du Reich. Le ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, n'a aucun égard pour les authentiques antifascistes qu'ils sont pour la plupart, ayant fui en France avant 1936 la politique antisémite et anti-intellectuels des nazis. Considérés paradoxalement et tragiquement comme des « sujets ennemis », les internés sont victimes d’un mélange de xénophobie, d’absurdité et de désordre administratifs ambiants.

Dans le Sud-Est, ces étrangers sont internés dans la tuilerie des Milles, alors désaffectéehttps://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1981_num_5_1_1913.

Le le maire d'Aix-en-Provence, Jean Peytral, au nom du préfet, Paul BouëtBOUËT, Gustave Paul sur francearchives.fr, réquisitionne une briqueterie pour en faire un centre de regroupement.

Ce bâtiment industriel bâti en 1882, agrandi en 1926 et 1932, atteint une superficie de . Quand la guerre éclate, la briqueterie, qui appartient à la Société des Tuileries de la Méditerranée, est fermée depuis un an après avoir connu grèves et lock-outsCollection Mémoire de pierre : Le mémorial national des Milles.

Le les 50 premiers « ennemis » arrivent. Les internés y vivent dans des conditions très précaires comme en témoigne entre autres l'écrivain allemand Lion Feuchtwanger qui y est interné deux foisLe Diable en France, Lion Feuchtwanger, Belfond 1996 (première publication : Mexico, 1942). Selon la terminologie de la circulaire ministérielle du , le camp des Milles est un " camp de rassemblement des étrangers" destiné aux éléments "tranquilles;"

Leur nombre évolue jusqu'à la première fermeture de celui-ci le .

Juillet 1940 à juillet 1942: un camp pour « indésirables » sous le régime de Vichy Le après le début de la campagne de France, le camp est rouvert. Des prisonniers tels que Max Ernst, Ferdinand Springer, Golo Mann, Wols, Lion Feuchtwanger, Ernst Randerath, Robert Liebknecht et Hans Bellmer y sont internés, de même que les prix Nobel Tadeus Reichstein et Otto Meyerhof.

En s’ouvre une deuxième période, avec la défaite française et la signature de l’armistice. C’est là que se situe l’épisode du « train des Milles » organisé clandestinement par le capitaine Charles Goruchon qui refusant de livrer les détenus aux nazis tenta de les faire évacuer à Casablanca via un navire en partance de Bayonne (cet épisode est popularisé par le film Les Milles de Sébastien Grall en 1995). À partir de juillet, sous le régime de Vichy, le camp est rapidement surpeuplé ( à la fois en ). Au cours de cette période sont transférés aux Milles notamment les étrangers des camps du Sud-Ouest, et en particulier des anciens des Brigades internationales d’Espagne ainsi que des juifs expulsés du Palatinat, du Wurtemberg et du pays de Bade.

Le la commission allemande KundtAnne Grynberg : Les camps du sud de la France : de l'internement à la déportation inspecte le camp qui compte à cette époque plus d'un millier d'internés. 747 d'entre eux sont volontaires pour être rapatriés en Allemagne.

Jusqu'en , le camp est placé sous administration militaire, dirigé par le capitaine Charles Goruchon assisté d'une trentaine d'officiers et de sous-officiers. Puis il passe sous administration civile, se trouvant dès lors placé sous l'autorité de l'intendant de police de Marseille Maurice de Rodellec du PorzicL'historienne Doris Obschernitzki décrit Maurice de Rodellec du Porzic ainsi : un fidèle serviteur de la politique xénophobe, antisémite, anticommuniste, antigaulliste de Vichy.

À partir de , le camp, passé sous l’autorité du ministère de l'Intérieur, devient le seul camp de transit en France pour une émigration outre Atlantique (Etats-Unis, Cuba etc.), transit régulier ou illégal avec l’aide de particuliers, d’organisations ou de filières locales et internationales. Au fil du temps, les conditions d’internement se dégradent : vermine, maladies, promiscuité, nourriture insuffisante.

Août et septembre 1942 : un camp de déportation des juifs en zone non occupée La conférence de Wannsee, présidée par Reinhard Heydrich . Concernant la « zone libre », l'Allemagne compte sur la collaboration du Gouvernement de Vichy, qui promet l'envoi de étrangers ou apatrides, chiffre qui sera porté à par Pierre Laval en .

Une troisième période pour le camp correspond aux mois d’août et de qui voient la déportation vers Auschwitz via Drancy ou Rivesaltes de plus de , hommes, femmes et enfants. Vichy a accepté de livrer de la zone dite « libre » à l’Allemagne. Au début du mois de , Pierre Laval propose d’inclure les enfants âgés de moins de seize ans dans les déportations.

Le chef de la section anti-juive de la Gestapo, Dannecker, recense le .

Le , le camp des Milles est bouclé par 170 gardes mobiles de réserve. Femmes et enfants juifs de la région sont orientés vers les Milles pour rejoindre les autres internés avant d’être déportés. Ne sont pas épargnés les juifs réfugiés politiques ou étrangers ayant servi dans l’armée française. Et une centaine d’enfants sont ainsi déportés à partir de l’âge d’un an.

Au total, cinq convois ferroviaires sont constitués: Le , 262 détenus, triés par l'intendant de police de Marseille Maurice de Rodellec du PorzicPièces du procès de Rodellec, du Porzic en 1944Le temps des rafles à Marseille, prennent la direction du camp de Drancy. 236 d'entre eux partent, le , en déportation au camp d'Auschwitz. Le , 538 Allemands, Autrichiens et Polonais quittent le camp pour Drancy avant de partir, tous, à Auschwitz. Le , des Groupements des Travailleurs Étrangers (GTE) quittent le camp pour le camp de Drancy. À la suite de la rafle du 26 août 1942 en zone libre, , Autrichiens, Russes et Polonais sont rassemblés au camp des Milles. 574 d'entre eux (dont ) sont envoyés le au camp de Drancy. 558 sont envoyés en déportation au camp d'Auschwitz. Le , 713 internés quittent le camp pour celui de Rivesaltes, avant d'être dirigé sur Drancy. 571 partent à Auschwitz.

Au total plus de sont transférés du camp des Milles pour le camp de Drancy et une grande partie sera ensuite envoyée en déportation au camp d'Auschwitz.

En réaction, des hommes et femmes courageux aident les internés et les déportés. Des groupes civiques ou religieux comme la Cimade viennent en aide aux internés, voire les aident à s'échapper. Certains de leurs animateurs furent reconnus Justes parmi les Nations : Père Cyrille Argenti, Edmond et Nelly Bartoloni, Marie-Jeanne et Auguste Boyer, Marius Chalve, Georgette et André Donnier, pasteur Marc Donadille et son épouse Françoise Donadille., pasteur Charles Guillon, Alice Manen et son époux pasteur Henri Manen, R.P Joseph Marie Perrin, abbé Fernand Singerlé, pasteur Gaston Vincent et son fils Michel.

Ces événements surviennent avant même l’invasion allemande de la zone Sud (11 novembre 1942). Le , le camp est réquisitionné par la Wehrmacht. Les 170 internés qui s'y trouvent encore sont transférés au camp de La CiotatLa Ciotat en 1939-1945.

Le camp des Milles est définitivement fermé le et transformé en dépôt de munitions.

Le camp des Milles et ses « satellites »

De nombreux lieux d’internement de la région (GTE - Groupement de Travailleurs Étrangers - et hôtels) ont été reliés au camp des Milles. Des hommes, des femmes et des enfants, considérés comme étrangers, le plus souvent juifs et antifascistes, y furent regroupés. D’autres centres d’internement existaient dans les départements voisins, comme à Toulon, Alès, Loriol, Saint-Cyr, Vidauban.

Artistes et intellectuels au camp des Milles

La caractéristique essentielle du camp des Milles réside dans l’ampleur et dans la diversité de la production artistique réalisée par les internés, malgré les privations et le manque de moyens.

Cette production est abondante durant la première période du camp, entre 1939 et 1940. Elle se prolonge avec une intensité variable tout au long de l’existence du camp, jusqu’à l’été 1942. Ce foisonnement s’explique incontestablement par la présence de nombreux artistes et intellectuels, dont certains bénéficient déjà d’une renommée internationale, tandis que d’autres seront reconnus après la guerre.

Toutes les disciplines sont concernées : la peinture et le dessin (avec notamment Max Ernst, Hans Bellmer, Robert Liebknecht, Gustav Ehrlich dit Gus, Eric Isenburger, Ferdinand Springer, Werner Laves, Leo Marschütz, Franz Meyer, Alfred Otto Wolfgang Schulze dit Wols, Max Lingner et Karl Bodek) ; la littérature avec des écrivains, poètes, traducteurs ou critiques (comme Alfred Kantorowicz, Golo Mann, Lion Feuchtwanger, Franz Hessel, Manès Sperber, Friedrich Wolf, Walter Hasenclever (Côte d’Azur 1940 : Impossible asile) ; la musique (avec le pianiste et compositeur , le chef d’orchestre Adolf Siebert, les chanteurs Ernst Mosbacher, Joseph Schmidt, Léo et Siegfried Kurzer, le pianiste de jazz Ernst Engel) ; le théâtre avec des comédiens, chansonniers, auteurs dramatiques et metteurs en scène (comme Friedrich Schramm et Max Schlesinger) ; la sculpture, avec Peter Lipman-Wulf. À leurs côtés, sont aussi présents des architectes (), des professeurs d’université, prix Nobel avec Otto Meyerhof (prix Nobel de médecine en 1922), Tadeusz Reichstein (prix Nobel en 1950 pour son invention de la cortisone), des médecins, des avocats, ou des journalistes, ainsi que des députés ou des hommes politiques allemands, autrichiens, italiens.

Parmi ces personnalités, beaucoup s’attachent à poursuivre leurs activités, influencés par les circonstances extraordinaires et tragiques de leur internement, comme par le cadre même de la tuilerie. Ils donnent libre cours à leur créativité, parfois avec humour ou ironie, pour préserver leur dignité, prendre du recul sur leur condition, tromper l’ennui, entretenir leur moral comme celui de leurs camarades, parfois aussi pour s’attacher les faveurs d’un membre de l’administration. Des cours ou des conférences sont donnés, des pièces de théâtre et des opéras sont jouées. Les autorités se montrent plutôt bienveillantes. Des commandes officielles sont aussi parfois passées, comme la réalisation d’imposantes peintures murales pour le réfectoire des gardiens en 1941.

Environ sont ainsi conçues au camp des Milles. En outre, des centaines de traces, décorations ou graffitis anonymes ont été mis au jour sur les murs du camp. Ces artistes sont imprégnés des grands courants du début du . Ils marquent de leur empreinte l’histoire du camp des Milles et sa mémoire.

Combat contre l'oubli (1983-2012)

1942 à 1981