Jürgen Habermas Prononciation en haut allemand standardisé retranscrite selon la norme API. (), né le à Düsseldorf et mort le à Starnberg, est un philosophe, sociologue et théoricien allemand en sciences sociales, considéré comme l'un des philosophes les plus influents au monde.
Il est avec Axel Honneth l'un des représentants de la deuxième génération de l'École de Francfort, et développe une pensée qui combine le matérialisme historique de Marx avec le pragmatisme américain, la théorie du développement de Piaget et Kohlberg, et la psychanalyse de Freud. Il a pris part à de nombreux débats théoriques en Allemagne, et s'est prononcé sur divers événements sociopolitiques et historiques.
Habermas considère Habermas, Jürgen. 1985. , : . comme le motif de son œuvre. Pour ce faire, il poursuit la stratégie d’, et ainsi de renoncer en particulier aux justifications ultimes Habermas, Jürgen. 1984. , f : .. C'est dans cette voie qu'il a influencé l’évolution de la philosophie morale et sociale, en développant une théorie de la discussion en morale et en droit.
Biographie Famille et jeunesse Jürgen Habermas voit le jour à Düsseldorf puis grandit dans un milieu protestant fervent à Gummersbach, une petite ville située tout près, où son grand-père Friedrich Habermas a été directeur du séminaire local. Son père, Ernst Habermas (1891-1972), est secrétaire général du bureau urbain de la chambre de commerce et d’industrie de Cologne et sa mère Anna Amalie Margarete (Grete), née Köttgen (1894-1983), a déjà donné naissance un fils aîné, le futur juriste Hans-Joachim Habermas (1925-2019)« Avis de décès Hans-Joachim Habermas »,14. août 2019 : https://www.wirtrauern.de/traueranzeige/hans-joachim-habermas. Affligé à la naissance d'une fente labiale opérée à deux reprises, Jürgen Habermas en conserve un handicap d'élocution qui le conduit à être rejeté par ses camarades d'école ; se forgera ainsi le centre de toutes ses futures réflexions : l'intuition de la nature profondément sociale de la vie humaine et son intérêt pour la communication.
Il décrit le climat politique dans son milieu familial comme étant Habermas, Jürgen. 2005. , ff : ..
Le père de Habermas est membre du parti national-socialiste (NSDAP) depuis 1933 et sera classé comme « sympathisant » après son retour de prison américaine de guerreStefan Müller-Doohm: Jürgen Habermas. Eine Biographie. Suhrkamp, Berlin 2014, p. 38.. Lui-même, comme l'exige la loi allemande pour les enfants entre 10 et 14 ans et à l'instigation de son père, est membre du Deutsches Jungvolk (Jeunesse Allemande), une subdivision des Jeunesses hitlériennes (JH), à partir de 1943, où il exerce la fonction de secouriste et enseigne les premiers secours aux autres garçons. Son statut de « responsable du Jungvolk » permet à Habermas de rester au sein de ce mouvement au-delà de la limite d'âge et d'échapper à l'obligation de rejoindre les JH à l'âge de quatorze ans. À l’automne 1944, on l'envoie à la Ligne Siegfried comme auxiliaire de front, alors que depuis août, son détachement utilise des canons antiaériens contre l'avancée alliéeOuthwaite, William (2016). "Review of Habermas: A Biography by Stefan Müller-Doohm, Cambridge: Polity Press, 2016". Studies in Social and Political Thought. 26: 131. Archived from the original on 21 July 2018. . En , âgé de quinze ans, il doit être enrôlé dans la Wehrmacht, comme son frère aîné avant lui, tandis que son père se porte de nouveau volontaire. Cependant, Jürgen Habermas échappe à la police militaire jusqu'à l'occupation de la région par les Américains. Il est à l'époque marqué par l'effondrement du nazisme. Son appartenance aux Jeunesses hitlériennes constituera, en 2006, le point de départ d’une violente polémique : dans son autobiographie posthume, Joachim Fest qualifie Habermas de « dirigeant des JH lié au régime jusqu’à la moelle » Fest, Joachim. 2006. : .. Cette diatribe, rendue publique par le magazine et récusée par Habermas comme une « dénonciation », finit par apparaître inconsistante après un témoignage de Hans-Ulrich Wehler.
Études Il obtient son baccalauréat au lycée Moltkestraße de Gummersbach, à Pâques 1949. Entre 1949 et 1954, Habermas fait des études aux universités de Göttingen (1949-50), de Zürich (1950-51) et de Bonn (1951-54). Il s’intéresse à la philosophie, l’histoire, la psychologie, la littérature allemande et l’économie. Nicolai Hartmann ; Wilhelm Keller, Theodor Litt, Johannes Thyssen, Hermann Wein, Erich Rothacker et Oskar Becker comptent parmi ses professeurs.
C’est durant le semestre de l’hiver 1950-51 que Habermas rencontre pour la première fois Karl-Otto Apel, dont la « pensée engagée » et l’intérêt pour le pragmatisme américain seront d’une importance majeure dans son cheminement philosophique Habermas, Jürgen. 1954. (Diss.), ..
En 1953, Habermas accomplit son premier coup d’éclat en rédigeant, dans le Journal universel de Francfort, une critique de l’Introduction à la métaphysique de Heidegger (1889-1976), parue la même année. Heidegger y soulignait la « vérité et la grandeur profonde » du mouvement allemand national-socialiste. Dans son article, Habermas condamne vigoureusement cette révélation, voyant là une « réhabilitation » du national-socialisme. « Puisque ces phrases sont publiées sans commentaire en 1953 », on peut supposer « qu'elles reflétent la position actuelle de Heidegger sans modification »Jürgen Habermas: "Mit Heidegger gegen Heidegger denken" (trad. « Penser avec Heidegger contre Heidegger »). In: Frankfurter Allgemeine Zeitung, Nr. 170, 25. Juli 1953, Feuilleton (o. S.).. Bien des années plus tard, Habermas prolongera cette critique des rapports entre Heidegger et le nazisme dans la préface au livre de Victor Farias du même nom. Selon lui : Cette provient, dit-il, de , ce qui le conduit à conclure que Préface de Habermas à l'édition allemande de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, parue en français sous le titre Martin Heidegger: l'œuvre et l'engagement, du Cerf, 1988..
En 1954, Habermas soutient sa thèse de doctorat L’Absolu et l’Histoire : de l’écartèlement dans la pensée de Schelling, auprès d’Erich Rothacker et Oskar Becker, tous deux d'anciens nazis composant son jury de thèse. Habermas qualifie plus tard l'approche de sa thèse de « heideggérienne » et note qu'elle l'a conduit à l'œuvre du jeune Karl Marx par l'intermédiaire de Karl Löwith.
Après l’obtention du doctorat, il collabore comme journaliste indépendant au Frankfurter Allgemeine Zeitung, au , aux Cahiers de Francfort (Neue Gesellschaft / Frankfurter Hefte) ainsi qu’au de Düsseldorf - il avait précédemment écrit des articles pour des journaux et des magazines pendant ses étudesStefan Müller-Doohm, 2014, p. 81.. En 1955, il épouse , avec qui il aura trois enfants.
Habermas et l'école de Francfort (1956-1966)
En 1956, une bourse amène Habermas à l’Institut de Recherche sociale de Francfort-sur-le-Main. Durant sa période d’assistanat en philosophie et sociologie auprès de Max Horkheimer et de Theodor W. Adorno, Habermas se familiarise avec les écrits de ses deux directeurs et des autres représentants de la théorie critique d’avant-guerre. Il rencontre en 1956 Herbert Marcuse, qui aura sur lui une influence déterminante. Sur ses conseils, il se détache du marxisme traditionnel et s'intéresse à Sigmund Freud et au jeune Marx des années 1840.
Ce faisant, il rompt progressivement avec l'Institut de Recherche sociale. Ses prises de positions en faveur de la démocratie directe () et du mouvement antinucléaire sont vivement critiquées par Horkheimer. Ce dernier tente d'empêcher la publication de Student und Politik. L'ouvrage « Eine soziologische Untersuchung zum politischen Bewusstsein Frankfurter Studenten » , écrit par Habermas avec Ludwig von Friedeburg et trois autres personnes (au motif qu'il « encouragerait » les communistes est-allemands et « ferait le jeu des potentiels fascistes en Allemagne »), provoque le limogeage d'Habermas par Adorno en 1958, ainsi que des exigences inacceptables quant à la révision de sa thèseOuthwaite (2016) p. 127.. Conjugué à sa propre conviction que l'École de Francfort est paralysée par le scepticisme politique et le mépris de la culture moderne, ce conflit théorique conduit Habermas à quitter Francfort et à passer sa thèse d'habilitation en science politique à Marbourg. Grâce à une bourse de recherche de la DFG, il rédige l’Espace public en 1961 sous la direction du marxiste Wolfgang Abendroth. Publiée en 1962, cette thèse est devenue un classique de la recherche en science sociale. Parallèlement, Habermas est nommé professeur à l'université de Heidelberg sur les recommandations de H-G Gadamer. Dans ce nouveau cadre universitaire, il découvre la philosophie pragmatique américaine de John Dewey, George Herbert Mead, Charles Sanders Peirce.
À partir de 1963 Habermas participe activement au (la querelle positiviste), qui oppose Adorno et Karl Popper sur la question de la méthodologie des sciences sociales. Prenant parti pour Adorno, Habermas devient l'un des principaux protagonistes de ce débat intellectuel. Une longue controverse l'oppose notamment au popperien Hans Albert. Le se poursuit jusqu'en 1969, lorsqu'est publié un ouvrage collectif qui résume les prises de positions de ses principaux acteurs.
En 1964, Max Horkheimer invite Habermas à donner un cours à l'Institut de Recherche sociale. Intitulée (Connaissance et intérêt), sa leçon inaugurale prend pour point de départ un essai de Horkheimer de 1937, (Théorie traditionnelle et théorie critique). Ce cours lui permet de développer plusieurs thèses qui seront reprises dans un ouvrage homonyme en 1968. En particulier, Habermas s'intéresse aux différents « intérêts de connaissance » () qui animent la recherche scientifique. Il existe selon lui trois types d’, chacun propre à une activité scientifique précise : l'intérêt de saisie du protocole technique () d'un objet donné (sciences empiriques et analytiques) ; l'intérêt de compréhension des relations humaines dans la société de communication (herméneutique) ; l'intérêt d'émancipation de la contrainte première ou originelle () (sociologie et psychanalyse).
À la fin des années 1960, on propose à Habermas la direction de l'Institut. Celui-ci décline et en recommandant Leszek Kołakowski pour ce poste, il préfère prendre la succession de Ludwig von Friedeburg au séminaire philosophique de l'InstitutOuthwaite 2016, p. 129..
Vie privée Habermas épouse en 1955 l'institutrice Ute Wesselhoeft (1930-2025) devenue historienne érudite, issue d'une famille d'opposants au nazisme, originaire de Düsseldorf. Ils ont trois enfants. L'une d'elles, Rebekka (1959-2023), devient professeure d'histoire moderne à l'université de Göttingen où son père avait lui-même étudié.
Habermas meurt le , à l'âge de 96 ans, à Starnberg en Bavière où il résidait depuis 1994. Selon De Standaard, il conserva une grande vivacité d'esprit jusqu'à la fin de sa vie.
Théorie Jürgen Habermas est « l’un des penseurs les plus influents de l’Allemagne d’après-guerre » qui, « dans des dizaines d'ouvrages... a rejeté le cynisme postmoderne à l'égard de la vérité et de la raison, arguant que la communication rationnelle était le meilleur moyen de sauver la société démocratique ».
Éthique de la discussion Il est un des penseurs de l’éthique de la discussion () avec Karl-Otto Apel, éthique qui s’inscrit dans la même veine que l’éthique kantienne, tout en y apportant un certain remodelage, décentrage peut-on dire, en rapport avec l’impératif catégorique. Habermas développe en effet l'idée d'un principe de discussion capable de remplacer l'impératif catégorique. Rejetant l'argument d'autorité, le pouvoir des « experts » ou le discours des valeurs, qui relève de la subjectivité culturelle, Habermas conçoit à la fin des années 1970 la « théorie de l'agir communicationnel ».