Une des particularités du système éducatif belge est l'organisation de « cours philosophiques » obligatoires. Dans les réseaux officiels (de la Communauté française, provincial et communal), les parents et élèves majeurs ont le choix entre des cours relevant des religions reconnues par l'État belge (catholicisme romain, protestantisme, anglicanisme, christianisme orthodoxe, judaïsme, islam) et un cours de morale non confessionnelle. Ces cours sont organisés dans les enseignements primaire et secondaire, quel que soit le nombre d'élèves inscrits. Cette disposition particulière découle du « Pacte scolaire », signé par les trois principaux partis politiques en 1958.
Le cours de morale peut être comparé aux cours d'éducation civique et de philosophie des collèges et lycées français, n'était que ces derniers s'adressent à tous les élèves sans distinction.
Les grands objectifs
Le cours de morale se veut à la fois défense et illustration d’une démocratie vécue. Il vise à former l’esprit critique des jeunes afin de leur apprendre à effectuer des choix lucides dans la masse d’informations qui les entoure.
Il leur apprend les diverses formes de communication afin d’être en mesure de recevoir, de donner, d’échanger, de partager, de comprendre… Il exerce leur pratique de la coopération afin que chacun sache que la paix et la tolérance naissent du travail en commun.
Le cours de morale a pour but de créer, chez les jeunes, une vue générale sur la vie et un style de vie, qui se traduit à la fois par des attitudes, des comportements et des actes. L’apprentissage de cette morale, véritable pédagogie de la décision, est progressif car il n’y a ni certitudes, ni dogmes, ni garde-fous où s’accrocher facilement.
Philosophie de l’individu qui débouche sur l’authenticité, l’autonomie, la liberté et l’engagement, cette attitude face aux faits, cette approche de la vérité, cette recherche du bonheur ici-bas créent une morale de l’implication. Cette morale et cette éthique en mouvement que les professeurs de morale s’efforcent de transmettre aux élèves donnent à ce cours sa caractéristique la plus originale et sa richesse.
Ce cours inspiré par l’esprit du libre examen conduit à une éducation au discernement, au questionnement, à l’analyse rigoureuse, pour former des hommes et des femmes libres, autonomes, heureux, solidaires et responsables du monde de demain.
Les grands axes du programme (Enseignement secondaire)
S'ouvrir, s'enrichir (Se situer par rapport à soi, par rapport à la société) Apprendre, comprendre, raisonner (Vivre pour apprendre et apprendre pour vivre) Changer, douter, choisir (Une morale du doute et du choix)
S'assumer (Devenir soi-même) Choisir (Être soi-même) S'engager (Agir pour défendre la dignité humaine)
L'altérité, l'intimité et l'interdit. Respect et "reliance" (Je prends conscience de mes cercles d'intimité, de ce qui me relie aux autres et des interdits qui me sont adressés ou que je formule) La cité et la loi. Justice et politique (Je prends conscience, je me situe, j’identifie les critères de légitimité des coutumes, des règles, des lois, des valeurs.Je m'engage au niveau de la Cité) L'humanité et les droits de l'Homme. Éthique et universalité (Je prends conscience de ma responsabilité au niveau de l'humanité et des droits de l'Homme)
De l’animal à l’homme (Les chemins hésitants vers l’humanité) Être un homme (Spécificité de l’être humain ?) L’homme une liberté (L'homme - au - monde. L'homme - dans - le - monde)
Suis-je seul au monde? Dans quelle société je veux vivre?
Qu'est-ce que je tiens pour vrai ? Quel sens je veux donner à ma vie?
Historique Avant le pacte scolaire Enseignement primaire La loi organique de 1842 avait mis l'enseignement sous la coupe du clergé. Les écoles normales étaient dirigées par des ecclésiastiques, le cours de religion était obligatoire et faisait partie du programme scolaire. Les propos du ministre Jean-Baptiste Nothomb traduisent parfaitement l'esprit et les tendances de cette loi de 1842Cité dans le Bulletin de la Ligue de l'Enseignement, 1866-67, p. 104 :
Pas d'enseignement, surtout pas d'enseignement primaire sans éducation morale et religieuse, et nous entendons par éducation religieuse, l'enseignement d'une religion positive. Nous rompons avec les doctrines politiques du qui avaient prétendu séculariser complètement l'instruction et constituer la société sur des bases purement rationalistes.
Après la courte parenthèse du gouvernement libéral (1880-1884) qui mit en place une politique de décléricalisation de l'enseignement (suppression du cours de religion et instauration d'une formation morale), les catholiques reviennent au pouvoir et font promulguer une troisième « Loi organique » qui supprime le cours de formation morale indépendante de la religion du programme mais laisse le choix aux communes de créer ou non un enseignement religieux. Progressivement, cependant, le cours de religion est réintroduit dans l'enseignement primaire, une situation que la loi de 1895, en vigueur jusqu'au « Pacte scolaire», ne fait qu'entériner : en effet, l'enseignement de la religion redevient obligatoire ; l'article 17 stipulant que « l'instruction comprend nécessairement l'enseignement de la religion et de la morale, la lecture, l'écriture ... ». Selon cette loi, la morale ne pouvait trouver de fondement en dehors de la religion. « En rattachant de façon nécessaire, déclarait le ministre Schollaert à la Chambre, le cours de morale à celui de religion, le législateur de 1895, écartant la morale purement laïque, a entendu que la morale ne peut trouver de fondement en dehors de la religion » Annales parlementaires, 15 septembre 1895, p. 2194. Cette conception est poussée à un point tel que le cours de religion va envahir tous les autres cours. Dans une circulaire du , le ministre déclare :
Lorsque la classe est fréquentée exclusivement par des élèves appartenant à la même religion et dont aucun n'est dispensé de l'enseignement religieux, l'instruction tout entière peut avoir un caractère confessionnel, pareil enseignement répondant alors au vœu des parents.
La loi Schollaert prévoyait aussi que le chef de famille ait la possibilité de choisir entre les divers cultes reconnus et que le cours soit confié soit à un ministre du culte, soit, sous la surveillance de ce dernier, à l'instituteur, s'il y consentait, ou à une personne agréée par le conseil communal. Le chef de famille pouvait demander également de manière expresse que son enfant soit dispensé du cours de religion, mais aucune alternative n'était offerte à l'élève dispensé. À l'arrivée du prêtre, il était relégué au fond de la classe ou allait à l'étude dans un autre local. Il était abandonné à lui-même. À propos de la dispense, il faut signaler qu'elle s'obtenait difficilement ; une circulaire de 1905 qui restera en vigueur jusqu'à l'issue de la Première Guerre mondiale et même au-delà, interdisait, en effet, aux administrations communales de faire connaître aux parents qu'ils pouvaient faire exempter leurs enfants du cours de religionBulletin de la Ligue de l'Enseignement, 1920, p. 62.
À l'issue de la guerre, certains catholiques comme Henry Carton de Wiart, dans l'atmosphère d'union sacrée qui régnait, manifestent une attitude plus conciliante envers les revendications des « Partis laïques » : le ministre Jules Destrée en 1921 publie une brochure Du rôle éducatif de l'école primaire dans laquelle sont proposées des leçons, à raison d'une demi-heure par semaine, de morale civique et de morale commune sur des thèmes comme la propreté, la tempérance, la sincérité, etc. Il nous faut réagir, expliquait J. Destrée, contre le fléchissement des mœurs et nous essayer à former les caractères. Tout enseignement, de la base au sommet, doit chercher à moraliser, à rendre meilleur ... et parallèlement, l'enseignement doit rattacher étroitement l'élève au pays [ ... ] L'éducation morale se complète par l'éducation civique. Mais l'instauration de ce cours intitulé « Éducation morale et civique » qui s'adressait à tous les élèves et qui a été inscrit au programme scolaire jusqu'en 1959, ne changea rien au fait que le cours de religion restait toujours obligatoire et qu'il fallait une démarche expresse du chef de famille pour obtenir une dispense. De plus, le certificat de dispense instaurait dans sa formulation un sentiment de malaise et d'amoralité puisque le chef de famille demandait « de dispenser son enfant du cours de religion et de morale ».
Enseignement secondaire La « Loi organique » de 1850 stipulait à l'article 8 : L'instruction moyenne comprend l'enseignement religieux. Les ministres des cultes seront invités à donner ou à surveiller cet enseignement dans les établissements soumis au régime de la présente loi. L'invitation à donner un cours de religion adressée au clergé se transforma, avec la « Convention d'Anvers »(1854), en une présence obligatoire : l'instruction religieuse devint partie intégrante de l'enseignement moyen. C'est de cette époque que date la tradition de consacrer deux heures par semaine au cours de religion. Les élèves non catholiques étaient, en vertu de l'article 15 de la Constitution, dispensés mais rien n'était prévu pour eux. Leur instruction religieuse devait se faire en dehors de l'établissement. La morale apparaît dans les programmes quelques années plus tard, en 1881, sous le gouvernement Frère-Orban, mais sans précision du nombre d'heures et sous la forme d'un enseignement occasionnel. Une note explique : Les professeurs doivent saisir toutes les occasions que leur fourniront la lecture et l'explication des œuvres classiques pour inculquer aux élèves les principes de la sainte morale.. Avec le retour des catholiques au pouvoir en 1884, un cours de religion est progressivement réintroduit dans les écoles moyennes et les athénées et, en 1889, le premier professeur de religion non catholique, un rabbin, est désigné dans un établissement de l'État, l'École moyenne des filles d'Arlon.
À la veille du premier conflit mondial, la situation est très variable d'un établissement à l'autre et d'une région à l'autre : la fréquentation du cours de religion est parfois très faible. Citons à titre d'exemple les écoles d'Anvers, de Bruxelles et d'Ixelles. À Schaerbeek, seulement 7 % des élèves de l'école moyenne suivent le cours de religion. Après l'armistice, les autorités politiques souhaitent un apaisement des tensions idéologique: l'AR du instaure dans l'enseignement secondaire, un « Cours de morale obligatoire pour les élèves dispensés du cours de religion ». Le professeur, lit-on dans le programme, « montrera aux élèves des exemples frappants empruntés à la vie des hommes de l'Antiquité et des Temps Modernes qui se sont distingués par leurs vertus et par la noblesse de leur idéal ». Mais la religion restait une matière obligatoire ; le libellé dans le programme est très explicite, il s'agit d'un choix entre le cours de « religion et morale » ou le cours de « morale (option): deux heures ». De cette époque, datent les premières nominations dans les établissements de l'État de professeurs de religion protestante.