vignette|upright=1.4|Tristan et Iseut jouent aux échecs et boivent le philtre d'amour à bord d'un navire. Enluminure du Tristan de Léonois, 1470, BnF, département des manuscrits, ms. Français 112, .

Tristan et Iseut (aussi orthographié Tristan et Iseult, Tristan et Yseut ou encore Tristan et Yseult) est un mythe littéraire médiéval dont les poètes normands, auteurs des premières versions écrites conservées de cette légende, ont situé l'action en Cornouailles, en Irlande et en Bretagne« D’origine bretonne, l’histoire de Tristan et Iseult se répandit en Cornouailles, en Irlande et en Grande-Bretagne », Arthur Cotterell, Mythologie Celtique, Celiv, Paris, 1997, ; Dictionnaire d’histoire de Bretagne, , article « Tristan », Skol Vreizh, Morlaix, 2008, .

À l'origine, l'histoire est une tragédie centrée sur l'amour adultère entre le chevalier Tristan (ou Tristram ou Drystan mab TallwchPhilippe Jouët, Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, 2024, p. 1035.) et la princesse Iseut (ou Iseult, Yseut, Yseult, Isolde, Ysolden, Essyllt). Elle précède la légende arthurienne de Lancelot du Lac et de Guenièvre, qui en est probablement inspirée, et a influencé durablement l'art occidental (peinture, littérature) depuis qu'elle est apparue au . Même si l'histoire a été adaptée et modernisée à plusieurs reprises, la relation et les conflits qui en découlent sont régulièrement repris.

Récit

vignette|Illustration qui représente Marc de Cornouailles s'apprêtant à tuer Tristan alors qu'il joue de la harpe assis devant Iseut.

Le roi Marc de Cornouaille envoie son neveu Tristan chercher Iseut la Blonde en Irlande pour lui demander sa main. Mais, sur le chemin du retour, Tristan et Iseut boivent un philtre d'amour. Tous deux tombent donc éperdument amoureux, mais Iseut doit se marier avec Marc. Un jour, Marc apprend que Tristan et Iseut sont amants et les condamne au bûcher. Mais par un miracle ils en réchappent. Un autre jour, Marc les découvre en train de dormir séparés par une épée et ils font la paix. Tristan accepte de restituer Iseut à Marc et de quitter le pays.

Tristan se marie ensuite à une autre Iseut, Iseut aux Blanches Mains, mais son épouse est jalouse de l'amour qu'il porte à Iseut la Blonde. Lorsque Tristan, blessé à mort, appelle Iseut la Blonde à son secours, car elle est la seule capable de le guérir, il convient que le bateau reviendra avec une voile blanche si elle accepte de le secourir. Iseut arrive alors dans un vaisseau à la voile blanche, mais l’épouse de Tristan, de colère et de jalousie, lui dit que la voile est noire. Se croyant abandonné par celle qu’il aime, il se laisse mourir. Iseut la Blonde, apprenant la mort de Tristan, se laisse mourir dans ses bras.

Origine du mythe

Origine indo-européenne Une origine indo-européenne relativement large est suggérée par des chercheurs après l'étude de Vis et Ramin, un roman poétique persan du qui présente des similarités importantes avec le récit de Tristan et Iseut et qui est un ouvrage central de la littérature persane. Plus qu'une copie ou qu'une inspiration commune, il s'agirait plutôt d'une origine commune qui aurait donné à ces deux ouvrages des caractéristiques similaires. Des liens avec des récits pouvant se trouver chez les Alains, un peuple iranien ayant migré vers l'Occident, sont aussi étudiés.

Origine celtique L’origine de l'histoire est incertaine, mais la légende serait pour une bonne partie due aux apports de différents peuples celtes (dont les Gallois, les Cornouaillais, les Bretons armoricains) de l’aire culturelle brittonique. Certains critiques comme Joseph Bédier, Wolfgang Golther ou Gertrude Schoepperle situent le texte initial de la légende dans la première moitié du . D’autres comme Carney le font remonter au . Cependant, l’existence même d’un premier récit unique et complet à la base de ceux qui nous ont été conservés est sujette à caution. La légende ne s'est probablement pas constituée en une seule fois. Elle se serait développée progressivement de manière orale et transmise de génération en génération, puis au fil des réécritures, des réinterprétations et d’enrichissements ou déformations culturels ou géographiques. En se fondant notamment sur les éléments les plus archaïques de la légende, on peut cependant supposer que les bardes gallois, à l'origine des premiers écrits connus sur Tristan (les triades galloises), se sont eux-mêmes inspirés d'une légende de la littérature celtique irlandaise. Celle-ci a pour protagonistes les amoureux Diarmuid et Grainne. Nombre de motifs présents dans cette légende se retrouvent dans les récits de Tristan. On a aussi pu donner comme autre source du mythe la légende de Deirdre et de Noise.

Parmi les origines possibles de la légende, Philippe Walter, citant un récit gallois, lYstoria Trystan, évoque une lecture saisonnière du mythe tristanien où .

Influence des romans antiques Même si les motifs de Tristan sont directement liés à ceux de mythes celtiques, il n'est pas difficile d’établir des relations entre les romans antiques et les romans de Tristan, notamment celui de Thomas. En effet, les caractéristiques les plus originales de ce dernier par rapport à la version commune, comme la multiplication des monologues et des commentaires au détriment du récit pur, semblent empruntées au roman antique. Elles sont la base d’une réflexion sur l’amour au sein même du roman qui se rapproche des préoccupations de certains romans antiques. Surtout, et ici de façon plus générale, les romans de Tristan, même si aucun n'est complet, retracent le parcours du héros de sa naissance jusqu’à sa mort. Ils se caractérisent par ce que Emmanuèle Baumgartner appelle dans son étude Tristan et Iseut : de la légende aux récits en vers une « structure biographique » qui calque « le temps du récit sur le modèle du temps humain ». Cette structure est héritée en droite ligne des romans antiques. Selon Goulven Peron, les romans antiques (surtout ceux de Stace, Virgile et Ovide) formeraient même la source principale des schémas narratifs du roman de Tristan et Iseut.

Les romans de Tristan et la tradition courtoise vignette|Tristan & Isolde, toile de John Duncan, 1912. La présence du terme de fin'amor dans le manuscrit de Béroul comme celle d’un véritable discours sur l’amour chez Thomas peuvent induire en erreur et amener à rapprocher trop rapidement les romans de Tristan du genre du roman courtois. La différence majeure tient à ce que dans la tradition courtoise, le désir est unilatéral (de l’homme vers la femme objet de désir) et est absolument maîtrisé et canalisé dans le but de produire le discours amoureux qui constitue la matière même de l'œuvre. Or ce qui fonde les romans de Tristan et au-delà la légende même de Tristan et Iseut, c'est l’incapacité des deux amants à maîtriser leur désir. Quand le désir dans la tradition courtoise est fécond parce qu’il n'est jamais réalisé et permet au poète de chanter son amour, le désir dans les romans de Tristan, en raison du philtre, est toujours déjà réalisé, et constitue une source d’angoisse plus qu’un sujet d’exaltation. Au culte du désir de la tradition courtoise les romans de Tristan substituent l’image d'un désir destructeur, qui constitue même un contre-modèle dont on doit détourner les jeunes générations. Le récit de cette passion funeste doit chez Thomas prévenir les nouveaux amants.

Cependant, une interprétation purement négative du désir dans les romans de Tristan serait biaisée ; on peut également voir dans la mort des amants la réalisation suprême d’un amour qui dépassait nécessairement les bornes du monde des hommes. Il reste que le désir dans les romans de Tristan est, contrairement à sa position dans les romans courtois, à la fois réciproque et impossible à maîtriser.

Textes

Les textes vignette|upright=1.2| Tristan et Iseut à la fontaine, épiés par le roi Marc. Détail d'un panneau de coffret, ivoire, Paris, musée du Louvre, vers 1340-1350. vignette|Iseut embrasse Tristan sur son lit de mort. Enluminure d'Évrard d'Espinques ornant le Roman du Chevalier Tristan et de la reine Yseult écrit par Gassien de Poitiers, Chantilly, musée Condé, ms. 647, .

Au , il est traduit en français par un trouvère et fait ainsi son entrée dans la littérature écrite. Plusieurs textes différents voient ensuite le jour, dont les célèbres versions de Béroul et de Thomas d'Angleterre, certains ont été perdus, comme celui de Chrétien de Troyes ; aucun de ceux qui nous sont parvenus n'est intégral. Entre 1900 et 1905, Joseph Bédier a reconstitué une version « complète » de la légende à partir de Béroul, Thomas d'Angleterre, Eilhart von Oberge et de fragments anonymes. Son ouvrage, qui a fait redécouvrir l'histoire, est devenu la version de référence pour le lecteur non spécialiste moderne. Le Roman de Tristan est l'œuvre du Normand Béroul. Les critiques diffèrent sur la date de sa rédaction. La version communément admise est que la première partie (jusqu'au réveil dans le Morrois) date de 1170, et que la deuxième partie a été rédigée plus tardivement. Incomplet, le manuscrit conservé est une copie de la fin du . Il constitue ce qu'on appelle généralement la « version commune » de la légende de Tristan. Le Tristan de Thomas d'Angleterre date de 1175. On l’a baptisé « version courtoise », en raison de la profondeur du développement de la psychologie des personnages. Cependant, la matière même du mythe de Tristan fait que cette version s’inscrit en opposition avec nombre de codes de la tradition courtoise. Deux manuscrits racontent un épisode où Tristan s’est déguisé en fou pour revoir Iseut ; ils s’appellent tous deux Folie Tristan. La Folie Tristan d’Oxford est généralement rattachée au roman de Thomas et la Folie Tristan de Berne à la version dite commune de Béroul. Marie de France traite aussi cette histoire dans le Lai du Chèvrefeuille. Il a sans doute été composé entre 1160 et 1189. Le poète allemand Eilhart von Oberge compose entre 1170 et 1190, en grande partie d'après Béroul, la première version de l'histoire en moyen haut allemand, Tristrant. Le texte est divisé en deux parties, la première conte les amours des parents de Tristan, Rivalin et Blantzeflur (Blanchefleur), la seconde se consacrant à Tristan et Iseut. On retrouve cette structure dans le roman de Chrétien de Troyes intitulé Cligès, écrit vers 1176, dans lequel il est plusieurs fois fait allusion à Tristan et Iseut.. Lanzelet de Ulrich von Zatzikhoven, écrit vers l'an 1200, où Tristan est un chevalier de la cour d'Arthur. Dans Le Bel Inconnu de Renaud de Beaujeu, écrit également vers 1200, Tristan organise, avec le Roux de Montescler, le tournoi de Valedon, où s'illustrent de nombreux chevaliers, dont Tristan lui-même, Gauvain et surtout Guinglain, le fils de Gauvain. Le poète allemand Gottfried von Strassburg a composé un vers 1210, sans doute inspiré de la version de Thomas d’Angleterre. La , écrite en 1226 par à l'intention du roi Håkon IV de Norvège. C'est un récit complet, reprenant de nombreux éléments du Tristan de Thomas d'Angleterre et du Roman de Tristan de Béroul, auxquels ont été ajoutées quelques traces de mythologie scandinave. Le Roman de Jaufré (anonyme, début du ), fait évoluer le personnage de Tristan pour en faire un chevalier de la Table Ronde, à la cour du roi Arthur. Dans le Tristan en prose (attribué à Luce del Gat et Hélie de Boron, deux chevaliers-écrivains, ) et le cycle Post-Vulgate qui le reprend en partie, Tristan participe à la Quête du Graal. , écrit au en moyen anglais, basé sur la version de Thomas d'Angleterre