Le Radeau de la Méduse est une peinture à l'huile sur toile, réalisée de 1818 à 1819 par le peintre et lithographe romantique français Théodore Géricault (1791-1824).

Son titre initial, donné par Géricault lors de sa première présentation, est Scène d'un naufrage. Ce tableau, de très grande dimension (environ de haut pour de large), représente un épisode tragique de l'histoire de la marine coloniale française : le naufrage de la frégate Méduse. Celle-ci est chargée d'acheminer le matériel administratif, les fonctionnaires et les militaires affectés à ce qui deviendra la colonie du Sénégal. À la suite d’une erreur de navigation, elle s'échoue le sur un banc de sable, un obstacle bien connu des navigateurs situé à une soixantaine de kilomètres des côtes de l'actuelle Mauritanie.. La quasi-totalité des passagers et de l’équipage quitte l’épave le ou le en embarquant sur quatre canots, deux chaloupes et un grand radeau de fortune construit à la hâte : au moins se maintiennent à la surface de l'eau sur ce radeau qui est abandonné en pleine mer par les six autres embarcations pourtant censées le remorquer ; seules quinze personnes sont secourues douze ou treize jours plus tard, le , par l'Argus, un brick revenu en direction de l’épave ; les autres sont mortes sur le radeau et ont été jetées à la mer après avoir enduré la faim, la déshydratation, la folie et même l'anthropophagie. À bord de lArgus, cinq des survivants meurent néanmoins en route, ou peu après leur arrivée à Saint-Louis.

L'événement devient un scandale d'ampleur nationale en France, en partie parce qu'un capitaine français servant la monarchie restaurée depuis peu est jugé responsable du désastre, en raison de son incompétence.

Le Radeau de la Méduse présente une certaine continuité avec les courants picturaux antérieurs au romantisme, notamment dans le choix du sujet et le caractère dramatique de la représentation, mais rompt de manière nette avec l'ordre et la quiétude de la peinture néo-classique. En choisissant de représenter cet épisode tragique pour sa première œuvre d'importance, Géricault, âgé de , a conscience que le caractère récent du naufrage suscitera l'intérêt du public et lui permettra de lancer sa jeune carrière. Cependant, l'artiste s'est également pris de fascination pour cet événement et réalise ainsi d'abondantes recherches préparatoires et plusieurs esquisses avant d'entamer la création du tableau. Il rencontre en effet deux des survivants de la catastrophe, construit un modèle réduit très détaillé de la structure du radeau et se rend même dans des morgues et des hôpitaux afin de voir de ses propres yeux la couleur et la texture de la peau des morts ou des mourants.

Ainsi que Géricault le pressent, le tableau provoque la controverse lors de sa première présentation à Paris, au Salon de 1819 : certains s'en font les ardents défenseurs, tandis que d'autres le fustigent immédiatement. Peu après, l’œuvre est exposée à Londres, ce qui achève d'établir la réputation du jeune peintre en Europe. Aujourd'hui, cette œuvre compte parmi les plus admirées du romantisme français et son influence est perceptible dans les créations de peintres comme Turner, Delacroix, Courbet ou encore Manet. Le tableau, qui souffre d'un assombrissement irréversible dû à un apprêt au bitume de Judée ou à une huile rendue trop siccative par un ajout abondant d'oxyde de plomb et de cire, est conservé au musée du Louvre, qui l'avait acheté à un ami de l'artiste peu après la mort prématurée de ce dernier en 1824.

Le sujet du tableau : le sauvetage catastrophique de la Méduse à la suite de son échouage

vignette|upright|alt=Plan du radeau de la Méduse au moment de son abandon|Plan du radeau de la Méduse au moment de son abandon.

vignette|Le radeau de la Méduse reconstitué à , visible dans la cour du musée de la Marine à Rochefort.

En 1815, la Seconde Restauration de la maison de Bourbon sur le trône de France sous l'égide de , permet à la France de réaffirmer sa domination sur la colonie du Sénégal reprise à l'Empire colonial britannique. Ce changement géopolitique majeur est officialisé par le traité de Paris. Le , la frégate Méduse appareille de l'île d'Aix, avec pour objectif de rétablir la domination coloniale française en Afrique de l'Ouest à partir du port sénégalais de Saint-Louis. Elle mène une flottille formée de trois autres appareils : le navire de combat Loire, le brick Argus et la corvette Écho. À bord de la Méduse se trouvent environ , dont le colonel Julien Schmaltz, nouveau gouverneur du Sénégal, ainsi que des scientifiques, des soldats napoléoniens, des troupes coloniales — dont des Asiatiques — et des colons..

Le commandant Hugues Duroy de Chaumareys, un vicomte limousin revenu d'exil, est nommé capitaine de la Méduse en dépit du fait qu'il n'a pas navigué depuis plus de vingt ans... En voulant prendre de l'avance et en dépassant les trois autres bateaux, la frégate dévie de sa trajectoire de vers l’est et quitte donc la route prévue. Le , la Méduse s'échoue sur le banc d'Arguin, à environ trente milles de la côte mauritanienne. L'équipage construit un radeau avec des espars (assemblés par des cordages et sur lesquels sont clouées des planches qui forment un caillebotis glissant et instable) pour délester la frégate de ses lourdes marchandises, à l'exception des , et la déséchouer..

Les opérations de remise à flot s'avèrent vaines : des avaries surviennent le et la mer devient mauvaise, rendant l'évacuation nécessaire. Dix-sept marins restent à bord de la frégate afin de tenter de la ramener à bon port ; , dont Chaumareys, Schmaltz et sa famille, embarquent sur quatre canots et deux chaloupes afin de gagner la terre ferme, à douze lieues de là (environ 50 à ) ; et soldats, dont une femme de couleur noire, s'entassent sur le radeau de fortune non prévu pour transporter des hommes. Incapable de manœuvrer, le radeau est remorqué par quatre canots et l’une des deux chaloupes, grâce à des aussières (gros cordages). Long de vingt mètres et large de sept, le radeau menace d'être submergé lorsqu'il est pleinement chargé. Le remorquage est difficile et l'ensemble chaloupe-canots-radeau tend à dériver vers le large, si bien que les officiers responsables des canots décident de larguer les aussières.. Le commandant de Chaumareys choisit ainsi d'abandonner à leur sort les passagers du radeau, avec leurs maigres vivres. Les infortunés, sous les ordres de l'aspirant de première classe Jean-Daniel Coudein, ne disposent plus que d'un paquet de biscuits (tombées à l'eau, les de biscuit ne forment plus qu'une pâte), consommé le premier jour, de deux barriques d'eau douce et de six barriques de vin..

Les autres bateaux de sauvetage se séparent, et certains parviennent jusqu'à Saint-Louis, tandis que d'autres accostent le long de la côte et perdent des membres de l'équipage en raison de la chaleur et du manque de nourriture.

La situation se dégrade rapidement à bord du grand radeau qui dérive sur l'océan : les naufragés, pétris de peur, se disputent et font tomber leurs barriques d'eau douce dans l'océan, se reportant sur les barriques de vin pour étancher leur soif. Au septième jour, il ne reste que dont la moitié agonise. La faim, la colère, le délire éthylique ont poussé quelques désespérés à se jeter à l'eau ou à se livrer à des actes d'anthropophagie (cannibalisme de survie) alors que, physiologiquement, les hommes peuvent survivre sans manger plusieurs semaines.. Les officiers décident de jeter les blessés à la mer afin de conserver les rations de vin pour les hommes valides. Au bout de douze ou treize jours, le , le radeau est repéré par le brick Argus, alors qu'aucun effort particulier n'était entrepris pour le retrouverExtrait du film d'Adrien Touboul avec Georges-Antoine Borias, 2 min 38 s. : l’Argus avait en fait été dépêché par Chaumareys depuis Saint-Louis pour retrouver l’épave de la Méduse et récupérer des biens laissés en cale ainsi que d’éventuels survivants. Il ne reste à bord du radeau que quinze rescapés, qui sont suspectés de s'être entretués ou d'avoir jeté les autres par-dessus bord, voire d'avoir commis des actes de cannibalisme. La plupart des naufragés seraient morts de faim ou se seraient jetés à l'eau de désespoir. Quatre ou cinq hommes meurent dans les jours qui suivent à bord de l’Argus qui refait route sur Saint-Louis. Selon le critique d'art Jonathan Miles, la mésaventure vécue par ces hommes sur le radeau de la Méduse les a conduits Au total, le naufrage cause la mort de , dont Pierre Milhiet de Menetou-Salon, qui ne fut identifié que bien plus tard..

Lorsque la marine britannique retrouve l’épave échouée de la Méduse, cinquante-deux jours plus tard (ou le selon d’autres sources), seuls trois des dix-sept marins restés à bord sont encore en vie.

Cette catastrophe est source d'embarras pour la monarchie française nouvellement restaurée. : l'incompétence manifeste du commandant de Chaumareys ne révèle que trop bien le fait que sa nomination est due à ses relations avec le pouvoir....

La réalisation du tableau Travaux préparatoires

vignette| Etude d'après le modèle Joseph, 1839 - Théodore Chassériau. Le modèle Joseph a posé pour Géricault pour Le Radeau de la Méduse.

Géricault, revenant à Paris après un long voyage d'étude en Italie, découvre par hasard la première édition du récit du naufrage qui date du , il s'agit de la publication de deux survivants du drame, le second chirurgien Henri Savigny et l'ingénieur-géographe Alexandre Corréard. Les horreurs du naufrage sont aussi connues du public grâce à l'indiscrétion du ministre de la police Élie Decazes qui relâche volontairement la censure en laissant le rapport de Savigny (destiné normalement uniquement aux autorités maritimes) parvenir à la presse, ce qui lui permet de torpiller le ministre ultra de la Marine François-Joseph de Gratet.

Stupéfié par l'ampleur médiatique que prend le naufrage, Géricault pense que la réalisation d'une représentation picturale de l’événement pourrait contribuer à établir sa réputation. Après avoir pris la décision de réaliser le tableau, il entreprend des recherches approfondies avant de commencer la peinture. Au début de l'année 1818, il rencontre Savigny et Alexandre Corréard ; le récit de leur ressenti lors de l'expérience du naufrage influence grandement la tonalité du tableau final. Selon les propos de l'historien de l'art Georges-Antoine Borias, Extrait du film d'Adrien Touboul avec Georges-Antoine Borias, 11 min 38 s..

Lors de voyages effectués dans sa jeunesse, Géricault avait déjà été confronté à la vue de déments ou de pestiférés. Durant ses recherches préparatoires pour Le Radeau de la Méduse, son ambition de vérité historique et de réalisme vire à l'obsession d'observer le phénomène de rigidité cadavérique. Afin de réaliser la représentation la plus authentique possible des différents aspects de la chair des cadavres, il réalise plusieurs esquisses de dépouilles à la morgue de l'hôpital Beaujon, étudie le visage de patients sur le point de mourir., et emporte même dans son atelier quelques membres humains pour observer leur décompositionParmi les études réalisées à l'hôpital Beaujon, Morceaux d'anatomie (1818-1819), une nature-morte assez inhabituelle dans l'œuvre de Géricault, montre ces membres en décomposition.. Géricault dessine également une tête coupée empruntée à un asile et qu'il conserve dans le grenier de son atelier.