Hugues de Balma, parfois de Balmay, est un moine chartreux du , auteur d'un traité qui commence par les mots Viae Sion lugent, connu aussi sous les titres de Théologie mystique ou de De triplici via. Au début du , des recherches historiques ont permis d'identifier cet auteur à Hugues de Dorche qui fut prieur de la chartreuse de Meyriat à la fin du . Suivant cette hypothèse, largement admise mais néanmoins discutée, il peut aussi être appelé Hugues de Balma de Dorche.
Hugues de Balma a rédigé le Viae Sion lugent dans le but d'exposer la théologie mystique du pseudo-Denys l'AréopagiteYsabel de Andia, « Consurge ignote ad unitionem. L'interprétation de Denys l'Aréopagite dans la Théologie mystique d'Hugues de Balma et « Les deux voies » dans Denys l’Aréopagite, tradition et métamorphoses, Paris, Vrin, Bibliothèque d’Histoire de la Philosophie, 2007, p.213. . Pour lui, cette théologie mystique ne relève pas d'un enseignement humain. Il considère que Hugues écrit que La sagesse dont relève la théologie mystique est ainsi, pour Hugues, au-dessus de l'intelligence humaine, et sa possession implique un abandon de la sagesse humaine.
À la suite du prologue, le traité se compose de trois parties qui correspondent aux étapes de la vie contemplative : la voie purgative, la voie illuminative et la voie unitive. Il se termine par une question traitée sous forme de disputatio et appelée « question difficile ». Cette question est celle de savoir si l'âme peut être attirée par Dieu de façon purement affective, sans en avoir de connaissance intellectuelle préalable ou concomitante. Pour Hugues, la réponse est assurément positive, bien que, pour la forme, il avance cette thèse sous l'aspect d'une question.
Restée peu diffusée pendant un siècle, la Théologie mystique d'Hugues de Balma a surtout été lue et commentée durant le . Sur plus d'une centaine de manuscrits subsistants aujourd'hui, au moins 83 ont été copiés entre la fin du et 1500, ce qui témoigne du grand intérêt que suscita le Via Sion lugent à cette époque. Ses thèses furent reprises par Jean Gerson au début du . Elles furent ensuite discutées dans la « controverse autour de la docte ignorance » qui dura de 1451 à 1459 et impliqua notamment Nicolas de Cuse, Gaspard Aindorffer, Bernard de Waging et Vincent d'Aggsbach. Par son influence, ce traité a contribué à ce que la théologie mystique puisse être vue comme une forme particulière de la théologie par opposition à la théologie dite spéculative ou scolastique.
L'auteur du Viae Sion lugent
L'identité de l'auteur du Via Sion lugent est restée incertaine et controversée jusqu'à ce que les recherches d'un chartreux de Parkminster, Ambroise Mougel (+ 1925), et d'un moine bénédictin, Thomasson de Gourney (+ 1928), permettent de considérer qu'Hugues de Balma, l'auteur du Viae Sion lugent, n'était autre qu'Hugues de Dorche, prieur de la chartreuse de Meyriat entre 1289 et 1304. Leurs travaux, effectués au début , n'ont pas été publiés, mais ils ont été cités et exploités par Stanislaus Autore, qui a signé l'article sur Hugues de Balma paru en 1922 dans le septième volume du Dictionnaire de Théologie CatholiqueStanislaus Autore, « Hugues de Balma », Dictionnaire de Théologie Catholique, vol. VII, coll. 215-220, Paris, Letouzey et Ané, 1922.. Les conclusions de cet article ont été très largement admises, de sorte qu'en 1969 dom Stoelen pouvait indiquer que l'identification du prieur de Meyriat à l'auteur du Viae Sion lugent était « généralement acceptée comme certaine ou très probableAnselm Stoelen, « Hugues de Balma » dans Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, vol 7.1, coll. 859, Paris, Beauchesne, 1969. ». En 1994, Harald Walach a remis en cause l'identification d'Hugues de Balama à Hugues de Dorche et il a proposé d'autres hypothèses Harald Walach, Notitia experimentalis Dei - Experimental knowledge of God. Hugh of Balma's mystical epistemology of inner experience - a hermeneutic reconstruction, Analecta Catrusiana, Institut für Anglistik und Amerikanistik, Universität Salzburg, 1994., mais celles-ci ont été jugées improbables et mal argumentées par Dennis Martin Dennis D. Martin, Carthusian spirituality. The writtings of Hugh of Balma and Guigo de Ponte, translated and introducted by Dennis D. Martin, Paulist Press, The classics of western spirituality 88, 1997, pp. 9-10. et Jasper HopkinsJasper Hopkins, Hugh of Balma on mystical theology, a translation and an overview of his De theologia mystica. Arthur J. Banning Press, 2002, pp. 1-2. .
Données biographiques
Les seuls renseignements certains sur la vie d'Hugues de Balma sont qu'il a écrit le Via Sion lugent à un moment qui se situe après 1272 et avant 1297, et qu'il était chartreux. Son contemporain Guigues du Pont, moine à la Grande Chartreuse, recommande avec quelques réserves la lecture du Viae Sion lugent dans son De contemplationeGuigues du Pont, De contemplatione, livre 2, 10.. Il estime que .
Le traité a été écrit au plus tôt en 1272 et au plus tard en 1297. La date la plus précoce possible de rédaction peut être déterminée grâce à la présence dans le Viae Sion lugent d'une phrase tirée du commentaire de l'Éthique à Nicomaque d'Aristote dont saint Thomas d'Aquin a achevé la rédaction en 1272. Par ailleurs, la mention du traité par Guigues de Pont est la plus ancienne attestation de son existence. Guigues de Pont est mort le , ce qui fait de 1297 la date la plus tardive possible pour la rédaction du Via Sion LugensVoir Artaud-Marie Sochay, « Hugues de Balma », dans Catholicisme, Hier, aujourd'hui, demain, vol. V, col. 1028-1030, Paris, Letouzey et Ané, 1959. Voir aussi Hugues de Balma, Théologie mystique, tome I, Introduction, traduction et notes de Jeanne Barbet et Francis Ruello, Paris, Cerf, Sources chrétiennes 408, 1995, p. 12. .
L'identification d'Hugues de Balma à Hugues de Dorche apporte peu de renseignements sur la vie de l'auteur de la Théologie mystique, si ce n'est qu'il aurait été prieur de la chartreuse de Meyriat en Bresse, où, selon Francis Ruello et Jeanne Barbet, il aurait écrit le Via Sion lugentFrancis Ruello et Jeanne Barbet, « Introduction » dans Hugues de Balma, Théologie mystique tome I, Paris, Cerf, Sources Chrétiennes 408, 1994.. Suivant l'article de dom Autore paru en 1922, Francis Ruello et Jeanne Barbet datent le priorat d'Hugues de Balma de Dorche de 1289 à 1304. En 1959, dans son article sur Hugues de Balma, dom Artaud-Marie Sochay, indiquait plutôt que, d'après les registres des chartreuses, il fut deux fois prieur de la chartreuse de Meyriat, d'abord de 1293 à 1295 puis de 1303 à 1305. Il estime que 1305 est la date probable de sa mortArtaud-Marie Sochay, « Hugues de Balma », dans Catholicisme, Hier, aujourd'hui, demain, vol. V, col. 1028-1030, Paris, Letouzey et Ané, 1959..
Dans son traité, Hugues de Balma s'oppose aux docteurs spéculatifs et, dans la quatrième partie, il fait preuve d'une bonne maîtrise de l'art de la disputatio. Ceci autorise à penser qu'il a reçu une formation scolastique ou bien qu'il a fréquenté les maîtres scolastiques ou leurs écrits avant de s'opposer à eux. Cependant, tandis que les parties sur les trois voies s'adressent clairement aux religieux chartreux, les parties polémiques du traité, c'est-à-dire le prologue et la Question difficile, n'ont pas de destinataire identifiable. Francis Ruello écrit à ce sujet : Ruello écrit aussi, au sujet du Viae Sion lugent :
Doutes sur l'identité de l'auteur et attributions diverses avant le
Bien que la plupart des copies manuscrites médiévales du Viae Sion lugent qui en indiquent un auteur l'attribuaient à Hugues de Balma, une copie réalisée en 1495 à Strasbourg l'a attribué au franciscain Bonaventure. Cependant, le copiste de ce manuscrit a laissé subsister les passages qui attestent que son auteur était chartreux. Se fondant sur ce manuscrit, l'édition des œuvres complètes de Bonaventure réalisée à Rome entre 1588-1596 a inclus le traité sous le titre De tripici via. La signature cartusienne du texte y est modifiée pour qu'il puisse plausiblement paraître avoir été écrit par un franciscain. À la suite de cela, le Viae Sion lugent sera régulièrement édité parmi les œuvres de Bonaventure, à Mayence en 1609, à Venise en 1611, à Lyon entre 1647 et 1668), à Venise en 1754 et pour la dernière fois à Paris dans l'édition Vivès parue entre 1864 et 1871.
En 1534, une version remaniée du Viae Sion lugent est copiée à Cologne parmi des écrits de Denys le Chartreux où il est attribué à un « Hugues le chartreux » (Hugonis Carthusianis). Dans le même temps se diffuse l'orthographe « Hugonis de Palma » qui se trouvait déjà chez Vincent d'Aggsbach. Des versions du traité elles aussi remaniées sont publiées sous le nom d'Hugonis de Palma et avec le titre Theologia mystica, notamment cette d'Amsterdam en 1647 qui sera très diffusée.
Au , alors que l'on s'interrogeait sur l'identité de l'auteur du Viae Sion lugent, le jésuite Théophile Raynaud a prétendu qu'il avait été écrit par Jean Gerson. On trouve aussi depuis le des attributions à Henri de BaumeL'identification d'Hugues de Balma à Henry de la Beaume, un franciscain confesseur de sainte Colette, est proposée par Andrew Egan dans l'article « Henry Balme » paru en 1907 dans la Catholic Encyclopedia. Andrew Egan réfère cette hypothèse à l'édition Quaracchi des Opera Omnia de Bonaventure en 1892. Cf. Andrew Egan, « Henry Balme », dans The Catholic Encyclopedia. Vol. 2, New York, 1907. Lire l'article sur newadvent.org ou à Hugues de Digne.
Chez les chartreux, l'attribution de ce traité à un membre de leur ordre ne fait guère de doute, mais on ne sait pas qui il est. Dans ce contexte, dom Charles Le Couteulx observe que les manuscrits de la Theologia mystica présents dans les bibliothèques de son ordre attribuent tous ce texte à un chartreux appelé Hugues ou Henri « de Balma » ou « de Palma ». Cherchant à l'identifier, le Père Le Couteulx a retrouvé les traces de l'existence d'un chartreux du appelé Hugues de Balma et il l'a tenu pour l'auteur du Via Sion lugent. Cet Hugues de Balma, était un chevalier. Devenu veuf, il est entré à la chartreuse de Meyriat en 1160 et y est mort vers 1205. Cependant les dates de cet Hugues de Balma ne peuvent pas correspondre à celle de l'auteur du Viae Sion lugent puisque ce traité fait expressément référence à un texte de Thomas Gallus écrit au milieu du , c'est-à-dire après la mort de celui que Charles Le Couteulx a tenu pour être l'auteur du Viae Sion lugentStanislaus Autore, « Hugues de Balma », dans Dictionnaire de Théologie Catholique, Paris, Letouzé et Ané, 1922, vol. VII, coll. 216-217..
À la fin du , l'attribution du Viae Sion lugent reste très problématique. En 1898 à Florence, les éditeurs du collège franciscain de Quaracchi élaborent une nouvelle édition des œuvres complètes de saint Bonaventure de laquelle ils excluent le Viae Sion lugent et ils y insèrent une explication détaillée des raisons pour lesquelles il ne peut en être l'auteur<ref>Francis Ruello, dans Hugues de Balma, Théologie mystique, pp. 119-120 ; voir aussi, Opera omnia S. Bonaventurae, tome VIII, édition Quaracchi, Florence, 1898, pp. IX-XII. Volume VII des œuvres complètes de Bonaventure de l'édition Quaracchi en 1898 sur www.documentacatholicaomnia.eu (en latin)</ref>.