Delphes (en grec ancien et grec moderne , ) est le site d'un sanctuaire panhellénique, situé au pied du mont Parnasse, en Phocide, où parle l'oracle d'Apollon à travers sa prophétesse, la Pythie, qui était assise dans une salle du temple d’Apollon. Elle répondait aux questions qui lui étaient posées ; ces réponses étaient aussitôt traduites en phrases par des prêtres. Delphes abrite également l'Omphalos ou « nombril du monde ».

Investi d'une signification sacrée, le sanctuaire est, du , le véritable centre et le symbole de l'unité du monde grec. Les sanctuaires panhelléniques sont des complexes architecturaux extérieurs aux cités. Ils constituent les seuls lieux où tous les anciens Grecs, et certains barbares (Lydiens et Étrusques) prennent part à des célébrations religieuses communes.

Les ruines de Delphes ont été rendues au jour grâce aux fouilles de l’École française d'Athènes à partir de 1892 sous la direction de Théophile Homolle.

Histoire du site upright=2|thumb|Localisation de Delphes.

Le nom de Delphes (pluriel ) vient du mot « dauphin » () : dans la poésie homérique, Apollon aurait pris la forme de cet animal pour attirer les marins crétois chargés d'instaurer son culte sur le site.

Les traces les plus anciennes d'une occupation humaine dans la région de Delphes (dans une grotte du plateau du Parnasse) remontent au Néolithique. Le philosophe péripatéticien Phainias d'Érèse dit qu'avant le règne du roi Gygès de Lydie, Apollon Pythien n'avait ni or, ni argent, VI, 231 e.. Sur le site du sanctuaire, un village modeste fondé vers existait : nommé Pythô (On trouve la forme dans l’Iliade, II, 519 et IX, 405, et dans l’Odyssée, VIII, 80., il est abandonné entre environ et Le sanctuaire se développe probablement à partir de cette date, avec l’apparition d’un premier autel et d'un premier temple, que la tradition delphique et la tradition antique placent sur une pente ; la fissure naturelle et les exhalaisons de vapeurs sur ce site et leur mention date d’une époque tardiveStrabon, IX, 3, 5.. Il est sûr qu’aux , aux siècles de l’apogée delphique, rien de tel ne s’est jamais produit, et les études modernes de géomorphologie ont d’ailleurs démontré l’impossibilité de vapeurs dans le téménos du templeP. Birot, « Géomorphologie de la région de Delphes », Bulletin de correspondance hellénique, 1959, 258 sq.. C'est surtout entre le milieu du et le milieu du , qu'Apollon Pythien gagne une notoriété importante : il est le protecteur des entreprises coloniales effectuées durant cette période.

Le tremblement de terre de , suivi de chutes de rochers du haut des Phédriades, causa la destruction du temple d’Apollon qui fut reconstruit en 370- grâce à une collecte panhellénique : ce sont les ruines de ce temple inauguré en 330 qui subsistent actuellement sur le site. Perdant son importance politique et surtout son autonomie à partir du , le site entame un long déclin, marqué par les troubles politiques qui agitent la Grèce. Le est celui de la mainmise de la Confédération étolienne, dont les troupes repoussent près de Delphes les envahisseurs Galates en

Après la conquête de la Grèce par Rome (le pilier de Paul Émile le Macédonique commémore la défaite du dernier roi macédonien Persée), peu d'édifices importants sont construits, si ce n'est le stade refait par Hérode Atticus.

En 392, l'interdiction des cultes païens dans l'empire romain par l'édit de Théodose marque la fin officielle du culte d'Apollon Pythien. Une ville chrétienne s'installe alors dans le sanctuaire (églises, villas importantes), puis disparaît probablement au ou . Des vestiges de chapiteaux témoignent de cette première occupation du site. Le site est provisoirement abandonné et les ruines sont progressivement recouvertes. Le site est ensuite occupé jusqu'à la fin du par un village du nom de Kastri.

Cyriaque d'Ancône fut le premier à identifier, visiter et décrire le site de l'antique Delphes, en 1436, sur la base de l'étude des textes de Pausanias.

Delphes et la région delphique

Aujourd'hui, Delphes est une municipalité de la Grèce ainsi qu'une ville moderne adjacente à l'enceinte antique. La ville moderne a été créée après la démolition des bâtiments situés dans l'enceinte sacrée afin de permettre les fouilles de celle-ci. Les sites anitques et modernes sont situés sur la route nationale grecque 48 entre Amfissa à l'ouest et Livadeia, capitale de la Béotie, à l'est. La route suit le versant nord d'un col situé entre le mont Parnasse au nord et les montagnes de la péninsule de Desfina au sud. Le col est celui du fleuve Pleistos, qui coule d'est en ouest, formant une frontière naturelle au nord de la péninsule de Desfina et offrant un passage facile à travers celle-ci.

Du côté ouest, la vallée rejoint la vallée nord-sud entre Amfissa et Itea .

Au nord du confluent des vallées, un éperon du Parnasse surplombant la vallée, qu'il rétrécit, est le site de l'ancienne Krisa, qui fut jadis la puissance dominante dela région. Amphissa et Krissa sont toutes deux mentionnées dans le catalogue des navires de l'Iliade . C'était une forteresse mycénienne . Bien que les datations archéologiques de la vallée remontent à l' Helladique ancien, la fondation de Krisa est elle-même est pendant l'helladique moyen. Ces datations anciennes sont comparables aux plus anciennes datations de Delphes, ce qui suggère que Delphes a été appropriée et transformée par les Phocéens à partir de l'ancienne Krisa. On pense que les ruines de Kirra, qui font aujourd'hui partie du port d'Itea, constituaient le port de Krisa du même nom. Oracle d'Apollon Pythien

vignette|Oreste à Delphes, la Pythie, le trépied. Cratère à figures rouges, vers

Apollon lui-même aurait fondé le sanctuaire de Delphes après avoir construit le temple de Délos. Le temple était alors gardé par un serpent nommé « Python », fils de Gaïa (la Terre) et gardien d'un oracle consacré à Gaïa. Apollon, désireux d'établir un oracle pour guider les hommes, tua Python (il le laissa pourrir au soleil par la suite) avec son arc et s'appropria l'oracle. (cf. Hymnes homériques) Dans certaines versions du mythe, il est dit que Python avait été envoyé par Héra, exaspérée des adultères de son époux Zeus, afin de chasser Léto enceinte d'Apollon et Artémis. Ce mythe justifie alors en partie, la raison pour laquelle Apollon tua Python. Pour faire venir ses prêtres, il détourna un bateau crétois (cf. section supérieure).

Ce mythe, qui fait d'Apollon Pythien un conquérant fondateur, explique son patronage de la fondation de colonies grecques et l'expansion de son culte dans l'ensemble des colonies. Il place aussi l'oracle au cœur du sanctuaire.

Selon une autre tradition, que suit Eschyle et dont la musique a été gravée sur un mur du Trésor des Athéniens à Delphes, l'oracle a d'abord été celui de la Terre, puis celui de divinités féminines successives pour être enfin transmis à Apollon.

Le sanctuaire de Delphes, en effet, est « oraculaire » : la parole du dieu y est transmise aux hommes par l'intermédiaire de la Pythie, dont la tradition antique fait une jeune vierge inculte, installée sur un trépied sacrificiel placé dans une fosse oraculaire, l'adyton, juste au-dessus d'une fissure d'où les Anciens pensaient qu'émanaient des vapeurs toxiques ; la Pythie tient une branche de laurier, l'arbre du dieu Apollon, et une phiale, récipient plat dépourvu d'anses, servant aux libations.

La consultation de l'oracle était au départ annuelle : elle avait lieu le sept du mois Byzios (février-mars), jour de la fête d'Apollon. Elle se fit ensuite le sept de chaque mois durant la période de neuf mois où Apollon était censé occuper le site : ce jour fut nommé polyphthoos (, « jour où l'on offre de multiples gâteaux sacrés »).

Des rites précédaient la consultation : ils étaient accomplis en fonction de la prophétesse et requéraient la présence de deux prêtres. Ces derniers exerçaient leur charge à vie et étaient secondés par cinq hosioi () qui maintenaient le culte, et deux prophètes. L'un de ces derniers assistait la Pythie, notamment en traduisant ses paroles afin que l’oracle rendu soit compréhensible. Les réponses du dieu étaient transmises en prose, et en vers sous forme d’hexamètres.

Dans le détail, on ignore si la Pythie était visible, aucun témoignage digne de confiance n'étant explicite sur la question. La tradition la plus courante rapporte cependant que la Pythie aurait été cachée par un voile et que le consultant ne pouvait la voir.

vignette|upright=1.6|Maquette du sanctuaire reconstitué. Musée archéologique de Delphes. vignette|upright=1.6|Plan général du site antique de Delphes. A. Sanctuaire d'Apollon. B. Stade. C. Source Castalie. D. Gymnase. E. Sanctuaire d'Athéna Pronaïa. F. Musée archéologique de Delphes. G. Village actuel de Delphes (hors du plan).

L'historiographie moderne a cherché, à la suite de la tradition antique probablement d'origine delphique, à expliquer les transes et les paroles incompréhensibles prêtées à la Pythie lors des séances de l'oracle. L'explication qui en a longtemps été donnée était l'inhalation par la prophétesse de vapeurs s'échappant des entrailles de la terre (cause physique) ; au , les spécialistes étaient nombreux à considérer une telle explication comme fausse, en se basant sur les fouilles des soubassements du temple d'Apollon menées par l'École française d'Athènes, car aucune fissure n'a été trouvée et la nature du sol est de schiste. Or, en 2001, des fouilles menées par Jelle de Boer de la Wesleyan University ont montré que le marbre travertin formant les murs de l'adyton contient des résidus de méthane et d'éthane, deux composés gazeux qui proviennent probablement du calcaire bitumineux contenu dans les fondements du site. Cela indique que l'adyton était rempli de gaz dans le passé. En outre, dans les sources voisines, on a trouvé de l'éthylène, un gaz de la même famille The Economist, The Delphic oracle: A whiff of the future, 26 juillet 2001..

Il est certain que le déroulement même de l'oracle dut subir des changements notables au fil du temps. Parmi les témoins les plus proches, Plutarque, qui a été prêtre d'Apollon à Delphes, a transmis de nombreuses considérations sur le culte : il relate qu'à son époque (au ) une unique Pythie ne recevait plus qu'une fois par mois alors que trois prophétesses devaient se relayer dans le passé. Dans un autre sanctuaire d’Apollon, l'oracle se passait mentalement : celui qui venait consulter l'oracle conversait seul avec le dieu et recevait les réponses à ses questions directement dans son esprit (ce qui autorisait une plus libre interprétation).

Il n’y avait pas d’oracle en l'absence d'Apollon, et de nombreux fidèles attendaient son retour. Dès lors, la « promantie » (ordre de passage déterminé par les prêtres) fut instaurée. Des cadeaux étaient faits à la divinité, puis les prêtres jetaient des gouttes d’eau sur une chèvre qui, si elle ne tremblait pas, faisait perdre son tour au pèlerin. Ce dernier, en cas d'acceptation, entrait dans l'adyton où il pouvait poser sa question : celle-ci entraînait une réponse de la Pythie ou non, selon la volonté du dieu.

À l'époque chrétienne, la figure de la Pythie fut associée à celle d'une femme possédée par le démon (Jean Chrysostome); ce dernier entrait dans le corps de la prophétesse depuis les profondeurs de la terre au-dessus desquelles le trépied était censé être installéSt Jean Chrysostome, Commentaire sur la épitre aux Corinthiens, Homélie XXIX, 1. (dernier paragraphe). Consulté le ..

Omphalos du temple d'Apollon vignette|upright|« Omphalos », copie d'époque romaine, Musée archéologique de Delphes.