Jean de Launoy (en latin Johannes Launoius Constantiensis) est un prêtre catholique français du , historien ecclésiastique, théologien et canoniste, né au Valdécie, dans le Cotentin, le Son épitaphe, reproduite dans le répertoire de Jean-Pierre Niceron, indique qu'il est mort à soixante-dix-sept ans, ce qui le fait naître en 1601. Mais la majorité des sources indiquent 1603., mort à Paris le . Son approche critique sans concession des légendes hagiographiques et de diverses traditions ecclésiastiques lui valut les surnoms de « dénicheur de saints » et de « destructeur de privilèges monastiques », et lui attira beaucoup d'ennemis.
Biographie Il fit ses premières études à Coutances sous la direction de son oncle Guillaume de Launoy, qui était promoteur de l'officialité du diocèse. Il fut ensuite envoyé vers 1628 à Paris, où il étudia la philosophie et la théologie scolastique au collège de Navarre. Il y fut reçu docteur en théologie en 1636En juin 1634 selon le dictionnaire biographique de L. Moreri., et fut ordonné prêtre la même année. Intéressé uniquement par l'étude, il renonça à briguer une paroisse ou une prébende et se consacra à l'enseignement au collège de Navarre.
Il se lia avec les plus grands érudits de l'époque. À l'occasion d'un voyage en Italie, il fit la connaissance à Rome des savants bibliothécaires Lukas Holste et Leone Allacci. À Paris, il fréquenta notamment Jacques Sirmond, Denis Petau, Jean Morin, Michel de Marolles, et se mêla à la société des frères Pierre et Jacques Dupuy. Il devint particulièrement proche du vieux Jacques Sirmond, qui en fit son disciple favori, et qui estimait fort sa capacité de traiter à fond les questions d'érudition historique. Il était également lié à Henri Louis Habert de Montmor, Pierre Gassendi et aux milieux où on professait des idées nouvelles en physique.
Il manifesta très tôt un esprit indépendant, voire iconoclaste : en 1636, il publia un traité intitulé Syllabus rationum quibus causa Durandi de modo conjunctionis concursuum Dei et creaturæ defenditur, & inofficiosa quorumdam censura repellitur, où il montre en historien que la position de Guillaume Durand de Saint-Pourçain selon laquelle Dieu ne concourt pas immédiatement aux mauvaises actions des créatures libres a toujours été soutenue par l'ancienne faculté de théologie de Paris. À la fin de ce texte, il propose à l'Université un parallèle qui ne manque pas d'insolence : le concile de Paris de 1210 et la bulle du pape Grégoire IX de 1231, notifiée à l'Université, ont interdit la lecture publique des livres d'Aristote ; les professeurs sont-ils davantage tenus par la condamnation portée à Rome en 1633 contre Galilée ou par la bulle de 1231 prohibant l'enseignement d'Aristote ? Sa seconde incursion dans le domaine de la philosophie est le De varia Aristotelis in Academia Parisiensi fortuna (Paris, 1653Ce texte fut publié (par l'éditeur Edmond Martin) dans le même volume qu'un autre de François Bernier, disciple de Gassendi : Favilla ridiculi muris, etc., écrit dirigé contre l'astronome du Collège des lecteurs royaux (et astrologue) Jean-Baptiste Morin, adversaire de Copernic, Galilée et Descartes, et qui s'en était pris également à Gassendi.), qui est une histoire des vicissitudes de l'aristotélisme, et l'un des premiers essais d'historicisation de la philosophie.
En 1640, il fit paraître une dissertation De recta Nicæni canonis VI. & prout a Rufino explicatur intelligentia, où il soutient que ce canon du concile de Nicée a été fait contre les prétentions de Mélèce de Lycopolis de faire des ordinations dans toute l'Égypte, et qu'il établit à cet égard le même droit pour le patriarche d'Alexandrie dans son domaine que pour l'évêque de Rome dans le sien. Cette thèse fut attaquée ensuite par Henri de Valois, et Launoy publia une réponse en 1671.
En 1641, il s'engagea dans la controverse, soutenue jusqu'alors par Jacques Sirmond, sur la confusion faite entre Denys l'Aréopagite, personnage mentionné dans le Livre des Actes, et saint Denis, premier évêque de Paris : le savant jésuite, ayant laissé entendre dans ses Concilia antiquæ Galliæ (1629) qu'il fallait distinguer les deux personnages, suscita une telle levée de boucliers qu'il dut mettre un carton ; invité par le roi à éclaircir le point, il publia en 1641 une Dissertatio in qua Dionysii Parisiensis, & Dionysii Areopagitæ discrimen ostenditur, qui provoqua un nouveau tir de barrage. Launoy fit plusieurs publications en 1641 sur le sujet : De Areopagiticis Hilduini judicium, car la confusion fut surtout introduite par l'abbé Hilduin de Saint-Denis ; De Hincmari Remensis epistola ad Carolum imperatorem de Dionysio Areopagita judicium ; De Anastasi Bibliothecarii ad Carolum imperatorem epistola judicium ; Vita B. Dionysii Areopagitæ primi Atheniensium episcopi et martyris, ex optimæ fidei scriptoribus collecta. B. Dionysii Parisiorum apostoli et martyris vita & miracula. La polémique se poursuivit ensuite.
La même année, il démonta aussi la légende de la venue en Provence de saint Lazare et de ses sœurs Marthe et Marie-Madeleine : Dissertatio de commenticio Lazari & Maximini, Magdalenæ & Marthæ in Provinciam appulsu, ce qui suscita également de multiples ripostes ; le Parlement d'Aix décréta le l'interdiction des ouvrages du père de Launoy sur la question. En 1642, il s'en prit aux légendes entourant l'histoire ancienne de l'ordre des carmes : la vision de saint Simon Stock à qui la Vierge Marie remet un scapulaire () ; la « Bulla Sabbatina » promulguée par le pape Jean XXII le en faveur de l'ordre après une vision qu'il aurait eue lui aussi ; Launoy soutenait que c'étaient des inventions datant seulement du (Dissertatio duplex, una de origine et confirmatione privilegiati scapularis Carmelitarum, altera de visione Simonis Stockii, prioris ac magistri generalis Carmelitarum). Il s'attira bien sûr des réponses de membres de l'ordre, et revint plus tard sur le sujet (De Simonis Stockii viso, de Sabbatinæ Bullæ privilegio, & de scapularis Carmelitarum sodalitate dissertationes, 1653).
En 1646, il réfuta une légende racontée sur la vie de saint Bruno, fondateur des chartreux : celle du chanoine parisien Raymond Diocrès, mort en odeur de sainteté et qui se serait levé trois fois de son cercueil en criant « Je suis accusé, je suis jugé, je suis condamné », ce qui aurait déterminé la retraite de Bruno au désert (De vera causa secessus S. Brunonis in eremum). Il y eut encore des répliques virulentes.
En 1643, Launoy fut nommé par le chancelier Séguier dans la commission de quatre experts chargée de la censure des livres de théologie. En 1646, l'approbation qu'il accorda à l'Histoire de l'Ordre des hospitaliers du Saint-Esprit de Montpellier du Grand-Maître Olivier de La Terrade, livre controversé, fit l'objet d'un débat en Sorbonne. Il fut également accusé, au collège de Navarre, d'avoir dit devant des bacheliers que la lecture du bréviaire n'était pas pour les clercs une obligation canonique, mais seulement un acte de dévotion. En 1648, ses ennemis obtinrent son exclusion du collège.
Il alla alors loger chez l'un de ses admirateurs et soutiens, le jeune César d'Estrées, qui habitait à cette époque le collège de Laon. Étant devenu en 1653 évêque de Laon, ce dernier lui attribua deux canonicats, mais il ne voulut pas les conserver, car il ne pouvait pas en exercer les fonctions. Il continua d'habiter à Paris chez ce César d'Estrées (cardinal en 1671), et c'est là qu'il mourut.
En 1650, il publia un texte intitulé De auctoritate negantis argumenti, où il défend sa méthode critique en histoire (l'« argument négatif »). Cet écrit fut attaqué notamment par le théologien Jean-Baptiste Thiers (Exercitatio adversus Johannis de Launoy dissertationem de auctoritate negantis argumenti, Paris, 1662). La querelle se poursuivit âprement, et les injures ne furent pas épargnées de part et d'autre.
Bien qu'il ne fût pas du tout janséniste, et même d'une sensibilité contraireL'édition de ses Œuvres complètes par l'abbé Granet contient (t. I, vol. II, 1093) un traité intitulé Véritable tradition de l'Église sur la prédestination et la grâce, publié pour la première fois, sous son nom, à Liège en 1702 ; ce texte soutient qu'au , la véritable tradition était celle des Pélagiens, que personne alors ne doutait que le salut dépendait des mérites de chacun, et que saint Augustin, après avoir d'ailleurs eu lui-même des positions toutes différentes, avait innové complètement sur ce point en suscitant au début la polémique, y compris chez ses proches comme saint Prosper. L'augustinisme se serait introduit dans l'Église, au , comme un corps étranger, et aurait depuis toujours suscité des troubles. Selon Jean-Pierre Niceron (Mémoires, t. XXXII, 134), « On doute fort que l'ouvrage soit de M. de Launoy, au moins dans son entier ». Mais des idées analogues, niant que l'augustinisme constitue la véritable tradition de l'Église, se trouvent dans les manuscrits de Launoy conservés à la BnF (Ms. latin 11462, fol. 47 sqq.). Voir Robert Lenoble, art. cit., 121-23., il refusa de souscrire à la condamnation portée par la Sorbonne, le , contre Antoine Arnauld, se plaçant seulement du point de vue formel de l'illégalité de cette décision (Notationes in censuram duarum Antonii Arnaldi propositionum, quarum una facti, altera juris appellatur, texte publié à Londres en 1685, et Lettre de M. de Launoy contre la censure des deux propositions de M. Arnauld, qui se trouve dans l'Histoire abrégée de la vie et des ouvrages de M. Arnauld de Pasquier Quesnel, Liège, 1697). Ensuite, il écrivit également contre le formulaire anti-janséniste dont la signature fut exigée de tous les ecclésiastiques (Remarques sur le formulaire de serment de foi qui se trouve dans le procès verbal du clergé, Paris, 1660).
Il fit dans ces années l'examen critique des chartes et privilèges dont se targuaient plusieurs grands monastères ou ordres : l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés (Assertio inquisitionis in chartam immunitatis quam B. Germanus Parisiorum episcopus suburbano monasterio dedisse fertur, 1658) ; l'ordre des Prémontrés (Inquisitio in privilegia Præmonstratensis ordinis, 1658) ; l'abbaye Saint-Martin de Laon, en procès contre son ami l'évêque César d'Estrées (Examen du privilège d'Alexandre V et de quelques autres privilèges donnés par d'autres papes, pour servir au procès qui est entre M. l'évêque-duc de Laon et les prieurs et religieux de Saint-Martin de Laon, 1658) ; l'abbaye Saint-Médard de Soissons (Assertio inquisitionis in monasterii S. Medardi Suessionensis privilegium, etc., 1661) ; l'abbaye de la Trinité de Vendôme (Inquisitio in chartam fundationis & privilegia Vindocinensis monasterii, 1661) ; l'abbaye Saint-Victor de Marseille (Remarques sur les deux prétendus privilèges d'Urbain V desquels les religieux du monastère de Saint-Victor de Marseille se servent pour s'exempter de la juridiction de l'évêque du lieu, 1673).