Nathaniel dit Nat Turner, né le et mort pendu le , est un esclave et prédicateur afro-américain. En 1831, il conduit une révolte d'esclaves contre leurs maîtres blancs dans le comté de Southampton en Virginie. Cette insurrection sanglante d'esclaves entraîne une répression, légale et illégale, encore plus sanglante, et déclenche dans les États du Sud, la promulgation de nouvelles dispositions durcissant encore plus les Codes de l'esclavage ().
Dans la communauté afro-américaine, ou pour les abolitionnistes blancs, Nat Turner est considéré comme un martyr et un héros légendaire. Dans les années 1960, il devient une icône du mouvement du Black Power.
Biographie
Naissance en esclavage et formation autodidacte
gauche|vignette|Esclaves au travail dans une plantation de Virginie, vers 1798. Nathaniel "Nat" Turner naît comme esclave le dans la plantation de Benjamin Turner, à qui il doit son nom, dans le comté de Southampton (État de Virginie).
La semaine précédant, l'esclave Gabriel Prosser, qi avait projeté une révolte dans le même État, vient d'être pendu. Alors que Turner est encore tout jeune enfant, on l'entend décrire ces événements survenus avant sa naissance.
Sa mère Nancy est une esclave domestique, déportée d'Afrique en 1793, ou amenée en 1795 par colon français fuyant la révolte d'esclaves de Saint-Domingue. Elle transmet à Turner la fierté de ses origines africaines et la haine de l'esclavage. La tradition veut qu'elle ait menacé de le tuer plutôt que de le voir grandir en esclavage. Quant à son père, il finit par s'échapper dans le Nord quand Nat a 8 ou 9 ans, mais auparavant, il contribue avec sa femme à valoriser leur fils, lui disant qu'il est destiné à un grand dessein et qu'il deviendra sûrement un prophète. Nat Turner entretient également des relations étroites avec sa grand-mère paternelle, Bridget, issue de la communauté Kormantin, enlevée en Afrique (dans l'actuel Ghana) et déportée en Amérique à l'âge de 13 ans. Elle lui transmettra sa foi chrétienne.
En 1809, Samuel Turner, le fils aîné de son maître, achète à proximité pour y établir une plantation de coton. Nat, sa mère, sa grand-mère, et cinq autres esclaves sont alors prêtés pour y travailler. C'est probablement à ce moment que Nat prend le nom de famille de Turner, afin de conserver un lien avec la plantation d'origine de ses parents. À la mort de leur maître Benjamin Turner en 1810, Nat et sa mère deviennent par héritage la propriété du fils aîné. Précoce, il profite de la permissivité de son nouveau maître pour apprendre à lire et à écrire en lisant des livres scolaires pour enfants blancs. Il améliorent aussi ses connaissances en expérimentant la fabrication de papier et de poudre à canon.
En 1821, Nat Turner épouse une esclave du nom de Cherry avec qui il a déjà eu deux fils et une filles. Toutefois, à la mort de leur maître l'année suivante, ceux-ci sont vendus à deux planteurs différents, Cherry et les enfants à Giles Reese pour 40 $, et Nat à Thomas Moore pour 400 $, une somme très élevée qui témoigne de sa force physique issue d'une décennie de dur travail forcé.
De la prédication à la rébellion Ayant appris à lire et écrire, Nat Turner commence à lire la Bible. Sa foi allie les croyances africaines de sa mère au christianisme de son premier maître Benjamin Turner. À partir de l'adolescence, il se met à prêcher de façon clandestine auprès des esclaves qui le surnomment « le Prophète ». On le voit souvent pratiquer le jeûne, prier ou se plonger dans la lecture des récits de la Bible.. Il mène des offices baptistes et même, en 1827, il baptise un homme blanc, Etheldred T. Brantley, le contremaître alcoolique d'un plantation voisine.
Grâce à sa grande connaissance de la Bible, Turner est conscient des hypocrisies et des contradictions des Blancs qui disent suivre les enseignements de Jésus mais discriminent pourtant les Noirs libres et gardaient les autres enchaînés. Les propriétaires d’esclaves en Virginie se vantent de leur bienveillance à l'égard de leurs « nègres » mais rompent les familles, comme ce fut le cas pour sa femme et lui.
Il a fréquemment des visions, qu'il interprète comme des messages de Dieu. À l'âge de , peut-être parce qu'il venait d'être fouetté, il échappe à la vigilance de son surveillant et s'évade loin de sa plantation, comme son père avant lui. Il revient toutefois un mois plus tard, car la faim l'a rendu délirant et qu'il a eu une vision lui disant de .. En 1824, en travaillant dans les champs, pour le compte de son nouveau propriétaire Thomas Moore, Turner a une deuxième vision, dans laquelle ..
Le , Turner a une autre vision où Dieu le choisit pour combattre le Serpent, symbole satanique de l'esclavage. Turner attend alors avec impatience le signal pour commencer sa mission qui est de « tuer ses ennemis avec leurs propres armes ». Ne pouvant garder le silence, il annonce à son maître Thomas Moore que les esclaves doivent être libres et qu'ils le seront « un jour ou un autre ». Considérant ce discours d'un esclave comme dangereux d'un esclave, Moore le fait rouer de coups.
Cette même année, son maître Thomas Moore meurt et Nat Turner a pour nouveau propriétaire son fils de neuf ans, Putnam Moore, ce que Turner a du trouver particulièrement humiliant.
En 1829, une convention se réunit en Virginie pour rédiger une nouvelle constitution. Alors que les esclaves espèrent accéder à la liberté, la convention rejette tout projet d'émancipation, et exclue également des Noirs libres du suffrage. Au même moment, des publications anti-esclavagistes du Nord réussissent à parvenir en Virginie. Parmi elles, l’appel de David Walker au soulèvement des esclaves. En réaction, les autorités de Virginie promulguent une loi contre l'enseignement de la lecture et de l'écriture aux esclaves.
En 1829, le charron Joseph Travis épouse la veuve de Moore et vient s'installer dans la plantation où travaillent parmi lesquels Nat Turner. Ce dernier, bien qu'il ait changé plusieurs fois de maître, a conservé le nom de son premier propriétaire. Au sujet de Joseph Travis, Turner le considère comme « un gentil maître », contre lequel il n'a aucune plainte.
L'activité de Turner comme prédicateur dans sa région lui permet d'acquérir des informations utiles pour son projet d'insurrection. Il sait en quel esclave il peut avoir confiance, et où sont les routes et les meilleures planques. Il réunit autour de lui un petit groupe de fidèles composé de et , mais il ne les tient informé de son plan qu'à partir de sa vision de 1828.
Révolte de 1831
Le signe déclencheur Suivant les pas du défunt Denmark Vesey de Caroline du Sud, il commence les préparatifs pour un soulèvement ou rébellion contre les blancs esclavagistes du comté de Southampton. Le , voyant en une éclipse annulaire de soleil le signe divin qu'il attendait, il décide de mener une action contre les propriétaires d'esclaves avec quatre autres esclaves, Nelson (plantation Williams), Samuel (plantation Francis), Henry (plantation Porter) et Hark (plantation Travis) actifs au sein de l'église dédiée aux esclaves. Initialement prévue pour le , jour de fête nationale, la révolte est repoussée car Turner tombe malade, probablement en raison de sa pratique du jeûne.vignette|Nat Turner lors du repas en forêt précédent le lancement de la révolte. Un second événement intervient le , jour où le soleil se teinte d'une ombre verdâtre, et où apparaît à sa surface une tache noire. Pour Turner, il s'agit là du signe déclencheur. À ses hommes, il dit que « comme la tache noire survole le soleil, de même les Noirs survoleront la terre ». La révolte éclate une semaine plus tard, le , à la suite d'un repas pris au plus profond des bois. Sur place, Turner et ses quatre compagnons sont rejoints par deux nouvelles recrues : Jack (plantation Reese), l’un des amis de Hark, et Will (plantation Francis), un homme puissant résolu à gagner sa liberté ou à mourir en essayant.
Libération des esclaves et massacre de familles de planteurs blancs Dans la nuit du , avec les six autres esclaves en qui il a sa confiance, Turner lance la révolte. Les premières victimes sont les maîtres de la plantation dans laquelle ils travaillent : Joseph Travis et la veuve Moore, ainsi que Putnam Moore, le jeune propriétaire légal de Turner. Avec la mort de Putnam, Turner sent qu’enfin, après trente ans de servitude, il est libre. vignette|Nat Turner incitant les esclaves à la révolte.Les insurgés se procurèrent ensuite quatre fusils, plusieurs vieux mousquets et quelques cartouches. Dans la grange, sous le commandement de Nat Turner, le groupe est entraîné aux manœuvres militaires. Nat Turner, qui souhaitent que ses compagnons se considèrent comme des soldats et non comme des hors-la-loi, prend le titre de « Général Cargill », avec une solde de par jour. Henry Porter, le payeur, doit recevoir par jour, et chaque soldat . De là, les insurgés marchent de plantation en plantation, libérant les esclaves, jusqu'à ce que, le lundi matin, le groupe compte quinze hommes, dont neuf à cheval. Le nombre de rebelles augmente encore pour passer à une quarantaine, puis à une soixantaine, la plupart à cheval. Ils sont armés de fusils, de pistolets, de haches, d'épées. Bien qu’ils confisquent des chevaux, des armes et de l’eau-de-vie (Turner, lui, ne boit jamais d'alcool), les insurgés ne prennent que ce qui est nécessaire pour continuer la lutte. gauche|vignette|Massacre des familles de planteurs. Par la suite, Turner applique le message de Jehovah, le dieu vengeur de l'Ancien Testament, qui dit par l’intermédiaire de son prophète Ezéchiel : « Tuez les vieillards, les jeunes gens, les jeunes filles, les enfants, les femmes, jusqu’à ce que tous soient exterminés !Ancien Testament, Livre d'Ézéchiel, chapitre 9, verset 6 (Bible du Semeur). » Ainsi, de familles de riches planteurs sont tués pendant les deux premiers jours de la révolte. Le journal Richmond Examiner note que, selon Turner, .. De même, aucun viol ni torture ne sont commis, et les insurgés épargnent même quelques fermes appartenant à des Blancs pauvres ne possédant pas d'esclaves, Turner estimant que ceux-ci « ne pensaient pas mieux d’eux-mêmes qu’ils ne le faisaient des nègres ». La plantation sur laquelle se trouvent sa femme et ses enfants est aussi contournée, afin de les protéger. De son côté, Nat Turner n'aura tué qu'une seule personne, la demoiselle Margaret Whitehead.
Nat Turner et ses rebelles décident ensuite de marcher vers la ville de Jerusalem (l'actuelle Courtland en Virginie depuis 1888) pour s'emparer de son arsenal. Toutefois, la tendance se renverse, et Nat Turner et ses troupes doivent se retirer dans les bois environnants.
Écrasement de la révolte vignette|upright=1.5|Répression de la révolte. Dès l'annonce de la rébellion, le gouverneur John Floyd, craignant un soulèvement à l'échelle de l'État, alerte la milice et envoie des unités de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie dans le comté de Southampton. Au total, ils constituent une force de plus de blancs qui disperse la cinquantaine d'esclaves révoltés.
Le mardi 22 août au soir, une chasse à l'homme à grande échelle est en cours dans le sud-est de la Virginie et en Caroline du Nord à la recherche de rebelles fugitifs, et de collaborateurs présumés, cachés dans les bois ou les marécages. La troupes et les milices, aidés de chiens hurlants, les capturent pour être jugés à Jérusalem, et tuent ce qui résistent, ce qui est souvent le cas. Un insurgé noir libre s'est par exemple suicidé plutôt que d'être pris par des hommes blancs. Des exactions sont également commises sur au moins 120 Noirs n'ayant rien à voir avec l'insurrection. Nombre d'entre eux sont soumis à torture, brûlés à mort, mutilés ou encore décapités.