Dans ses premières explorations du phénomène de l'existence, Martin Heidegger s'est particulièrement inspiré du grand réformateur Martin Luther (1483-1546), à qui il attribue le mérite d'avoir ouvert, accessoirement à sa visée théologique, la voie à ce qu'il appelait, à cette époque, une « science originaire de la vie »Voir article Luther dans .. Bien que les références explicites textuelles à Luther soient peu nombreuses, les commentateurs s'accordent à lui reconnaître une influence souterraine importante, chez un philosophe, qui de son côté, n'a pas hésité à qualifier le jeune Luther d'accompagnateur . Heidegger confie dans la préface du dernier cours de Fribourg en 1923 Cité par ..
C'est sous l'influence de Schleiermacher, auquel il s'était intéressé dès 1917 et qui prônait le retour à , que Heidegger entreprit la lecture de Martin LutherArticle Schleiermacher dans .. Dans le Luther qui récuse la tradition scolastique, et dans sa violence interprétative, Heidegger va trouver, les ressources nécessaires qui lui permettront d'accéder, par-dessus cette tradition à l'expérience originelle des grecs, et précisément à un nouvel Aristote, demeuré méconnu jusqu'ici.
L'influence du grand Réformateur ne se limite d'ailleurs pas à l'interprétation des phénomènes néo-testamentaires relatif à l'existence humaine mais s'étend à la critique (la Déconstruction) des doctrines aristotéliciennes du mouvement, du premier moteur immobile et du principe de l'antériorité de l'acte sur la puissance. En 1924, Heidegger donne une conférence remarquée sur « le problème du péché chez Luther »Conférence retranscrite accompagnée d'annotations approfondies dans ., à l'occasion d'un séminaire dirigé par Rudolf Bultmann, théologien protestant.
Bien que venu du catholicisme, Heidegger impressionne par la profondeur de ses analyses, le célèbre théologien qui manifeste un grand intérêt notamment dans son exégèse des thèses de Luther. On peut dire que les théologiens protestants de Marbourg, venus de la théologie historique et libérale, trouvèrent dans ce philosophe catholique, l'occasion de ,dont le propre est d'éveiller l'homme au sens de son existence, faite d'insécurité et d'inquiétude le , d'une prise de conscience de l'indisponibilité totale de l'avenir, qui se traduit par le maintien de l'« être-là », dans un temps immaitrisable, le temps« kairologique » .
Deux articles connexes Phénoménologie de la vie religieuse et l'article sur le théologien Rudolf Bultmann, nous donnent les raisons de l'intérêt du philosophe pour l'expérience de vie des premiers chrétiens au temps des épîtres de Paul. Ils sont à lire et à prendre préalablement en compte pour comprendre l'apport spécifique de l'interprétation de Martin Luther et les ressources conceptuelles qui ont pu en être tirées par Heidegger, notamment dans son livre majeur Être et Temps pour la détermination du concept de .
L'essentiel du contenu de l'article, est tiré de la contribution intitulée, « le problème du péché chez Luther », de Christian Sommer au livre « Le jeune Heidegger 1909-1926 », comprenant la traduction de la conférence de 1924 de Martin Heidegger « Le problème du péché chez Luther 1924 » ainsi qu'un ensemble très important de notes de valeur.
Les traits saillants de la facticité chrétienne Heidegger s'est convaincu, au cours de ses premiers travaux, que la recherche d'un fondement et d'un point d'appui solide pour la philosophie impliquait un retour vers la vie concrète, l'expérience vécue, qu'il appellera vie facticielle, seule origine et source du sensLe problème qui aiguille Heidegger au début des années vingt est suffisamment clair : il cherche le lieu originaire d'émergence du sens, de tout sens -et non du sens logique en priorité-et veut en rendre compte par un discours adéquat .. Après avoir lu Saint Paul, il va voir dans le christianisme primitif (néo-testamentaire), centré par essence sur le « monde du soi » et la sauvegarde de l'être intime du chrétien, l'exemple historique le plus documenté pour la compréhension de la « vie facticielle »(voir Phénoménologie de la vie religieuse). « Le « monde du soi » pris en compte par les premiers chrétiens est celui dans lequel ils engagent leur vie entière dans un travail constant d'amélioration qui seul témoignera pour eux lors de la parousie ».
Ce que d'autres ont appelé la « tapisserie de la vie» pour en souligner la complexité s'expose comme souci, angoisse du lendemain, ( Paul dit que la parole a été reçue au milieu de beaucoup de tribulations- I-Thessaloniciens, 1,6), vigilance, sentiment du danger du monde, insécurité permanente, indisponibilité de l'avenir, autant de traits qui inscrivent le chrétien et tout homme soucieux de son être dans un temps, qui n'est plus le temps programmable et prévisible mais dans le temps incertain de l'instant à saisir, le temps |kairologique.
Ce qui donc ressort comme phénomène dominant de l'Herméneutique de la vie, et apparaît amplement confirmé dans le vécu du chrétien, c'est l'Inquiétude qui dominera toute l'analytique existentiale . La vie comme ce qui se déroule dans le temps est soucieuse, « inquiète » et concentre tous ses efforts à tenter de se sécuriser au risque de s'oublier dans les tentations qu'offre le monde au point d'en devenir l'esclave. C'est chez Paul qu'on trouve le sentiment le plus vif de l'impuissance due au péché conçu justement comme cet « esclavage » auprès du monde. On note déjà, chez Paul, mais aussi dans les Évangiles, son caractère oppressant alors qu'il hypothèque tous nos choix, qu'il habite en nous et qu'il nous récompense par la mortArticle « péché » dans ..
Chez Augustin l'esprit de l'homme dans sa condition déchue est incapable de voir le vrai bien, cette erreur sur la nature du bien n'est pas la conséquence d'un choix libre mais de la souillure indélébile du « péché originel ».
Par la suite, Heidegger, note l'évolution du concept de « péché » au sein même de la théologie, devenu privation d'un bien (privatio boni) chez les Scolastiques, pour apparaître chez Maître Eckhart comme le Néant : le péché résultant d'une fixation de la volonté sur tout ce qui n'est pas Dieu lui-même; or le monde en tant que tel est la sphère des affects non motivés en Dieu.
Après l'intermède scolastique, Luther fait retour à l'expérience néo-testamentaire, plus rigoureuse, sous le signe de la croix et de la passion. La « théologie de la croix » va constituer la base doctrinale de la critique luthérienne de la Scolastique « aristotelo-thomiste ». Heidegger, a été profondément imprégné par cette vision luthérienne, c'est pourquoi les commentaires des épîtres paulinienne sont manifestement influencés par la « theologia crucis ».
La formalisation des concepts
De l'inquiétude existentielle au concept de Souci C'est sans doute à partir d'une expérience de foi personnelle, dans sa jeunesse, expérience confortée par la lecture assidue du Nouveau Testament, et notamment des épîtres pauliniennes, comme plus tard des Confessions de Saint Augustin, que le jeune Heidegger a pris conscience, parce qu'il l'avait ressenti, lui-même, de l'importance du sentiment d'inquiétude chez le chrétien ainsi que du comportement soucieux qu'elle implique . Inquiétude d'autant plus forte que la vie du chrétien ne s'oriente pas, selon ses propres découvertes, sur des représentations ou des visions objectives; elle embrasse au contraire l'indétermination du contenu même de la foi. Cette incertitude, voire cette détresse, vécues comme faiblesse et vulnérabilité extrêmes, ouvrent la possibilité d'une « effectuatio » dans la Grâce, témoin de la puissance divine écrit Sophie-Jan Arrien. La vie des premiers chrétiens est tout entière dominée par l'attente inquiète, le « seigneur arrivera comme un voleur » (1Th, 5,2-3).Vigilance et inquiétude devant l'indétermination de la Parousie, du jugement. Le croyant vit dans l'insécurité, il doit se tenir constamment prêt et se maintenir dans un temps « kairologique » sans prise sur le futur, qui échappe au pouvoir de l'homme. Ce qui est décisif c'est l'inquiétude pour l'être du Soi et c'est ce trait qui sera retenu et élargi ontologiquement par Heidegger comme première forme du Souci . Avec Saint Augustin, dans les Confessions, Heidegger découvre d'autre part, les périls auxquels se confronte la préoccupation soucieuse pour l'être du Soi : : la dispersion dans le multiple, les tentations du monde, l'orgueil.
Du thème du péché à l'« être-déchu » du Dasein
C'est sous l'impulsion énergique de Luther à travers ses thèses sur le péché originel que Heidegger approfondit l'essence du , en tant qu'être « dévalé » (déchu), au sein du monde, l'« être-au-monde » ainsi que les traits caractéristiques de sa « mobilité » qu'il avait repéré dans les (Confessions) de Saint Augustin. Ainsi les mouvements sensibles de la vie (poursuite, recul, répulsion, fuite devant soi-même, choix du monde) propres à la « disposition affective » , pré-théorique sont largement inspirés des analyses luthériennes. Le travail de conceptualisation phénoménologique appuyé sur les tribulations du chrétien transparaît dans Etre et Temps, à travers les concepts de déchéance, de responsabilité-culpabilité , de Finitude, de fuite , de mobilité etc. C'est ainsi que l'analyse débouche sur de nouveaux concepts qui constituent des moments privilégiés du mode d'être du tels que être-jeté, être-en-faute, être-vers-la-mort. Le péché comme dévalement dans Être et Temps Dans le cadre d'une métaphysique classique seul le concept de mouvement en tant que chûte pouvait permettre au jeune Heidegger d'aborder la question du péché et de la corruption. En fait, c'est moins Luther, que les (Confessions) de Saint Augustin qui vont lui servir de canevas. Ainsi pour l'élaboration de ses nouvelles catégories existentielles, Heidegger s'est largement inspiré des Confessions dans lesquelles il recense les périls auxquels doit faire face la préoccupation soucieuse pour le Soi.
Il relève trois modes de l'existence qui pouvant causer sa perte, vont être transposés dans l'« analyse existentiale » du : la dispersion, les tentations du monde, l'orgueil. La dispersion dans le multiple, à l'opposé du retour sur soi, qui apparaît comme une tendance fatale de la vie. La tentation qui comportent la concupiscence et la curiosité effrénée pour le nouveau. L'orgueil qui traduit un souci de Soi mal placé et inauthentique.
Le péché comme état naturel Avec Luther, le péché n'est plus perçu comme un manque, ni une comme une simple défaillance morale relevant du comportement humain, mais son véritable « noyau » , son essence d'où cette conviction que l'homme est dans l'incapacité à œuvrer, par lui-même, à son salut. Luther pousse à ces limites extrêmes le débat, sur les capacités de l'homme, qui avait enflammé, les premiers siècles avec le Pélagianisme où était impliqué Saint Augustin. C'est sur la base de cette thèse extrême, que va être bâtie la célèbre distinction entre « théologie de la gloire » et « théologie de la croix » qui tiendra une si grande place dans la doctrine du Réformateur et notamment dans les principales thèses de la « Controverse de Heidelberg » de 1518.
En tant qu'il nomme la mobilité fuyante de l' « être-là », le péché est dorénavant pensé comme un concept de l'existence, « », quasiment un existential dans le langage heideggerien , donc une corruption essentielle.
Chez Luther la corruption assimilée au péché et au néant, qui occupe une place « exorbitante », par la radicalité de sa démarche. va pour Heidegger constituer le pendant religieux du concept existential de la « déchéance », . Afin de provoquer le changement radical de l'« homme naturel », il faut réduire à néant sa concupiscence, l'amener à reconnaître sa radicale dépendance devant Dieu, être Néant devant lui, pour renaître. Heidegger lui emboîtera pour ainsi dire le pas, par la négation de tout rôle attribué à la volonté dans son concept de « Résolution anticipante ».