Le familistère de Guise, situé dans la commune de Guise, dans le département de l'Aisne, est étymologiquement un . Construit par l'industriel Jean-Baptiste André Godin pour l'hébergement de ses ouvriers et inspiré du phalanstère de Charles Fourier, le familistère est un haut lieu de l’histoire économique et sociale des .
Le familistère de Guise fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques depuis le et son ancien jardin, d'une inscription en 1991. Depuis 2010, il accueille un musée, classé musée de France au sens de la loi du .
Fondateur : Jean-Baptiste André Godin Débuts d'un inventeur Jean-Baptiste André Godin (1817 - 1888) était originaire d'Esquéhéries (Aisne). Son père, serrurier, l'a formé au travail des métaux. Godin a quitté l'école à 11 ans avant d'entamer son tour de France à l'âge de 17 ans. Il a ensuite créé en 1840, à Esquéhéries, un atelier de fabrication de poêles en fonte, poêles pour lesquels il a déposé un brevet la même année.
Succès de son atelier Le succès commercial a incité Godin à développer son entreprise et à passer de la production artisanale à la production industrielle. C'est ainsi qu'en 1846, il a transféré le siège de son entreprise et la fabrication de ses poêles en fonte à Guise.
Le succès de la fabrication des appareils de chauffage et de cuisine, les fameux « poêles Godin », réside dans le choix du matériau de fabrication, à savoir la fonte, qui diffuse bien mieux la chaleur que la tôle qui était utilisée pour les anciens modèles.
Godin, d'origine modeste, fit rapidement fortune et s'imposa sur un marché en pleine expansion. L'activité de la manufacture se développa considérablement, pour employer jusqu'à .
Engagement thumb|upright|Statue de Jean-Baptiste André Godin devant le Familistère
Godin, qui avait été lui-même ouvrier, avait conservé le souvenir des terribles conditions de vie et de travail des salariés de l'industrie . Il entendit par conséquent utiliser sa fortune pour améliorer la vie de ses employés et proposer des solutions au problème du paupérisme ouvrier. En 1842, il découvrit, par des lectures, les théories de Charles Fourier.
Acquis aux thèses fouriéristes, il entra en contact avec l'École sociétaire et, en 1854, investit dans une tentative d'implantation au Texas d'une colonie phalanstérienne, « La Réunion », menée par Victor Considerant. Il y perdit le tiers de sa fortune personnelle, mais en tira les leçons et décida de se consacrer seul à ses grands projets.
Sensible à l'idée de la redistribution aux ouvriers des richesses produites, Godin souhaitait créer une alternative à la société industrielle capitaliste en plein développement et offrir aux ouvriers le confort dont seuls les bourgeois pouvaient alors bénéficier. C'est ce qu'il appelait « les équivalents de la richesse ». À partir de 1859, il entreprit de créer un univers autour de son usine de Guise, le « familistère », dont le mode de fonctionnement était comparable à celui des coopératives ouvrières de production.
L'idée maîtresse de Godin était l'association du capital et du travail. Il fonda en 1880 une association, le Familistère, et transforma son entreprise en coopérative de production, les bénéfices finançant écoles, caisses de secours, etc..
Une expérience similaire fut également développée par Godin autour de l'usine belge de Laeken.
Projet fondateur du Familistère vignette|center|upright=3|Vue d’ensemble : les bâtiments de vie (le Familistère), à gauche, et le site industriel avec la fonderie, à droite. « Familistère » est le nom donné par Godin aux bâtiments d'habitation qu'il fait construire pour ses ouvriers et leurs familles, à partir de 1858 et jusqu'en 1883, probablement à partir de plans établis par l'architecte fouriériste Victor Calland. Godin s'inspire directement du phalanstère de Fourier, mais, comme il le fera toujours, effectue un tri dans la théorie pour l'adapter à ses propres idées et, surtout, pour la rendre plus réalisable.
Godin proscrit la maison individuelle et en donne les raisons dans Solutions socialesBnF Gallica : Godin - Solutions sociales : . Pour Godin, le Familistère permet de créer des « équivalents de richesse » auxquels les ouvriers ne peuvent accéder de manière individuelle, mais qui leur sont accessibles quand ils sont mis en commun en remplaçant .
En 1874, dans La richesse au service du peuple. Le familistère de GuiseBnF Gallica : Godin - La richesse au service du peuple. Le familistère de Guise, Godin écrit : .
Description des bâtiments du Familistère
Le Familistère comprend plusieurs ensembles de bâtiments : le « Palais social », formé d'un pavillon central encadré par deux ailes de taille un peu plus modeste, destinées à l'habitation, le pavillon Landrecies et le pavillon Cambrai, situé à l'écart du Palais social en face de son aile droite, lui aussi destiné à l'habitation. C'est le bâtiment le plus tardif, construit en 1883-1884, la nourricerie et le pouponnat, à l'arrière du pavillon central du Palais social, détruit pendant la Première Guerre mondiale, le bâtiment des économats, en face de l'aile gauche du Palais social, le bâtiment des écoles et du théâtre, en face du pavillon central du Palais social, la buanderie, bains et piscine, située sur l'autre rive de l'Oise, du côté de l'usine.
Équivalents de la richesse vignette|Reconstitution d'un appartement du début du , pour un salarié et sa famille.
La première étape, et la plus urgente est, selon Godin, d'améliorer les conditions de logement et de vie des familles, en apportant à celles-ci les « équivalents de la richesse ».
Cette expression désigne l'ensemble des conditions de confort et de salubrité que la bourgeoisie s'offre par l'argent et que les familistériens pourront désormais s'offrir par la coopération. Hygiéniste convaincu, Godin inclut dans ces « équivalents de la richesse » tout ce qui garantit la salubrité du logement. La luminosité des appartements, la circulation de l'air, l'accès à l'eau potable à chaque étage sont des éléments fondamentaux que garantit l'architecture particulière des bâtiments. Le soin du corps est également assuré par la création d'une buanderie, située près du cours d'eau, dans laquelle on lave et sèche le linge (en évitant ainsi les odeurs d'humidité dans les logements) et qui comporte également des douches et une piscine (au plancher mobile, pour permettre aux enfants d'y nager en toute sécurité) dont l'eau, provenant de l'usine toute proche où elle a servi à refroidir les tuyaux, arrive à parfaite température.
Enfin, Godin met en place tout un système de protection sociale en créant des caisses de secours qui fournissent une protection en cas de maladie ou d'accident du travail et assurent une retraite aux plus de 60 ans.
La coopération comme principe vignette|Les écoles et le théâtre.
Si Godin se proclame fouriériste, il n'en est pas pour autant un disciple fervent qui appliquerait l'intégralité de la théorie : selon lui, tout dans Fourier n'est pas applicable, et d'autres que lui influencent sa pensée. On retrouve dans le Familistère l'influence d'un mouvement coopératif ancien, et en particulier l'application des principes de la coopération anglaise théorisés par Robert Owen et les « Équitables Pionniers » de Rochdale. Ces principes apparaissent dans le fonctionnement des économats, magasins coopératifs installés par Godin en face du Familistère, où les produits de première nécessité sont vendus au comptant et dont les bénéfices sont répartis équitablement entre les acheteurs. On retrouve tout particulièrement cette influence dans l'importance que Godin accorde à l'éducation des enfants, mais aussi des adultes. Il fait construire des écoles, mixtes et obligatoires jusqu'à 14 ans (à l'époque, la loi autorise le travail des enfants à partir de 10 ans), un théâtre et une bibliothèque et multiplie lui-même les conférences pour enseigner à ses salariés les « bienfaits de la coopération. »
Culte du travail vignette|Cour intérieure du Familistère au .
Anticlérical convaincu, Godin pratique cependant un déisme très personnel, évoquant un Être suprême bienveillant ; il croit de façon ardente que le travail, toute activité ayant pour but de transformer la matière afin de vivre mieux, est la raison profonde de l'existence de l'Homme, et par conséquent d'atteindre l'essence humaine, une certaine part de divin. S'opposant aux principes mêmes du capitalisme, Godin estime que l'ouvrier devrait posséder le statut social le plus élevé, puisque c'est lui qui travaille et lui qui produit les richesses. Au-delà des aspects matériels de l'œuvre, le Familistère doit amener à une élévation morale et intellectuelle du travailleur et permettre à celui-ci de retrouver l'estime de lui-même et son indépendance vis-à-vis de la société bourgeoise.
L'éducation à l'économie sociale va dans ce sens, tout comme l'architecture même des bâtiments : à l'intérieur des cours, les coursives qui donnent accès aux appartements visent à constituer des lieux de rencontre permanents entre les ouvriers, quelle que soit leur position dans la hiérarchie de l'usine – manœuvre, employé de bureau ou cadre – afin de donner naissance à une réelle fraternité entre les habitants du Familistère. Les fenêtres intérieures et la promiscuité sont pensées comme des éléments d'émulation : la vue d'un intérieur bien tenu doit pousser chacun à entretenir son propre logement, d'autant que le regard de l'autre, et sa désapprobation, sont considérés comme la meilleure des sanctions. Cette architecture particulière, décrite par ses détracteurs comme « carcérale », est donc voulue pour permettre une autodiscipline et une responsabilisation des habitants rendant inutile toute forme de police.
Cette notion de responsabilisation n'est pas anecdotique : elle constitue la base de l'œuvre de Godin, pour qui l'amélioration des conditions de vie n'est qu'une première étape. Il s'agit, à terme, de permettre aux ouvriers de se libérer de toute dépendance vis-à-vis du patronat, d'abolir le salariat et de lui substituer l'Association.
L'Association du capital, du travail et du talent ou Société du Familistère vignette|Maquette du Familistère et de l'usine en 1931.