La syllabe (du , du grec ancien : , « ensemble, rassemblement ») est une unité ininterrompue du langage oral. Son noyau, autour duquel elle se construit, est généralement une voyelle. Une syllabe peut également avoir des extrémités précédant ou suivant la voyelle, qui, lorsqu'elles existent, sont toujours constituées de consonnes.
En linguistique, la syllabe est considérée comme une unité abstraite de la langue. Elle existe en tant qu'élément du système d'une langue donnée, et est par conséquent étudiée par la phonologie, qui s'intéresse aux sons en tant qu'éléments d'un système linguistique. On constate cependant que cette existence abstraite dans la langue est liée à de nombreux faits concrets et matériels de la parole, tant lorsque la syllabe est articulée que lorsqu'elle est perçue à l'oral. Des faits directement liés à la syllabe peuvent ainsi être mesurés et quantifiés empiriquement : cela conduit la syllabe à être également l'objet d'étude de la phonétique, étudiant les sons de la langue dans leur matérialité.
Deux types de modèles expliquent le fonctionnement interne de la syllabe. Les modèles dits linéaires postulent que l'agencement des sons linguistiques dans la syllabe s'opère directement d'après leurs propriétés respectives. Les modèles dits non linéaires montrent au contraire qu'il existe un certain nombre de sous-constituants, tels que l'attaque, la coda, le noyau ou encore la rime, qui génèrent des règles au sein de la syllabe et sont perçus par les usagers de la langue.
La syllabe est la première entité non porteuse de sens de l'oral à avoir été transcrite à l'écrit. De fait, l'écriture syllabique, en naissant vers 2800 av. J.-C. dans la cité sumérienne d'Ur, a précédé de plusieurs centaines d'années les plus anciennes écritures alphabétiques comme l'alphabet protosinaïtique (vers – 1600). Cette évolution d'une écriture où les signes représentent un sens à des signes qui représentent un ensemble de sons (soit une syllabe) a été qualifiée par J.T. HookerJ.T. Hooker est (soit « Lecteur », c'est-à-dire pour la france professeur des universités sans chaire, ou enseignant-chercheur maître de conférences) de Grec à l’University College de Londres, spécialiste des écritures anciennes (voir : ). Il est entre autres l'auteur de sur le Linéaire B, ancienne écriture du grec archaïque déchiffrée au tout début des années 1950. Il est aussi l’auteur d’une édition de l’Iliade d'Homère (voir : . de « plus importante étape dans l'histoire de l'écriture », cité dans ..
Dans les développements récents de l'écriture des langues transcrites dans l'alphabet latin, une syllabe écrite a développé ses propres fonctionnements et joue un rôle en termes de règles orthographiques.
Historique – le sens et le son Ainsi selon les mots de J.T. Hooker : . Pour éviter toute confusion, il faut noter qu'ici Hooker emploie le mot « logogramme » au sens plus général de « signe » (« graphème »), car aujourd'hui le mot « logogramme » est justement employé pour indiquer un signe unique représentant un mot entier (ou lemme) et pas seulement une partie de ses phonèmes (soit une syllabe).
En fait, par le choix volontairement décalé de ce mot, il veut dire que le « logogramme-mot » des écritures pictographiques ou idéographiques a peu à peu servi, au sein d'une même écriture d'une même langue, à représenter un ensemble de sons (une syllabe) et non plus un sens (un mot), et donc à devenir un phonogramme. Ce qui a pour effet de simplifier beaucoup, par la combinatoire, la transcription de la langue : changement majeur, crucial.
En effet, les syllabes sont beaucoup moins nombreuses dans une langue (quelques centaines en général) que les mots (plusieurs milliers au minimum). Par exemple, en français, l'Académie du français langue étrangère compte 348 syllabes fondamentales distinctes (par combinatoire) . . D'autres linguisticiens, à partir d'études statistiques (faisant intervenir leurs fréquences relatives, leurs contextes, niveaux de langue et réalisations diverses) comptent un allant selon les corpus (larges échantillons de mots en français écrit : textes, ou parlé : conversations) de 188 à 304 syllabes nécessaires pour rendre compte de 90% des occurrences de mots ..
Alors que les mots en français sont innombrables selon l'Académie française, car . . En revanche, . Les dictionnaires pour enfants . Le Wiktionnaire en français comporte pour sa part énormément plus d'entrées ( le 20 avril 2025), mais il tente en plus d'intégrer les mots de toutes les langues du monde traduits en français, et donc il ne relève pas de la même catégorie que les précédents qui ne recensent que les mots en français . .
Pour ce qui est des sons isolés ou phonèmes ils sont encore moins nombreux que les syllabes : par exemple il y a tout au plus une quarantaine de phonèmes en français . . Le Petit Robert pour sa part en dénombre 40 exactement en comptant deux sons étrangers importés, le [ŋ] pour les mots empruntés à l'anglais (« camping ») et le [χ] pour les mots empruntés à l'espagnol (« jota ») ou à l'arabe (« khamsin ») ou certaines réalisations sourdes du “r” en français (« creuse », « crasse »), ainsi que le [h] qui est parfois non seulement aspiré ou muet mais aussi discrètement perceptible (comme dans « hop !»)..
Lorsqu'elle devient phonographique, d'abord syllabique puis alphabétique, l'écriture est ainsi de plus en plus économe de signes. C'est donc un pas décisif pour faciliter l'apprentissage de l'écriture et de la lecture, et les répandre largement dans les populations.
Mais attention : dans le passé comme aujourd'hui aucune écriture d'une langue naturelle n'utilise un système “pur” et univoque, c'est-à-dire seulement pictographique ou seulement idéographique, ou uniquement phonographique (sauf l'alphabet phonétique international qui a pour sa part été élaboré justement pour être strictement phonographique et descriptif, ce qui multiplie d'ailleurs la complexité et le nombre de signes selon la diversité des réalisations sonores).
Une définition classique de la syllabe Guilhem Molinier, membre de l'académie poétique du Consistori del Gay (ou Gai) Saber, qui fut l'un des premiers théoriciens de la littérature au Moyen Âge, a donné une définition de la syllabe dans ses Leys d'AmourLas Leys d'Amors. Manuscrit de l'Académie des Jeux Floraux publié par Joseph ANGLADE. Toulouse, Privat, 1919-1920.(Bibliothèque méridionale publiée sous les auspices de la Faculté des lettres de Toulouse, , t. XVII XX)., un manuscrit dans lequel il tente de structurer par des règles la poésie occitane alors en plein essor.
Définition dans la phonologie moderne Le principe de sonorité
Conformément à l'intuition de Guilhem Molinier, la syllabe est constituée d'un flux d'air continu[T. Alan Hall: Phonologie. Eine Einführung. de Gruyter, Berlin/New York 2000. . Kapitel Silbenphonologie S. 205-270.]. La définition de la syllabe comme une entité phonétique régie par le principe de sonorité est la définition la plus ancienne qu'on en a faite. Elle se retrouve déjà en linguistique historique chez Eduard Sievers (1881)Sievers, E. (1881), Grundzüge der Phonetik. Leipzig: Breitkopf & Hartel.. Il est avéré, grâce à la phonotactique (discipline étudiant les agencements et combinaisons possibles entre les phonèmes), que la syllabe, loin d'être un agencement arbitraire de phonèmes, respecte dans sa structure un principe régulier de sonorité. Cette sonorité se définit comme une valeur qualitative attribuée aux phonèmes, modélisée d'après plusieurs critères mesurables, tels que la quantité d'air extrait des poumons ou l'ouverture du canal lors de son articulation. Au sein de la syllabe, elle est croissante jusqu'à un pic de sonorité, généralement représenté par une voyelle, avant de décroître jusqu'à la fin de la syllabe.
Ainsi, l'on considère un flux parlé comme une courbe d'intensités diverses, de creux et de bosses. Le sommet des bosses correspond aux sommets de syllabes et possède une hauteur donnée : à chaque pic d'intensité, on trouve un sommet de syllabe, qui est la plupart du temps représenté par une voyelle, mais qui peut l'être par d'autres phonèmes, qui sont alors dits « vocalisés », c'est-à-dire qu'ils jouent le rôle du sommet de syllabe. Les autres sons, s'apparentant aux bruits, sont donc souvent moins intenses et, surtout, n'ont pas de hauteur clairement définissable.
Pour s'en rendre compte, il suffit de chanter : si l'on veut suivre une mélodie, il est nécessaire d'émettre des sons qui ne sont pas forcément des voyelles (si l'on chante bouche fermée, ce seront des nasales vocalisées, on peut aussi chanter sur [zzzz]) mais des sommets de syllabes. Ne chanter qu'avec des consonnes momentanées (comme [], [], []) ou sourdes (comme [], []) n'est pas possible (sauf dans le cas des consonnes vocalisées). Ainsi, l'air de Au clair de la lune peut être chanté normalement, dans une suite de sons et de bruits, ou bien seulement avec des voyelles ou encore bouche fermée. Il n'est cependant pas possible de chanter correctement cette mélodie au moyen de bruits comme [] ou [].
thumb|left|upright=0.8|Courbe de sonorité de la syllabe []. Les chercheurs s'accordent généralement à hiérarchiser les phonèmes suivant trois catégories minimales et universelles, dans un ordre décroissant de sonorité :
Voyelles > sonantes > constrictives
En français comme dans toutes les langues contenant des diphtongues, la catégorie des semi-voyelles (ou semi-consonnes) est également pertinente au sein de la syllabe (en français, pour les sons [], [] et []). Parmi les constrictives, certains chercheurs distinguent les fricatives ([] et [], [] et []), considérées comme plus sonores que les occlusives ([] et [], [] et []). Une autre distinction est faite entre les consonnes voisées, entraînant la vibration des cordes vocales, et les consonnes sourdes considérées comme moins sonores. Ces distinctions ne font pas l'unanimité, car la régularité de leur ordonnancement dans la syllabe est peu systématique et souffre de nombreuses exceptions.
Le principe de sonorité est universel : il s'applique à toutes les syllabes de toutes les langues du monde. Il constitue le schéma canonique de la syllabe, mais rares sont les langues qui ne le violent pas dans certains contextes. Ainsi, en français, de nombreuses syllabes mal formées résultent de la chute du schwa ([] e caduc), comme dans le mot arbre [] (voir schéma ci-contre), dont le dernier [] viole la courbe standard de sonorité. Il s'agit d'un cas que certains chercheurs analysent comme une consonne extrasyllabique.
Structure de la syllabe Éléments constitutifs thumb|upright=1.5|Représentation non linéaire de la structure syllabique Dans la tradition occidentale, une syllabe (σ) comprend essentiellement deux constituantsaix1.uottawa.ca/~hknoerr/DGD10.ppt : une attaque (ω). une rime (ρ), qui dans certaines syllabes se divise en : un noyau (ν) une coda (κ). On dit d'une syllabe possédant une coda qu'elle est fermée, sans coda qu'elle est ouverte.
La syllabe française (plutôt lourde) composant le mot monosyllabique dextre [] s'analyse donc ainsi :
Attaque Rime noyau coda
À l'autre extrême, un simple phonème isolé peut parfois à lui seul en français réunir attaque et rime (noyau sans coda) en un son qui représente une syllabe entière et même un mot, comme // dans « il a raison » au présent du verbe « avoir ».
Dans la tradition d'analyse d'Extrême-Orient (également représentée dans le schéma ci-contre), particulièrement adaptée à l'analyse des syllabes du chinois mandarin, on distingue plus généralement dans la syllabe : un son initial (ι), entièrement consonantique un son final (φ) comprenant : la rime complète (ρ), qui porte le ton (τ) l'éventuelle semi-voyelle précédant la voyelle centrale, qui est le son médial (μ).