Vitalie Rimbaud, née Marie Catherine Vitalie Cuif le à Roche et morte le dans le même village, est l'épouse de Frédéric Rimbaud et la mère d’Arthur Rimbaud.

La biographie de Vitalie Rimbaud, son caractère, son histoire, et les relations entre cette mère et son fils, ont fasciné bien des auteurs, de Suzanne Briet, à Claude Jeancolas, en passant par Yves Bonnefoy, Pierre Michon, Xavier Grall, Yanny Hureaux, Julien Gracq et bien d'autres. Elle a joué également un rôle majeur dans sa vie, effectuant notamment l'avance de fonds pour la première impression dUne saison en enfer, le rejoignant à Londres à sa demande, écrivant à Paul Verlaine pour tenter de le réconforter lorsque celui-ci parle de se suicider, et, maintenant un lien privilégié avec Arthur Rimbaud lorsque celui-ci vit en Afrique. Elle a été surnommée par son fils La mère Rimb, ou encore . (Il ne faut pas confondre la mère de Rimbaud, Vitalie Rimbaud, avec sa première fille Victorine-Pauline-Vitalie, née en 1857 et morte en bas âge, également appelée Vitalie Rimbaud, ni avec la seconde, Jeanne Rosalie Vitalie, née en 1858, et morte adolescente à 17 ans en 1875, elle aussi appelée Vitalie Rimbaud (1858-1875)).

Biographie

Origines Vitalie née en 1825 est le deuxième enfant d’un couple ardennais vivant à Roche, seule fille entre deux garçons. Son père, Jean Nicolas Cuif est un cultivateur domicilié à Roche. Sa mère, Marie Louise Félicité Fay, décède jeune, à , un mois après la naissance du troisième enfant. Vitalie n'a alors que . Sa grand-mère veille sur elle quelques années.

La famille Cuif était une famille rurale, qui avait accédé dans la deuxième partie du à une certaine aisance. Son grand-père est le dernier maire de Roche-et-Méry avant la fusion avec Chuffilly-et-Coigny. écrit Arthur Rimbaud dans un texte d'''Une saison en enfer intitulé Mauvais sang. L'arrière-grand-père de Vitalie, administrateur et locataire avant la Révolution de l'ancien château de Roche, appartenant à l'abbaye Saint-Remy de Reims, et transformé en une grosse ferme, a été mêlé en 1791 à des arrangements, lors des ventes de biens nationaux, orchestrés par Paul Robert, notaire et maire de Voncq (le frère du futur député conventionnel Michel Robert). Aidé de ce notaire, ce Cuif a tenté d'acquérir à bas prix le domaine de Fontenille, autre bien national vendu aux enchères, mais a été bloqué par un enchérisseur. Il s'est rabattu sur d'autres opportunités, mais l'affaire a laissé localement des rancunes tenaces entre familles et est évoquée avec aigreur par Vitalie en 1898, soit après les faits, dans une lettre à sa fille Isabelle. De ce milieu familial, Vitalie va conserver toute sa vie une exigence de respectabilité, profondément ancrée en elle.

Vie conjugale En 1852, à 27 ans, Vitalie part s'installer à Charleville avec son père. Celui-ci a décidé de laisser la ferme familiale de Roche à son plus jeune fils (le fils aîné étant alors engagé dans l'Armée d'Afrique). Vitalie et son père s'installent 12 rue NapoléonLa rue Napoléon est devenue la rue Thiers puis la rue Pierre Bérégovoy.. En 1853, elle rencontre et épouse un capitaine en garnison à Mézières, Frédéric Rimbaud, qui s'installe aussi 12 rue Napoléon. Cinq maternités suivent en moins de sept ans. Le premier fils, après le mariage, s'appelle Frédéric comme son père. Puis Arthur en , Marie Victorine Vitalie en (qui meurt un mois plus tard), Jeanne Rosalie Vitalie en , et enfin Isabelle en . Entre les deux dernières naissances, le père de Vitalie est mort, en . Le capitaine Rimbaud est souvent absent, armée oblige, et laisse Vitalie élever quasiment seule ses enfants, se consacrant à sa carrière militaire et ne passant à Charleville que quelques semaines par an. Ils se séparent définitivement, sans divorcer, en 1860. La vie conjugale des époux Rimbaud est terminée.

Seule avec ses enfants Vitalie fait face, avec ses enfants, dans une société où les femmes mariées vivant seules devaient affronter le jugement des autres. Les ressources financières sont limitées. Le propriétaire de la rue Napoléon, le libraire du rez-de-chaussée et témoin sur l'acte de naissance d'Arthur, n'ayant pas voulu renouveler son bail, la famille doit déménager au 73, rue Bourbon, une rue de taudis (à l'époque). Exigeante envers elle-même, ambitieuse pour ses enfants, Vitalie fait preuve à leur égard d'autorité plutôt que de douceur. Parlant d'Arthur Rimbaud, Claude Jeancolas écrit : .

Dans un texte intitulé Les Poètes de sept ans, Arthur Rimbaud se remémore et met en scène la relation complexe entre sa mère et lui. La première strophe plante le décor :

Et la Mère, fermant le livre du devoir, S'en allait satisfaite et très fière, sans voir, Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences, L'âme de son enfant livrée aux répugnances.

Le livre du devoir est sans doute une bible ou un catéchisme. Le texte évoque un peu après les « blafards dimanches de décembre » où il lisait une « Bible à la tranche vert-chou », identifiée par plusieurs biographes comme étant L'Ancien et le Nouveau Testament du janséniste Louis-Isaac Lemaistre de Sacy, édition de 1841. Les yeux bleus sont, dans cette première strophe, les yeux d'Arthur, rêvant de faire sauter les verrous et les règles sociales, et au milieu du poème, les yeux de sa mère Vitalie. Dans la suite du texte, il évoque les couloirs, les latrines, le jardinet, la chambre nue aux persiennes closes, pleine d'humidité, les jeux avec la fille des ouvriers d'à côté, sa mère qui s'effrayait.

vignette|Immeuble habité à partir de 1869 par la famille Rimbaud, quai de la Madeleine au . Vitalie Rimbaud est présente dans d'autres textes de son fils et notamment dans un poème intitulé Mémoire, où Arthur Rimbaud évoque les promenades en famille au bord de la Meuse. Elle y apparaît furtivement « trop debout dans la prairie » (plus droite qu'il ne faut), mélancolique « après le départ de l'homme », puis pleurant sous les remparts.

En 1861, elle choisit de placer ses deux garçons, Frédéric et Arthur, à l'institut Rossat de Charleville, une école privée, laïque, d'excellente réputation. Son choix est guidé par l'ambition qu'elle met dans ses enfants. Au printemps 1862, la succession de son père est enfin réglée, ce qui lui permet de bénéficier de biens fonciers et de ressources supplémentaires. Elle choisit de quitter la rue Bourbon pour gagner le 13 cours d'OrléansLe cours d'Orléans est devenu aujourd'hui le cours Aristide Briand.. L'été se passe à Roche, où elle a remis en état la ferme abandonnée par l'un et l'autre de ses frères.

En 1865, ses deux garçons accèdent au collège de Charleville. En 1868, elle fait entrer sa fille Jeanne Rosalie Vitalie à l'école des sœurs du Saint-Sépulcre, en face du collège. Elle surveille de près ses enfants, leur tenue vestimentaire, leurs lectures. Elle écrit ainsi à un jeune professeur de rhétorique, Georges Izambard, ayant prêté un roman de Victor Hugo à Arthur, Les Misérables, que ce n'est pas une bonne lecture pour un enfant. Elle ne s’oppose pas pour autant aux promenades de son fils et de ce même Georges Izambard, le jeudi et le dimanche. Ces promenades ouvrent de nouveaux horizons à cet adolescent doté de grandes facilités intellectuelles. En 1869, la famille Rimbaud déménage à nouveau pour s'installer quai de la MadeleineLe quai de la Madeleine est devenu depuis le quai Rimbaud, et l'immeuble a été transformé en 2004 en un lieu de mémoire, la Maison des Ailleurs.. Mais bientôt, les événements se précipitent.

Famille en désordre La guerre de 1870 éclate entre la France et la Prusse. Son aîné Frédéric s'engage dans l'armée française, alors que son deuxième fils Arthur multiplie les fugues, entrecoupées de passages à Charleville, pour s'y « requinquer » malgré les remontrances de sa mère. Celle-ci apprend fortuitement qu'il est à Douai dans la famille d'Izambard, ou qu'il est incarcéré à la prison de Mazas, puis qu'il est reparti pour Bruxelles ou pour Londres. Vitalie Rimbaud multiplie les courriers à Georges Izambard, et à ce Paul Verlaine, dont elle a appris l'existence. Frédéric réapparaît en . Le , Charleville et Mézières capitulent devant les troupes prussiennes.

vignette|Première édition d’Une saison en enfer, en 1873, par un éditeur de Bruxelles.|alt= En , le procès en divorce intenté à Paul Verlaine par la famille de Mathilde Mauté, en vue d'obtenir la séparation juridique des époux Verlaine, risque de mettre en cause Arthur Rimbaud. Celui-ci sollicite sa mère Vitalie pour qu'elle persuade Mathilde Mauté que les griefs qui lui sont faits ne sont que des calomnies et pour qu'elle récupère dans l'appartement de la famille Verlaine des courriers et des manuscrits. Vitalie n'hésite pas, et se rend à Paris, rue Nicolet. La démarche échoue. , écrit Mathilde Mauté .

Apprenant par une lettre de Paul Verlaine qu'il parle de se suicider, Vitalie lui écrit le une lettre émouvante et franche ( lui indique-t-elle) où elle lui parle de sa propre vie : . Et elle l'exhorte à reprendre confiance. Son courrier traduit à la fois sa force de caractère, ses fragilités, et les blessures qu'elle a gardées pour elle. Paul Verlaine, touché par cette lettre, la conserve dans son portefeuilleCette correspondance sera saisie ultérieurement sur Verlaine et classée par un juge, dans son dossier d'inculpation, à Bruxelles..

Le , Arthur retrouve sa mère, et ses frère et sœurs, à Roche. Quelques jours auparavant, il avait rejoint Verlaine à Bruxelles et une discussion orageuse s'était terminée par deux coups de revolver tirés sur lui par Verlaine. Une balle l'avait touché au poignet. Il retourne à Bruxelles en août ou septembre pour porter le manuscrit dUne saison en enfer à un imprimeur, édition à compte d'auteur rendue possible par une avance de fonds de sa mère VitalieErnest Delahaye écrit le 21 août 1896 à Paterne Berrichon : «Rimbaud a fait éditer la Saison à Bruxelles à ses frais - générosité momentanée de R.».. C'est la première édition d'une œuvre d'Arthur Rimbaud. Interrogé sur le sens du texte, Arthur répond à sa mère : .

Le , les troupes prussiennes quittent les Ardennes qu'elles occupaient encore. Le frère d'Arthur, Frédéric, s'engage pour dans l'armée.

Voyage à Londres En , parti seul à Londres, Arthur tombe malade et est hospitalisé. Il appelle sa mère à son secours. Celle-ci n'hésite pas et décide de gagner la capitale britannique, avec sa fille Jeanne Rosalie Vitalie. L'une et l'autre n'ont jamais encore quitté la France. La plus jeune fille de Vitalie, Isabelle, est laissée aux soins des sœurs du Saint-Sépulcre. Partant très tôt de Charleville le dimanche matin (sacrifiant l'office religieux), les deux Ardennaises prennent le train de de Valenciennes, puis de là gagnent Douai, Lille et Calais. Un bateau à vapeur les emmène ensuite à Douvres. Elles y débarquent à du matin, après avoir souffert du mal de mer. Elles prennent le train de et demi et arrivent en gare de Londres à et demi. Arthur, qui est sorti de l’hôpital, les accueille, et les mène à une pièce qu'il a louée pour elles. , écrit sa sœur Jeanne Rosalie Vitalie dans son journal, .

Les deux jours qui suivent leur arrivée sont consacrés à la découverte de Londres, guidées par un Arthur Rimbaud attentionné et affectueux : le Parlement, les bords de la Tamise, la Tour de Londres, la Cité, la cathédrale Saint-Paul, les grands magasins, un musée de peinture, les docks, etc., tous les lieux les plus symboliques de la ville sont visités. Arthur les conduit également dans un passage souterrain sous la Tamise, qu'il avait emprunté quelques années auparavant avec Verlaine. Il s'efforce de leur transmettre également quelques mots essentiels, en anglais.