En linguistique, le terme « modification phonétique » est utilisé dans un sens large et dans un sens restreint. Dans le premier, il dénomme tout changement d’un phone (son) ou d’un groupe de phones, ainsi que tout changement d’un mot ou d’une succession de deux mots provoqué par la transformation, la disparition ou l’apparition d’un tel segment.

Dans son sens restreint, on parle de modification phonétique seulement en tant que phénomène dans l’histoire de la langue. Une telle modification peut avoir eu lieu dans une certaine période de l’histoire et ne plus s’être produite ensuite, mais certaines modifications phonétiques ont eu lieu au niveau morphophonologique et se manifestent dans la langue du aussi en tant qu’alternances phonétiquesDubois 2002, .Bussmann 1998, .Eifring et Theil 2005, .Crystal 2008, .Constantinescu-Dobridor 1998, article modificare, partie ~ fonetică.Kálmán et Trón 2007, ..

Dans le cas des modifications phonétiques se produisant avec régularité, on parle traditionnellement de « lois phonétiques », mais ce terme est évité par certains linguistes actuels, qui constatent que ces changements présentent assez d’exceptions pour qu’il soit justifié d’éviter la connotation d’obligativité et d’immuabilité du terme « loi »Dubois 2002, .Bussmann 1998, .Bidu-Vrănceanu 1997, .Constantinescu-Dobridor 1998, article lege « loi »..

Comme la langue évolue de façon continue, des modifications phonétiques se produisent tout le temps. Tant dans l’histoire de la langue que dans son état à un certain moment, y compris actuel, les modifications phonétiques sont initialement individuelles. Du moins, certaines peuvent être validées ultérieurement par la communauté linguistique, consacrées par l’usage général et finalement intégrées dans la variété standard de la langue, si elle possède déjà une telle variétéBidu-Vrănceanu 1997, .. Il peut coexister dans la langue des variantes, l’une avec une certaine modification phonétique, l’autre sans cette modification. De telles variantes peuvent coexister dans la même variété de langue ou dans des variétés différentes ; par exemple, l’une dans la variété standard, l’autre dans une variété régionale, ou l’une dans un registre de langue standard ou non standard, l’autre dans un autre registre. Il existe aussi des modifications phonétiques strictement individuelles, par exemple dans le langage des enfants au cours de l’apprentissage de la paroleConstantinescu-Dobridor, article metateză « métathèse »..

Certains des termes désignant des modifications phonétiques ont été empruntés à la rhétorique, où ils comptent parmi les figures de style de la catégorie des figures sonores, employées par des écrivains pour réaliser des effets stylistiques ou pour répondre aux nécessités de la versificationBidu-Vrănceanu 1997, ..

Classification des modifications phonétiques

Les modifications phonétiques peuvent être classifiées selon divers critères.

Modifications non conditionnées et modifications conditionnées

Une modification non conditionnée, appelée aussi non combinatoire, est spontanée et dépend seulement de la nature du phone en cause, indépendamment de son contexte phonétique. Telle est la disparition du phonème latin /h/ dans les mots hérités par toutes les langues romanes, même si, dans certaines, il est rendu par écrit en début de mot en vertu du principe étymologique appliqué dans leur orthographe , ex. : prehendere, homo > prendreTLFi, article prendre., homme [ɔm]TLFi, article homme. ; prinde, om. Un autre exemple est, en roumain, la diphtongaison de [ɛ] latin en [je] : ferrum > fier « fer », pectus > piept « poitrine ».

Une modification conditionnée (combinatoire) est provoquée par l’influence de sons voisins. Par exemple, [e] accentué devant une syllabe contenant un [ə] se diphtongue dans certains mots roumains, et les deux segments alternent en fonction du genre, du nombre et du cas du mot, ex. : negru « noir » – neagră « noire ».

Modifications phonétiques et modifications phonologiques

Bien que, traditionnellement, on ne parle que de modifications phonétiques, il se distingue tout de même deux catégories de modifications selon qu’elles modifient ou non le système des phonèmesSection d’après Dubois 2002, .. Certaines consistent seulement dans la modification de la prononciation d’un phonème sans que le système phonologique de la langue en soit affecté. Ce sont des modifications phonétiques proprement dites, par exemple l’évolution des voyelles longues du vieil anglais vers des diphtongues en anglais moderne, comme dans le mot stan [staːn] > stone [stown] « pierre ».

Par contre, les disparitions de phonèmes constituent des modifications phonologiques. En ancien français, par exemple, il y avait les consonnes affriquées /ts/ et /dz/, qui ont évolué vers les fricatives /s/ et /z/, respectivement. Des paires minimales ont ainsi disparu, dont les membres sont devenus des homonymes, même si l’écriture les distingue, ex. cire et sire.

Modifications en fonction de la tendance de la force des sons

On peut diviser les modifications phonétiques en deux grandes catégoriesSection d’après Kálmán et Trón 2007, p.108-111, sauf l’information de la source indiquée à part..

Certaines modifications mènent à l’adoucissement des sons en cause, qui peut aller jusqu’à leur disparition. L’affaiblissement va toujours dans le sens de la diminution des différences existantes et perceptibles, ayant lieu dans des positions où les différences sont de toute façon relativement peu perceptibles, étant ainsi moins informatives quant au sens exprimé, par exemple dans les syllabes atones. Ainsi, dans les mots empruntés par l’anglais au français, la différence entre /ɛ/ et /a/ a disparu en syllabe atone, les deux passant à /ə/ : performe [pɛʁˈfɔʁm] > perform [pəˈfɔːm], parade [paˈʁad] > parade [pəˈreɪd].

Un cas de disparition d’un son dans la plupart des contextes phonétiques est celui de la voyelle atone finale de mot /a/ du latin dans les mots hérités par le français, ex. porta > porte [pɔʁt]. Un cas semblable en hongrois est la disparition des voyelles finales brèves, celles-ci étant toujours atones, ex. utu > út « chemin ».

D’autres phénomènes d’affaiblissement consistent en des fusions de sons. L’une de celles-ci est la monophtongaison, c’est-à-dire la réduction d’une diphtongue à une voyelle, comme dans le cas de la diphtongue latine au [aw] évoluée en français à [o], ex. aurum > or.

Il y a aussi des cas de fusion de segments de mot relativement longs en un seul son, ex. vitellus > veau [vo].

Le durcissement des sons a lieu dans des positions où les différences se perçoivent de toute façon relativement bien (en syllabe accentuée, en début de syllabe, etc.) et va dans le sens d’une perceptibilité encore plus importante. En latin et dans certaines langues romanes, par exemple, des voyelles brèves en syllabe accentuée se sont allongées (ex. amo « j’aime » > amo [aːmo]) ou se sont diphtonguées : schola « école » > scuola, escuela ; mola « moulin » > moară.

Modifications en fonction de leur motivation

Certaines modifications phonétiques sont motivées phonétiquement, c’est-à-dire par la tendance à diminuer l’effort articulatoire.

L’une des voies par lesquelles cet effort diminue est la simplification des segments, par exemple la dénasalisation des voyelles nasales par la disparition de l’un des composants de leur articulation. Ainsi, le voile du palais n’est plus abaissé (composant par lequel l’air expiré passe par les fosses nasales aussi), l’air passant seulement par la bouche et les voyelles devenant orales. Cette modification s’est produite de façon régulière dans l’évolution de plusieurs langues slaves. En vieux slave, il y avait encore des voyelles nasales, mais en slovène, par exemple, il n’y en a plus. Des mots qui ont évolué ainsi sont *językъL’astérisque (*) marque des formes de mots non attestées mais reconstituées par les linguistes. > jęzik > jezik « langue » et *rǫka > roka « main »Doulitchenko 2005, ..

Une autre voie de la diminution de l’effort articulatoire est la simplification des séquences de sons. L’une des modifications par lesquelles elle se réalise est l’assimilation, c’est-à-dire le rapprochement des caractéristiques de sons voisins ou proches. Elle a lieu, par exemple, entre le son final d’un mot et celui initial du mot suivant, facilitation de la prononciation qui rend la parole fluide, comme lorsque le syntagme anglais ten mice « dix souris » se prononce en un seul mot, [ˈtemmaɪs]Crystal 2008, .. Une autre voie de la simplification des séquences est celle de la structure syllabique par introduction d’un son, par exemple d’une voyelle, devant les groupes de consonnes initiales de mot (ex. vieux slave dvor > udvar « cour »A. Jászó 2007, .), modification appelée prothèse, ou par l’affaiblissement des sons et, finalement, leur chute, ex. vieil anglais nama > moyen anglais name [nεmə] > anglais moderne name [neɪm] « nom »Bussmann 1998, ..

Motivation analogique

Les modifications peuvent aussi être motivées par l’analogie, qui facilite l’apprentissage. Elle se manifeste par l’influence réciproque entre des mots appartenant au même champ sémantique. En roumain, par exemple, l’introduction d’un m non étymologique (modification appelée épenthèse) dans le mot octombrie « octobre » s’explique par la présence de la même consonne dans les noms d’autres mois : septembrie, noiembrie, decembrieBidu-Vrănceanu 1997, ..

Motivations extralinguistiques

Les modifications phonétiques sont parfois motivées par des facteurs socio-psychologiques, telle la tendance à atteindre un rayon maximal dans la communication, à s’adapter aux normes de certains groupes sociaux, etc. On adopte, par exemple, des caractéristiques de variétés de langue plus prestigieuses, telle la prononciation [toˈmaːtoː] par certains Américains du mot tomato « tomate », au lieu de sa prononciation standard américaine [təˈmeɪtoʊ], en vertu d’une prononciation britannique standard imaginée, alors qu’en réalité le standard britannique recommande la prononciation [təˈmɑːtəʊ]Bussmann 1998, ..

Modifications phonétiques historiques

Dans la première moitié du , Rasmus Rask, lettré danois, et Jacob Grimm, lettré allemand, ont remarqué que, dans l’histoire des langues, certaines modifications phonétiques avaient eu une certaine régularité. Leur intuition a été développée par des membres de l’école linguistique appelée celle des « néogrammairiens », tels Wilhelm Scherer et Hermann Paul, qui ont essayé de démontrer que ces modifications avaient un caractère de lois, comme les lois naturelles. Bien qu’ultérieurement il ait été démontré qu’il ne s’agissait pas de lois immuables, il existe des modifications phonétiques systématiques produites selon le principe suivant : si un son X se transforme en un son différent X’ dans un mot, la même modification a lieu dans tous les mots qui comportent le son X, ou dans tous les mots où le son X est dans un certain contexte phonétique. Ainsi, certaines modifications ont eu lieu dans toutes les langues qui descendent d’une même langue de base , par exemple, le phonème latin /h/ a disparu dans toutes les langues romanes. C’est une ressemblance phonétique systématique. D’autres modifications, partant d’un son ou d’un groupe de sons dans un certain contexte dans la langue de base, ont eu lieu différemment d’une langue à l’autre, mais dans tous les mots qui remplissent les mêmes conditions. Par exemple, le groupe /kt/ du latin (ex. octo « huit », lactem « lait », factum « fait ») a donné /[t͡ʃ]/ (ocho, leche, hecho), /tt/ (otto, latte, fatto), /jt/ (oito, leite, feito), /pt/ (opt, lapte, fapt). Ce sont des différences phonétiques systématiques.