Le Jeu des perles de verre, Essai de biographie du Magister Ludi Joseph Valet accompagné de ses écrits posthumes (titre original allemand : Das Glasperlenspiel, Versuch einer Lebensbeschreibung des Magister Ludi Josef Knecht samt Knechts hinterlassenen Schriften) est un roman utopique de Hermann Hesse. Hesse en commence la rédaction en 1931 et le fait publier en deux tomes en Suisse en 1943 après que le manuscrit a été refusé à la publication en Allemagne en raison des opinions de l'auteur, s'inscrivant notoirement à contre-courant du régime nazi. Ce sera son dernier grand roman et l'œuvre maîtresse à l'origine de l'attribution à Hesse du prix Nobel de littérature en 1946.
Il s'agit pour l'essentiel d'une biographie fictive écrite au , celle de Joseph Valet (Josef Knecht), à la fois maître d'enseignement supérieur et guide spirituel dont on suit l'éducation, la carrière et l'évolution intellectuelle. L'histoire se déroule principalement en Castalie, province pédagogique imaginaire et ordre culturel. À travers la vie de Joseph Valet le lecteur découvre une autre manière de vivre la culture, et notamment son expression dans un jeu inédit, le Jeu des perles de verre qui donne son nom au roman.
Genèse de l'œuvre Le livre porte une dédicace « Aux Pèlerins d'Orient » (en allemand : ), lesquels sont mentionnés également dans le premier chapitre d'introduction historique, en référence à l'histoire racontée dans le roman précédent paru en 1932, Le Voyage en Orient. Ce premier chapitre s'ouvre lui-même sur une épigraphe composée d'une citation latine (avec sa traduction , ) d'un savant scolastique fictif, Albertus Secundus, dont on apprend un peu plus loin qu'il est l'un des ancêtres intellectuels du jeu de perles de verre. Ce passage est extrait du vingt-huitième chapitre du premier livre de son traité rédigé en latin dont le titre abrégé est : Tract. de cristall. spirit paru aux éditions Clangor et Collof..
, dit la citation, est presque obligé de présenter (en allemand : sei geradezu dazu genötigt, , et en latin : [...] ).
Projets antérieurs Hesse prévoyait à l'origine d'écrire plusieurs vies différentes de la même personne au cours de ses différentes réincarnations. Au lieu de cela, il s'est concentré sur une histoire se déroulant dans le futur et a placé les trois histoires plus courtes, écrites par Joseph Valet lui-même à la fin du roman.
Deux ébauches d'une quatrième vie ont été publiées en 1965, la deuxième étant remaniée à la première personne et s'interrompant plus tôt. Datées de 1934, elles décrivent l'enfance et l'éducation de Knecht, qui est ici un théologien souabe, né une douzaine d'années après le traité de Ryswick, à l'époque du duc Eberhard-Louis de Wurtemberg. Pour dépeindre les autres personnages, Hesse s'inspire largement de biographies réelles : celles de Friedrich Christoph Oetinger, de Johann Friedrich Rock, de Johann Albrecht Bengel et de Nicolaus Zinzendorf, représentant la caste des mentors du piétisme. Knecht est fortement attiré par la musique, aussi bien celle de Pachelbel que celle, également du siècle germanique, de Buxtehude. Le fragment s'interrompt lorsque Knecht, jeune contemporain de Bach assiste par hasard à un récital d'orgue donné par ce dernier à Stuttgart.
Structure du livre La forme du livre, bien plus que celle du roman, est celle de l'essai biographique. Celui-ci, d'environ 400 pages, est précédé d'une introduction au jeu des perles de verre (env. 40 p.), et comprend en annexe divers écrits laissés par le héros du livre (env. 140 p.): Des poésies de jeunesse ainsi que trois autobiographies fictives.
Le Jeu vignette|upright=1|alt=cadre de bois comportant plusieurs tiges parallèles sur lesquelles sont enfilées des boules noires|Le boulier (ici, un suanpan) est mentionné par le narrateur comme étant le support d'un précurseur du jeu des perles de verre inventé par le musicologue Bastian Perrot.
Les origines et l'évolution au cours du temps du jeu des perles de verre, ainsi que ses principes généraux, sont détaillés par le narrateur dans un chapitre inaugural préliminaire à la partie principale de forme biographique. Ce jeu réalise à ses débuts la synthèse pythagoricienne de la musique et des mathématiques puis par la suite de toutes les connaissances humaines, son formalisme abstrait étant capable de saisir tous les champs de la pensée et de la culture. Le Jeu va ainsi bien plus loin que les jeux de stratégie. Ses règles formelles ne sont pas précisées, mais de longs passages permettent de se faire une idée des qualités requises de la part des joueurs et de saisir l'importance de l'esthétique et de la spiritualité.
Historique vignette|gauche|redresse=1|alt=dessin en couleurs extrait d'une miniature représentant un personnage coiffé d’un chapeau rouge vif.|Nicolas de Cusa, coiffé du galero. Ses spéculations mathématiques figurent parmi les éléments ayant donné naissance au Jeu des perles de verre. Miniature extraite de la Chronique de Nuremberg (1493), de Hartmann Schedel (1440-1514). Le Jeu des perles de verre a commencé comme divertissement de musicologues, avant de séduire les mathématiciens. Le narrateur cite comme ancêtres du jeu, outre Albertus Secundus, l'auteur médiéval fictif de l'épigraphe du traité, une personnalité historique réelle, le philosophe et théologien du Nicolas de Cusa (1401-1464), auteur d'un traité paru en 1463 intitulé De ludo globi dont .
Principes L'introduction qui forme le début de l'ouvrage indique que les règles du jeu sont codifiées de manière perfectionnée dans une écriture symbolique comportant une grammaire particulière, ce qui aboutit à une sorte de langage secret ou s'expriment à la fois les sciences et les arts et plus particulièrement les mathématiques et la musique en établissant des rapports entre elles. Le Jeu des perles de verre, poursuit le narrateur , ce qui n'est pas sans rappeler, souligne le médiéviste allemand Andreas Speer, un autre jeu symbolique impliquant le jet d'objets également sphériques décrit par Cusa dans son « Jeu de la boule » :
Pratique
Vie de Joseph Valet La formation Le jeune Joseph Valet est repéré par ses instituteurs comme un élève très doué. Il reçoit un jour la visite du Maître de Musique, qui vient se rendre compte par lui-même des qualités du garçon. L'examen, qui finalement a plus l'air d'un jeu musical que d'une pénible épreuve, se révèle concluant, et Joseph Valet rejoint l'internat de l'école d'élite de Waldzell, avec l'espoir de rejoindre un jour l'Ordre de Castalie.
C'est un tout autre monde qu'il découvre : une utopie de l'École (puis de l'Université), où on laisse les étudiants choisir leurs matières de prédilection. On voit ainsi Joseph refuser longtemps de participer aux cours sur le jeu des perles de verre, cette discipline pourtant centrale, la plus noble de toutes, parce que la plus abstraite et étrangère au monde.
Il préfère de loin se consacrer à la musique, ou à disputer avec son condisciple Plinio Designori, un fils de bonne famille, recevant une éducation d'élite, mais ayant vocation, sa formation terminée, à quitter ce monde utopique et à faire sa vie dans le monde ordinaire : Designori aime à débiter toutes sortes de critiques envers la Castalie, Joseph Valet met un point d'honneur à ne laisser aucun de ses arguments sans réponse. Joseph Valet profite également de ces années de formation pour apprendre le chinois dans un institut spécialisé dans les études confucéennes, et se fait disciple du Frère Aîné, un Castalien devenu ermite taoiste. C'est avec lui qu'il étudie la philosophie de Tchouang Tseu ainsi que le Yi King ou traité des mutations, le livre des oracles chinois.
En mission Un jour cependant, les études s'achèvent, Joseph Valet rejoint l'Ordre, et est envoyé en mission à Mariafels, un monastère bénédictin. La consigne est très vague – intéresser les moines au Jeu des perles de verre. Aussi, Joseph Valet décide-t-il de mettre à profit ce temps passé au monastère pour poursuivre ses études de musique : ces vieux murs renferment nombre de partitions originales ! À Mariafels, Joseph Valet fait la connaissance du Père Jacobus, un esprit remarquable, engagé dans le jeu politique et diplomatique de son temps, et que les qualités intellectuelles de Joseph Valet impressionnent. Ce dernier réussira même à intéresser le Père Jacobus à la Castalie et à ses idéaux. Après quelques années, Joseph Valet est rappelé et comprend le sens de sa mission : la Castalie cherche un rapprochement avec une Église Catholique que les guerres qui suivirent l'âge des éditorialistes ont revigorée, et tout contact est alors bon à prendre. Que Joseph ait pu faire changer d'opinion le Père Jacobus est en soi un énorme succès, mais on en demande encore davantage à Joseph Valet, qui repart en mission à Mariafels, auprès du Père Jacobus. Ce dernier, formé à la diplomatie n'est cependant pas dupe, mais se montre coopératif.
Ludi Magister De retour de sa mission à Mariafels, Joseph laisse clairement entendre qu'il n'a pas l'intention de devenir ambassadeur des Castaliens au Vatican, mais aimerait plutôt se consacrer à la musique et au Jeu des perles de verres. À Waldzell, il assiste à l'impuissance de l'ombre (le remplaçant) du Ludi Magister, tombé gravement malade juste avant les grandes cérémonies du Jeu : l'élite des joueurs chicane le remplaçant, qui n'est délivré de ses tourmenteurs que par la mort du Ludi Magister. L'Ordre, au vu des services rendus par Joseph, et de son talent personnel, décide de faire de lui le nouveau Ludi Magister, le responsable de tout ce qui touche de près ou de loin au jeu des jeux. Cette tâche demande un travail colossal, auquel Joseph se consacre corps et âme. Pour sa première Cérémonie, il construit, en collaboration avec son ami Tegularius, un jeu s'inspirant de la construction des maisons chinoises ; la Cérémonie est un succès, Joseph parvient à faire reconnaître sa supériorité sur l'élite, et les mois puis les années passent, où Joseph se donne complètement au Jeu et à l'Ordre. Durant ces années toutefois, il voit mourir le Maître de Musique, celui qui l'avait fait venir à Waldzell, et avec qui il avait lié des liens très étroits : une mort dans la sérénité.
L'émancipation Un jour, Joseph Valet revoit son vieil ami Designori : il compatit à tous les malheurs qui ont été son lot, mais il sent qu'il peut mettre à profit ce contact avec Designori pour faire une chose impensable pour les Castaliens, quitter l'Ordre et rejoindre le monde extérieur. C'est que les critiques portées par Designori n'ont jamais été complètement réfutées : la Castalie vit dans son petit monde, et cultive le Jeu des perles de verres comme une relique sacrée. Et d'ailleurs, sur le plan pédagogique, la Castalie produit des êtres complètement inadaptés, comme Tegularius par exemple.
Joseph Valet décide finalement de mettre son plan à exécution : après une dernière entrevue avec le chef suprême de l'Ordre, il deviendra le précepteur du fils de Designori, Tito. Mais Joseph ne survivra pas longtemps dans le monde extérieur : voulant rejoindre son disciple et lui montrer qu'il n'est pas un vieux professeur physiquement affaibli, Joseph se noie dans un lac de montagne, non sans avoir laissé une profonde impression sur Tito.
Les trois autobiographies fictives finales
Personnages vignette|upright=1|gauche|alt=photographie en noir et blanc d'un homme d'apparence concentrée, occupé à écrire en fumant|Thomas Mann a servi de modèle au personnage de Thomas de la Trave, le prédécesseur de Joseph Valet.