Phèdre est une tragédie en cinq actes et en vers de Jean Racine créée sous le titre de Phèdre et Hippolyte, le au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne à Paris.
Mettant en scène l'amour conçu par Phèdre, femme de Thésée, pour Hippolyte, fils du roi et d'une Amazone, la pièce est rejouée depuis longtemps, considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de son auteur, Phèdre a marqué plusieurs générations de lecteurs. Les références à la tragédie sont nombreuses dans la littérature universelle et dans les arts, à commencer par À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, où elle tient une place privilégiée..
Historique
Phèdre est la dernière tragédie profane de Racine. Elle suit Iphigénie, écrite en été 1674. Elle est suivie d'un long silence de douze ans au cours duquel Racine se consacre au service du roi Louis XIV (il est son historiographe) et à la religion. Une nouvelle fois, il choisit un sujet de la mythologie antique déjà traité par les poètes tragiques grecs et romains.
Composition Cette pièce a été publiée pour la première fois, l’année de sa création, sous le titre Phèdre et Hippolyte. Racine n'adoptera le titre de Phèdre qu'à partir de la seconde édition de ses Œuvres en 1687.. Comportant , elle s’inspire de la mythologie grecque, et plus particulièrement de l'Hippolyte d'Euripide.
Dans la préface de 1677., Racine évoque ses sources, et principalement le poète grec Euripide (484-406 ), qui dans sa tragédie Hippolyte porte-couronne (428 ) avait traité le mythe de Phèdre après l’avoir traité dans Hippolyte voilé, aujourd’hui perdu. Dans la pièce conservée, le héros est poursuivi par la déesse de l'amour, Aphrodite, qui dès les premiers vers clame sa fureur d'être délaissée par le jeune homme au profit d'Artémis. Dans Phèdre, Vénus s'acharne contre la famille de la reine dont l'ancêtre, le Soleil, avait révélé les amours coupables de la déesse et de Mars. La fatalité prend ainsi la forme de cette haine implacable attachée à toute la descendance du Soleil.
Sénèque, philosophe et poète romain du , est également l'auteur d’une Phèdre. Le récit de Théramène, dans toute son horreur, doit beaucoup à cette source sur laquelle Racine insiste moins. Les ravages de la passion comme maladie de l'âme, ont été également explorés par les Anciens. Citons encore les Héroïdes d’Ovide, et l’Énéide de Virgile, en particulier Les Amours de Didon et Énée.
Le regard de l'auteur sur sa pièce Racine, même s’il affecte de laisser à d’autres le soin d’en juger, laisse entendre dans sa préface qu’il voit en cette pièce « la meilleure de ses tragédies ». De fait, Phèdre lui apparaît comme l’héroïne tragique parfaite, l’intrigue tout à fait vraisemblable et le sujet propre à élever la vertu des spectateurs par la condamnation des passions et des vices.
Des débuts agités Créée le vendredi sous le titre Phèdre et Hippolyte sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne, la tragédie de Racine a aussitôt subi la concurrence d'une autre Phèdre et Hippolyte due à Nicolas Pradon et créée deux jours plus tard sur la scène du théâtre de l'Hôtel Guénégaud.. La pièce de Pradon sembla d'abord avoir les faveurs du public, la confrontation tourna cependant rapidement à l'avantage de Racine, et la pièce de Pradon fut oubliée au bout de quelques mois., mais ce « doublage » fut l'occasion d'une querelle littéraire qui, elle-même, déboucha sur l’Affaire des sonnets. En France, le sujet avait été traité déjà plusieurs fois, en particulier par Robert Garnier, auteur d'un Hippolyte un siècle plus tôt, puis par Gabriel Gilbert, qui avait écrit un Hypolite ou le garçon insensible en 1647.
Réception Tout dans Phèdre a été célébré : la construction tragique, la profondeur des personnages, la richesse de la versification et l’interprétation du rôle-titre par la Champmeslé. Contrairement à Euripide dans Hippolyte porte-couronne, Racine fait mourir Phèdre à la fin de la pièce, sur scène : elle a donc eu le temps d’apprendre la mort d’Hippolyte. Le personnage de Phèdre est l’un des plus remarquables des tragédies de Racine. Elle est à la fois victime de ses pulsions et coupable du malheur des autres, tout en aspirant à préserver toute son innocence.
Certains vers sont devenus des classiques. On a tellement célébré la musicalité de l’alexandrin « la fille de Minos et de Pasiphaé » que certains s’en sont moqués. Racine ne fait pourtant jamais de la poésie pour la seule beauté des sons. La généalogie de Phèdre est pleine de sens : elle a hérité de sa mère l’intensité de ses désirs et craint après sa mort le jugement de son père, qui est juge aux Enfers.
Très vite Phèdre s'est imposée comme l’une des pièces les plus réussies de Racine et les plus souvent représentées sur scène.
Personnages Thésée, fils d'Égée, roi d'Athènes Phèdre, femme de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé. Le personnage de Phèdre a souvent été interprété par des femmes d'âge mûr. Or, une analyse approfondie de la pièce suggère qu'il s'agit d'une jeune femme. Hippolyte, fils de Thésée et d’Antiope. Aricie, princesse du sang royal d'Athènes, sœur des Pallantides, clan ennemi Œnone, nourrice et confidente de Phèdre Théramène, gouverneur d'Hippolyte Ismène, confidente d'Aricie Panope, femme de la suite de Phèdre Gardes
La scène est à Trézène, ville du Péloponnèse.
Résumé ACTE I. Morts et aveux : le tragique exposé Scène 1 – Hippolyte annonce à son gouverneur, Théramène, qu’il s’apprête à quitter Trézène afin de se lancer à la recherche de son père, le roi Thésée. Il lui confie également son amour interdit pour Aricie. Scène 2 – Tandis que Phèdre apparaît, Hippolyte s’enfuit. Scène 3 – Phèdre déclare à Œnone, sa nourrice, son souhait de mourir, né de son amour coupable pour Hippolyte, fils que son mari, Thésée, a eu d’un premier lit avec Antiope, reine des Amazones. Scène 4 – La mort de Thésée est annoncée : elle ouvre la succession à trois prétendants : Hippolyte, Phèdre et une descendante de Pallante, Aricie, princesse déchue. Scène 5 – Cette mort donne à Œnone l’occasion d’essayer de détourner Phèdre de ses projets de suicide en lui faisant entendre que son intérêt politique la lie à Hippolyte.
ACTE II. Une double déclaration d’amour.
Scène 1 – Aricie avoue à sa confidente, Ismène, qu’elle aime Hippolyte, tandis qu’Ismène assure Aricie qu'elle est aimée d’Hippolyte. Scène 2 – Hippolyte déclare à Aricie qu’il est prêt à lui laisser le trône puis lui avoue son amour. Scène 3 – Théramène annonce la venue de Phèdre qui souhaite le rencontrer. Scène 4 – Hippolyte, prêt à partir, ordonne à Théramène de revenir sans tarder afin de lui donner l’occasion d’écourter son entretien avec Phèdre. Scène 5 – Phèdre en proie à une « folle ardeur » déclare son amour à Hippolyte, auquel elle arrache son épée pour se tuer, avant qu’Œnone n’arrête son geste et l’entraîne. Scène 6 – Théramène revient, annonce que les navires n’attendent qu’un ordre pour mettre à la voile, qu’à Hippolyte les Athéniens préfèrent Phèdre et pensent que Thésée n’est peut-être pas mort.
ACTE III. Le retour du roi Thésée. Scène 1 – Phèdre sent qu’ayant franchi les bornes de la pudeur, elle ne peut revenir en arrière et ne peut non plus renoncer à son amour. Elle espère encore et charge sa confidente de tout faire pour lui gagner l’amour d’Hippolyte. Scène 2 – Phèdre invoque Vénus et l’engage à venger l’indifférence qu’Hippolyte a toujours témoignée à la déesse. Scène 3 – Œnone revient pour annoncer à sa maîtresse que Thésée vient de rentrer. Elle lui conseille de prévenir les accusations en dénonçant calomnieusement les tentatives d’Hippolyte à son encontre. Scène 4 – Thésée se présente à son épouse qui lui réserve un accueil glacial et laisse entendre que leur union a été souillée. Scène 5 – Hippolyte, questionné par son père, garde le silence, et lui annonce son départ imminent. Scène 6 – Hippolyte se laisse d’abord aller à « de noirs pressentiments » pour finalement se convaincre que son innocence le protègera et que son amour pour Aricie ne pourra être ébranlé.
vignette|droite|Phèdre et Hippolyte par Pierre-Narcisse Guérin en 1802. ACTE IV. Calomnie et malédiction. Scène 1 – Œnone calomnie Hippolyte et le rend odieux aux yeux de Thésée. Scène 2 – Hippolyte se retrouve face à Thésée qui le maudit malgré ses dénégations et le chasse en priant Neptune de se faire l'instrument de sa vengeance. Hippolyte accusé ne dénonce pas Phèdre. Scène 3 – Resté seul, Thésée clame la nécessité qu'il soit vengé malgré l'amour qu'il portait à son fils. Scène 4 – Phèdre accourt auprès de Thésée pour retenir la vengeance qu'il s'apprête, pense-t-elle, à accomplir sur son fils, lorsqu'il lui apprend qu'Hippolyte aime Aricie. Scène 5 – Dans un monologue, Phèdre se refuse à défendre celui qui la dédaigne pour une autre. Scène 6 – Phèdre, perdue de désespoir, maudit Œnone qu'elle accuse de l'avoir détournée de ses projets pour la mettre en présence d'Hippolyte qu'elle a ensuite calomnié.
ACTE V. Morts et expiation : le tragique dénoué Scène 1 – Aricie veut s’enfuir avec Hippolyte afin qu'ils se trouvent des alliés pour défendre leur cause, non sans s'être unis auparavant par les liens du mariage. Mais le jeune homme refuse pour la protéger. Scène 2 – Thésée vient chercher des éclaircissements auprès d'Aricie. Scène 3 – Il essaie de ternir l'amour qu'elle professe pour Hippolyte, mais Aricie insinue que le « monstre » n'est pas celui qu'il croit. Scène 4 – Le doute s'est insinué en Thésée qui décide d'interroger à nouveau Œnone. Scène 5 – Thésée est informé du suicide d'Œnone par noyade et de l'égarement de Phèdre. Il ordonne alors qu'on informe son fils qu'il souhaite le voir et l'entendre et prie Neptune de ne pas exaucer son vœu de vengeance à l'égard d'Hippolyte. Scène 6 – Théramène rapporte à Thésée la mort de son fils dans le combat qui l'a opposé à un monstre marin précipité sur la terre ferme. Scène 7 – Phèdre, qui vient d'absorber une dose de poison, avoue sa faute à Thésée avant de mourir. Le père annonce qu'il va rendre les derniers honneurs à son fils et adopter celle qu'il aimait.
Analyse En écrivant Phèdre, Racine s’inspire de la tragédie antique en illustrant les notions de mimèsis et de catharsis tout en répondant aux exigences de la tragédie classique, qui s’appuie sur des règles précises fixant le cadre dans lequel l’action est circonscrite et sur la nécessité d’obéir à la bienséance.
Mimèsis et vraisemblance La tragédie repose sur la mimèsis, telle qu’Aristote la concevait, à savoir non pas une simple imitation du réel, mais un réel retravaillé par la création poétique : il importe donc de rendre l’histoire crédible au spectateur tout en veillant à « l’intrigue, les caractères, l’expression, la pensée, le spectacle.. » Pour ce faire, il est nécessaire de respecter la règle dite des « trois unités ».
Unité d’action : la pièce doit reposer sur une seule intrigue. Dans Phèdre, l’intrigue est essentiellement amoureuse et porte sur la passion interdite de la reine. L’intrigue politique – l’amour d’Hippolyte pour Aricie que le roi ne saurait accepter – et les péripéties telles que la mort annoncée de Thésée et son retour inattendu, nourrissent la première. La présence de Thésée donne ainsi à l’action son unité. Unité de lieu : toute l’histoire se déroule à Trézène. Unité de temps : « La tragédie essaie autant que possible de tenir dans une seule révolution du soleil..», en l’occurrence du matin où Hippolyte décide de se lancer à la recherche de son père et Phèdre de se donner la mort, jusqu’au soir où Hippolyte et Phèdre meurent.
Catharsis et édification La tragédie a une vocation morale en ceci qu’elle doit aider le spectateur à se libérer de ses passions par l’effet d’une purgation (catharsis) : cela ne sera possible que s’il éprouve pitié et terreur devant le comportement excessif et funeste des personnages, comme c’est le cas lorsqu’il se retrouve témoin de la passion coupable de Phèdre et de ses conséquences désastreuses.