Les missions espagnoles de Californie (ou plus simplement les missions de Californie) sont une série d'établissements religieux, dont la gestion est confiée à l'ordre des Franciscains. Ces missions sont créées entre 1769 et 1823 par la Couronne espagnole avec le double objectif de convertir au christianisme les peuples autochtones et de participer au contrôle politique du territoire.
À l'époque coloniale, la Haute-Californie est une lointaine possession dont la Couronne espagnole ne se préoccupe qu'à partir du moment où l'Empire russe commence à y établir des colonies. À partir de la seconde moitié du , elle utilise le système qui combine des « presidio » (établissements militaires), des missions (fondations religieuses) pour contrôler le territoire et des ranchos (des concessions de terrains) réputés appartenir à la Couronne et à des bénéficiaires qui sont supposés les mettre en valeur.
D'abord largement romancées par les historiens de l'Église, puis par le marketing territorial et mémoriel, la littérature, le cinéma, l'immobilier et le tourisme, les missions espagnoles de Californie ont été globalement un triple échec, du point de vue humain, économique et politique.
Les problèmes de l'historiographie L'histoire des missions espagnoles de Californie comporte deux grandes phases : une première période, entre 1770 et 1810, où elles participent aux structures et aux entreprises de réforme de l'Espagne et de son empire colonial, et une seconde période, entre 1810 et 1850, où elles se trouvent confrontées à la crise de l'empire colonial, et aux péripéties de la construction de deux projets de constructions étatiques : le Mexique et les États-Unis.
À la suite de Frederick Jackson Turner, les historiens américains se sont fortement polarisés sur le concept de frontière, supposé constituer l'expérience centrale et explicative du caractère américain : la frontière était le lieu par excellence où le pionnier se défaisait de ses vieux oripeaux européens et forgeait son caractère américain entreprenant, égalitaire, démocratique. Herbert Eugene Bolton, un élève de Turner, enseignant à l'université de Berkeley développe, de son côté, le concept de « borderlands » supposé couvrir l'aspect espagnol de l'expérience coloniale. Les conclusions de Bolton le conduisaient à définir un sous champ d'études, placé sous la dépendance d'institutions comme la monarchie ou l’Église plutôt que dans les mains de courageux aventuriers sans peur et sans reproche.
À partir des années 1960, mais surtout de débats et de polémiques pendant les années 1980, un certain nombre de chercheurs ont remis en cause ces visions ethnocentrées qui font, certes, une bonne part à la légende noire de l'Empire espagnol, vu comme une construction dont la culture catholique, absolutiste et liberticide aurait été transmise à ses héritiers mexicains, mais qui ignorent surtout les amérindiens et de nombreux autres groupes implicitement voués à ne jouer que des rôles passifs et écrits d'avance par la « » (la thèse de la frontière). Ces travaux démontrent que la frontière n'était pas un lieu d'accomplissement d'une destinée manifeste, mais un lieu de rencontre, d'affrontement et de négociation, un théâtre de violences et non pas la scène de l'épanouissement des destinées pacifiques et égalitaires, des communautés dépendantes des capitaux qu'elles attiraient, des décisions de l'État qu'elles suscitaient et non des havres en autarcie économique, sociale, culturelle et politique où les libertés individuelles prospéraient.
Du point de vue de l'historiographie mexicaine, l'histoire de la Haute Californie durant la période coloniale et pendant la phase comprise entre le traité de Córdoba et le traité de Guadalupe Hidalgo est dans un angle mort. La fédération mexicaine naissante a su faire, tant sous sa forme libérale que sous sa forme centraliste, des deux Californie et du Nouveau-Mexique, des états souverains sur le papier seulement, et les a plus ou moins administrés comme des territoires sous la dépendance directe du gouvernement fédéral. La solution institutionnelle n'est trouvée, pour la Basse-Californie en 1954, et pour la Basse-Californie du Sud, en 1974 seulement, et sous l'influence de processus complexes qui n'ont plus grand-chose à voir avec ceux de l'époque coloniale.
La bureaucratie bourbonienne produisit de nombreux documents, dont certains révélaient indirectement la civilisation des peuples autochtones des régions côtières de la Haute-Californie auxquels ils laissent, au fond, assez peu la parole. Mais le travail des chercheurs a longtemps été et reste gêné par la dispersion des fonds d'archives. Les archives de l'administration vice-royale, puis celles de l'administration de la province puis du territoire, après l'indépendance du Mexique, sont conservées par les Archives générales de la nation à Mexico.
Les archives générales, relatives à l'activité de franciscains au Mexique et dans une partie de l'Amérique-centrale sont conservées par la bibliothèque de l'Institut national d'anthropologie et d'histoire à Mexico. Certains documents relatifs à leurs rapports avec la vice-royauté et certains incunables sont conservés aux Archives générales de la nation à Mexico, les documents relatifs à leurs rapports directs avec la Couronne espagnole, pour la plupart, sont conservés aux Archives générales des Indes à Séville.
Les archives produites par l'administration provinciale puis territoriale pour leurs besoins spécifiques sont restées en Californie. Certains originaux ont brûlé avec San Francisco lors du tremblement de terre et du grand incendie de 1906, mais des copies avaient été réalisées par l'historien et ethnologue Hubert Howe Bancroft. Ces copies sont conservées aujourd'hui par la de l'université de Californie à Berkeley.
L'essentiel des archives des missions sont conservées par l'archevêché de San Francisco sous le nom de « Taylor Papers collection », au à Menlo Park. Une autre partie des archives des missions est conservée à Santa Barbara. La Bancroft Library détient des copies de ces deux fonds.
Histoire
550px|Californie
Les Franciscains en Nouvelle-Espagne Le premier évêché créé au royaume de Nouvelle-Espagne est celui de Tlaxcala, qui est déplacé à Puebla en 1543. L'évêché de Mexico est pourvu d'un titulaire, Juan de Zumárraga, qui prend ses fonctions le . De nouveau évêchés apparaissent rapidement au sud et au sud-est de la capitale : Diocèse de Trujillo/Comayagua en 1531, Diocèse de León en Nicaragua le , Antequera (aujourd'hui Oaxaca de Juárez) en 1535, San Cristóbal de Las Casas en 1539, Yucatán en 1543, La Vera Paz, le .
Les débuts de la colonisation Le principal maître d'œuvre du mouvement de création des missions de Haute Californie, est le frère franciscain Junípero Serra, un religieux originaire de Majorque, doté à la foi d'une formation théologique et d'une expérience de l'activité missionnaire dont il acquit l'expérience à Jalpan de Serra, dans la Sierra Gorda, au Mexique, pendant huit ans. En 1769, il accompagne Gaspar de Portolà dans son expédition en Haute-Californie. L'expédition comprend un volet terrestre et un volet maritime. La flotte se compose de deux bateaux : le San Carlos et le San Antonio. Le premier bateau quitte La Paz Le , et le second le suit deux semaines plus tard. Leur objectif consiste principalement à convoyer vers San Diego les fournitures nécessaires à l'établissement de deux avant-postes. L'expédition terrestre de Gaspar de Portolà part au printemps et atteint la baie de San Diego au début du mois de juillet. Le , les missionnaires érigent une croix sommaire sur une colline pour marquer la fondation de la mission de San Diego de Alcalà.
Le , Gaspar de Portolà quitte San Diego pour partir à la recherche du site de Monterey. Il y revient le . Il a reconnu la baie de San Francisco, mais n'est pas parvenu à identifier le site de Monterey.
Dès 1775, les Kumeyaay qui habitent les alentours de la mission San Diego, et que les Espagnols appellent par conséquent Diegueños attaquent la mission, détruisent l'église, incendient ses structures profanes et tuent le frère Luis Jaime. Cette révolte provoque l'abandon temporaire de la mission San Juan Capistrano qui vient tout juste d'être créée.
Les séismes de 1812 Le , une série de secousses telluriques détruisent la coupole de la mission San Juan Capistrano alors que l'on y dit une messe et y tuent une quarantaine de néophytes. Le , un autre séisme majeur détruit l'église de la mission de La Purísima Concepción, et l'église et une partie des bâtiments de la mission Santa Bárbara. Un navire ancré près de la mission subit des dommages causés par les secousses sous-marines.
L'évènement affecte autant les Chumash que les agents de l'ordre colonial espagnol. Le solstice d'hiver est l'une des dates les plus importantes pour les indigènes parce que les « 'antap », l'élite des officiants de leur religion, y dressent, dans le cadre d'une cérémonie qui conclut plusieurs jours de rituels et de réjouissances, un « sunstick », un monument rituel de petite taille, un mat surmonté d'un disque de pierre peint, chargé d'indiquer au soleil la direction de la terre.
La révolte des Chumash La révolte des Chumash est l'un des épisodes les plus importants de la résistance des autochtones à la colonisation espagnole. Elle éclate le à la mission Santa Inès, et s'étend rapidement aux missions voisines de la Purissima Concepción et de Santa Bárbara. La révolte est exceptionnelle, car elle ne concerne pas les membres d'une tribu ou les habitants d'un village qui opposent une résistance à leur embrigadement par une mission, mais les néophytes de plusieurs d'entre elles. Elle aurait été déclenchée par la bastonnade qu'aurait subi un néophyte de la Purissima Concepción qui rendait visite à un parent détenu dans la prison de Santa Inès.
À Santa Inès, les Chumash attaquèrent les soldats avec leurs arcs et incendièrent certains bâtiments, le prêtre, les soldats et leurs familles se barricadèrent en attendant que, le lendemain, les troupes envoyées depuis le presidio de Santa Bárbara, les libèrent et forcent les insurgés à se retrancher dans un quartier du village des néophytes que la troupe incendie pour les déloger. Les Chumash révoltés de Santa Inès rejoignent alors ceux de la Purissima Concepción.
Dès le commencement de la révolte, un messager est envoyé à Santa Bárbara où le chef des Chumash lance un appel aux armes. Après un combat entre les insurgés et la troupe du présidio, une partie des néophytes révoltés s'enfuient dans les montagnes et une soixantaine d'entre eux, originaires de l'île de Santa Cruz, s'emparent des deux de la mission et retournent à leurs villages d'origine.
Le frère Ripoll qui jouit de la confiance et du respect des Chumash effectue une médiation et obtient une amnistie des actes de rébellion. Dans l'été, la plupart de ceux qui ont fui Santa Bárbara, y reviennent.