Friedrich Pollock ( - ) est un économiste et philosophe allemand.
Il était membre fondateur de l'Institut de recherche sociale, connu sous le nom d'École de Francfort, à côté de Max Horkheimer, Theodor W. Adorno et de Walter Benjamin, entre autres.
Biographie Jeunesse et formation Friedrich Pollock, fils d'un tisserand juif de Fribourg-en-Brisgau, emménage en 1910 avec toute sa famille à Stuttgart. De 1911 à 1915, apprenti et livreur, il fait la connaissance de Max Horkheimer. Leur amitié est scellée en 1911 par un écrit dont le préambule proclame :
Ce pacte, complété tout au long de leur vie par de nouvelles résolutions et des témoignages, a donné à leur idéal d'amitié un caractère par l'engagement sans compromis qu'il imposait, comme l'écrit Lenhard..
De 1913 à 1915, les deux amis s'engagent comme coopérants à Bruxelles, Manchester et Londres, s'y préparant chacun à prendre la succession des affaires familiales. Forts des subsides familiaux, ils se comportent comme des jeunes bourgeois, qui invitent régulièrement leurs demoiselles à dîner et partagent leurs premières passions amoureusesPh. Lenhard, , pp. 35 et suiv.. De 1916 à 1918, Pollock effectue son service militaire sans être envoyé au front. Après avoir passé le baccalauréat avec Max Horkheimer à Munich, il étudie l’économie, la sociologie et la philosophie à Munich, Fribourg et Francfort-sur-le-Main et soutient sa thèse sur la théorie de la monnaie de MarxZur Geldtheorie von Karl Marx. Thèse inaugurale. Faculté de Sc. économiques de l'université de Francfort-sur-le-Main (1923). Réimpr. Gesammelte Schriften. vol. 1: Marxistische Schriften. ça ira-Verlag, Fribourg/Vienne (2018), pp. 23–127. en 1923 à Francfort sous la direction de Siegfried Budge.
Fondation de l'Institut de recherche sociale vignette|Photo de groupe des participants au séminaire d'études marxistes : Felix Weil (debout, à droite), Friedrich Pollock (debout, à gauche) et Karl Korsch (assis au premier plan, 5e à gauche).
Au cours de ses études, Pollock avait lié connaissance avec Felix Weil, fils d'un négociant en grains argentin multimillionaire. L'immense fortune héritée de sa mère allait faire de ce dernier, le futur mécène de l’Institut des Sciences Sociales. Par l'intermédiaire de Weil, Pollock fit la rencontre de Karl Korsch. Au week-end de Pâques 1923, Pollock participa au séminaire d'études marxistes organisé par Korsch et Weil à Geraberg (Thuringe)..
Ce fut Weil qui, le premier, émit l'idée d'un Institut d'études marxistes indépendant des partis politiquesJeanette Erazo-Heufelder, , p. 41.. Pollock applaudit à l'initiative, et proposa le nom du nouveau centre de recherche (Institut für Sozialforschung), inauguré officiellement le Philipp Lenhard, , p. 79.. Son premier directeur fut l’austromarxiste Carl Grünberg, jusque-là professeur d’Économie politique à l’Université de Vienne, qui avait déjà fondé le journal Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung. Le financement était assuré par une Gesellschaft für Sozialforschung, présidée par Felix WeilJ. Erazo-Heufelder, , p. 41 et suiv., 51.. L'héritage maternel de Weil suffit pour bâtir l'Institut et constituer sa bibliothèque ; quant aux frais de fonctionnement, ils continuaient de dépendre du père de Felix Weil, Hermann WeilJ. Erazo-Heufelder, , p. 50., lequel versait annuellement J. Erazo-Heufelder: , p. 54..
Carl Grünberg, ami du directeur de l’Institut Marx-Engels de Moscou, David Riazanov, avait prévu de publier l'intégralité des manuscrits Marx-Engels. Il fonde alors la société d'édition Marx-Engels-Archiv-Verlagsgesellschaft pour mener à bien l'impression de la Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), et place à sa tête le financier Felix Weil et son ami Pollock ; mais en 1928, Grünberg succombe à un infarctus et Pollock prend la direction de l’Institut de recherche sociale. Simultanément, il se voit offrir un poste de privat-docent par l'université de FrancfortPh. Lenhard, Friedrich Pollock und der „westliche Marxismus, p. 15 et suiv.. En 1930, Max Horkheimer prend à son tour la direction de l'institut. Les deux hommes décident de créer une antenne à Genève (Société Internationale de Recherche Sociale) en coopération avec l’Organisation internationale du travailPh. Lenhard, , p. 124. (OIT). Pollock est placé à sa tête, et réside essentiellement en Suisse à partir de 1931. Il possède en outre un bureau à Paris et un autre à Londres, anticipant le nécessaire transfert du centre de recherches au cas où des fascistes prendraient le pouvoir.
Émigration Après l'arrivée au pouvoir des nazis en 1933, Pollock et Horkheimer décident d'émigrer à New York via Genève et Paris. Là, Pollock est nommé directeur de l’International Institute for Social Research de l’Université Columbia. En , il fonde à Genève une Société Internationale des Recherches Sociales (SIRES) destinée à reprendre le fonds de la défunte Gesellschaft für Sozialforschung allemande. Sur la recommandation de Weil, Pollock en prend la direction. En tant qu'exécuteur testamentaire et curateur de la Fondation Hermann-Weil, Felix Weil tente de regrouper les subventions vers le SIRES pour assurer des subsides réguliers à l'InstitutJeanette Erazo-Heufelder, , p. 104 et suiv.. À la suite d'un conflit entre les héritiers d'Hermann Weil, la société finançant l'institut se réforme en fonds de placement en 1937, bénéficiant d'une mise de départ de ; Felix Weil fait pour sa part une donation unique de au SIRESJeanette Erazo-Heufelder, , p. 128 et suiv.. Au , le SIRES disposait ainsi d'un capital de , mais il avait fondu un an plus tard à moins de ; cette perte d'un million s'explique par le krach boursier de 1937 et les spéculations douteuses de PollockJeanette Erazo Heufelder, , p. 143..
Les quelque 200 chercheurs et employés de l'Institut, dont les bourses, honoraires et affiliations furent réduitesPh. Lenhard, , p. 153., ne furent pas les seules cibles des mesures d'économie entreprises alors ; Pollock s’efforça en outre de convaincre les permanents de l'Institut, de prospecter d'autres sources de rentréesPh. Lenhard, , pp. 153, 160.. Comme l'indique son biographe, cela affecta à peine l'image de Pollock, en partie grâce à son engagement dans l’aide humanitaire : il était vice-président de l’organisation Selfhelp of German Emigres from Central Europe, formée à la fin de l'année 1936, et dont le pasteur Paul Tillich était le présidentPh. Lenhard, , p. 160.. La situation financière précaire de l’Institut le poussa à unir ses efforts à ceux d'autres associations pour réunir des subsides : c'est ainsi que Theodor W. Adorno, qui partageait une demi-chaire avec Paul Lazarsfeld à l’Université de Princeton, se mit à travailler pour le Radio Research ProjectPh. Lenhard, , p. 162 et suiv.. Les associations de réfugiés ont souvent reproché à Pollock et Horkheimer d’avoir mené grand train aux États-Unis, quand d'autres subsistaient à peine ; et il est vrai qu’aucun de ces deux hommes n’a jamais manqué sur le plan matérielPhilipp Lenhard, , p. 170..
Pollock épousa en 1935 son amie d'enfance Andrée Marx (Dée), divorcée de 37 ans (lui-même avait 41 ans). Sa femme mourut d’un cancer quatre ans plus tard. La mort de Dée et la guerre en France le plongèrent dans un mélange de colère, d’affliction et de sentiment d’impuissance, qu’il tenta en quelque sorte de compenser par une activité fiévreusePh. Lenhar, , p. 184.. Il mit sur pied sa théorie du capitalisme d'État (cf. infra), justifiant la transition de l'économie libérale à l’économie fasciste par un primat du Politique sur l'économie. Ce travail a marqué un changement de paradigme pour l'Institut en exil. Il avait été précédé par l’essai Die Juden und Europa de Horkheimer (1939), toutefois visiblement influencé par la théorie de PollockPhilipp Lenhard, , p. 203..
Après le déménagement d’Horkheimer et d’Adorno au printemps 1941 à Pacific Palisades en Californie, et le départ de plusieurs collaborateurs, Pollock se trouva seul à la tête de l’Institut de New York. La revue scientifique avait dû interrompre sa parution. Naturalisé citoyen américain en 1940, Pollock n'en continua pas moins à écrire pour l'organe des réfugiés juifs-allemands Aufbau, dont le tirage à exemplaires faisait une tribune intéressantePh. Lenhard, , p. 179.. Il avait quelques relations en politique, et fut par exemple cofondateur du Research Bureau for Post-War Economics, conseiller au Board of Economic Warfare et au War Production Board, deux cercles de réflexion créés avec l'approbation de la Présidence. Il reçut une invitation à dîner à la Maison Blanche d'Eleanor RooseveltPhilipp Lenhard, , p.232 et suiv.. Il épousa en 1946 Carlota Weil, une cousine argentine de Felix Weil, disposant d'une fortune respectable, qui allait assurer son confort et la remise en route de son InstitutJeanette Erazo Heufelder, , p. 164..
Retour en Allemagne de l'Ouest En 1950, Pollock retrouva Francfort, pour participer à la reconstitution de l'Institut de Recherches Sociales d'Avant-guerre. Sans y retrouver de fonction administrative précise, il y fut très actifPhilipp Lenhard:, , p. 275.. Il reprit son enseignement de sciences économiques et sociales à l'université l'année suivante, et en 1952 se vit proposer une chaire surnuméraire, devenue chaire ordinaire d'Economie politique et de Sociologie en 1959Philipp Lenhard, , p. 276, 295.. En 1957, il se retira avec Max Horkheimer à Montagnola, un village du Tessin, conservant toutefois sa chaire à Francfort jusqu'à son éméritat (1963). Il s'opposait alors aux militants marxistes de son université, auxquels il reprochait Décédé le à Montagnola, il a été inhumé, comme son ami Max Horkheimer, au cimetière juif de Berne.
Travaux L'économie planifiée de l'Union Soviétique Au cours de 1927-28, Pollock, à l'occasion du anniversaire de la Révolution d'Octobre, entreprend un voyage d'études en Union Soviétique. Il peut s'y entretenir avec des dirigeants politiques et des économistes, des ingénieurs et des chefs de coopérativesPh. Lenhard, , p. 95.. Les notes et intervews recueillies au cours de ce séjour forment la matière de sa thèse d'habilitation : Die planwirtschaftlichen Versuche in der Sowjetunion 1917–1927 (1928), publiée par l'Institut des Sciences Sociales.
Pollock décrit l'économie politique soviétique comme opportuniste ; les idéaux des écrits de Marx, Engels et Lénine y sont purement et simplement délaissés. Pollock distingue ainsi deux phases du Communisme : le communisme de combat (1917–1921) et la Nouvelle politique économique (NEP) après 1921. L'extrémisme illusoire de la première phase, censé prendre à la gorge le capitalisme sans cependant lui substituer quoi que ce soit, aurait mené à une détérioration profonde des conditions de subsistance. En conclusion, Pollock remarque : L'économie planifiée n'aurait véritablement pris forme que dans la deuxième phase, ce que Lenhard juge paradoxal, puisque l'entreprise privée et le commerce y sont à nouveau autorisés ; mais Pollock jugeait décisif que ces deux activités puissent être intégrées et soumises à une planification généralePhilipp Lenhard, , p. 99..
Selon Helmut Dubiel, l'Institut, avec Pollock et ses collaborateurs Kurt Mandelbaum et Gerhard Meyer, s'occupa beaucoup au début des années 1930 d’économie planifiée. Leurs recherches parurent dans le Zeitschrift für Sozialforschung (1934) sous la rubrique Theorie der PlanwirtschaftHelmut Dubiel, Wissenschaftsorganisation und politische Erfahrung. Studien zur frühen Kritischen Theorie. Suhrkamp, Francfort-sur-le-Main 1978, p. 54..