Abdur Rahman Khan (), surnommé l'« émir de fer », né vers 1840-1844 et mort à Kaboul le , fut émir d'Afghanistan de 1880 à 1901.

Biographie Abdur Rahman Khan est le fils de l'émir Mohammad Afzal Khan (émir en 1866-1867), et le petit-fils de l'émir Dost Mohammad.

La mort de Dost Mohammed en 1863 ouvre une guerre de succession entre ses fils. Dans un premier temps, Sher Ali l'emporte sur ses frères, Mohammad Amîn et Mohammad Azam (qui gouverne la région de Hérat, reconquise sur les Perses par Dost Mohammed en 1862), ainsi que sur son demi-frère Mohammed Afzal, qui contrôlait le nord de l'Afghanistan. Ce dernier est emprisonné. Son fils, Abdur Rahman, réunit les fidèles de son père, bat les troupes de Sher Ali. Mohammed Afzal, libéré de sa prison, prend le titre d'émir en .

À la mort de Mohammed Afzal, en octobre 1867, son frère Mohammed Azam se proclame émir. Les luttes de succession se poursuivent dans la plus complète confusion entre les différents clans. Mohammed Azam, dont les troupes ont été vaincues par celles de Mohammad Yakub Khan, fils de Sher Ali, s'enfuit en Perse en . Sher Ali reprend le pouvoir et Ya'qûb tourne ses forces contre Abdur Rahman. Ce dernier est lui aussi vaincu et doit s'exiler à Boukhâra à la fin de 1868D'après Louis Dupree, Afghanistan, Princeton University Press, 1980, 352-356 et 366-367 ; William Kerr Fraser-Tytler, Afghanistan. A Study of Political Developments in Central and Soutern Asia, Oxford University Press, 1962, .. Il passe douze années en exil à Samarqand et à Tachkent, où le gouverneur russe, le général Kaufman, lui assure une pension confortableDupree, Ibid., 410..

Abdur Rahman n'a pas cessé de clamer ses revendications sur le royaume afghan. Et lorsque Yakub Khan est contraint à l'exil par les Britanniques (qui occupent Kaboul avec une puissante armée depuis le massacre de leur mission permanente en ), Abdur Rahman franchit en l'Amou Daria à la tête d'une maigre troupe (une centaine de combattants). Il parvient à rallier à lui divers chefs traditionnels du nord de l'Afghanistan. Le , il franchit l'Hindou-Kouch et se trouve à Tchârikâr à une grosse trentaine de kilomètres au nord de Kaboul. Il s'y proclame émir. Bien qu'il ait été soutenu et armé par les Russes, les Britanniques estiment qu'il sera avant tout un fervent nationaliste pachtoune. thumb|left|Le Bâlâ Hissâr, la forteresse de Kaboul. État en 1879.

La nouvelle politique libérale britannique à l'égard de l'Afghanistan consistait en effet à contrôler sa politique extérieure, à ne pas laisser ce territoire se morceler, et à évacuer Kandahar afin d'assurer la sécurité totale de la frontière de l'empire des Indes à partir de positions stratégiques inexpugnablesVartan Gregorian, The Emergence of Modern Afghanistan. Politics of Reform and Modernisation, 1880-1946, 116-117.. Les Anglais décident donc de soutenir Abdur Rahman, à la condition qu'il reconnaisse les termes du traité de Gandomak signé le avec Ya'qûb Khân. Ce fut chose faite. Dans un premier temps, les Britanniques envisageaient de le reconnaître seulement comme émir du « royaume de Kaboul ». Ils changeront d'avis après la défaite d'une de leurs unités à Maïwand () devant les troupes d'Ayyoub Khan, elles-mêmes mises en totale déroute un mois plus tard par l'armée conduite par le général Roberts ()Imperial Gazetteer of India, Afghanistan and Nepal, 1908, réimpression par Sang-e-Meel publications, Lahore, 1979, 19.. Ils évacueront la région de Kandahar, laissant à Abdur Rahman les mains libres pour asseoir son autorité sur ce qui allait devenir l'État afghan.

L'État afghan

Quand Abdur Rahman accède au pouvoir, les différents territoires composant l'Afghanistan sont pratiquement autonomes. Les vallées et les villages s'administrent eux-mêmes, sous l'autorité d'un chef ou d'un mollah ; quant aux tribus, clans, ou groupes ethniques, ils se reconnaissent des chefs dont le pouvoir est égal à celui des émirs du « royaume de Kaboul ». Tels sont les émirs du Turkestan, les Hazaras, ou les chefs des Ghilzaïs ou d'autres groupes pachtounsSituation décrite par Abdur Rahman lui-même dans ses mémoires : The Life of Abdur Rahman, Amir of Afghanistan, édité par le Sultan Mahomed Khan, Londres, 1900, vol. I, 217.. Le premier souci du monarque va donc consister à affirmer son pouvoir sur un royaume dont les frontières Est et Sud ne seront définitivement fixées qu'en 1893, celles du Nord et du Nord-Est en 1896.

thumb|left|Carte de situation des principales ethnies et villes d'Afghanistan vers 2007 (la répartition des ethnies à l'heure actuelle donne une image approximative de la situation la fin du ).

L'Afghanistan se divise alors en cinq provinces englobant différentes ethnies : Kaboul, Kandahar, Hérat, Turkestan et Badakhchân, auxquels s'ajoutent deux territoires pratiquement autonomes, le Wakhân à l'extrême Nord-Est, le Kafiristân (« le pays des infidèles ») au Nord-Est. Abdur Rahman va placer à la tête des provinces des gouverneurs pachtounes. Dans le même temps, il s'efforce de briser le système tribal, jouant habilement les uns contre les autres, ou corrompant des notables pour acheter leur docilité ou leur neutralité. Il demande parfois que des chefs de clans lui confient un ou plusieurs enfants afin d'assurer leur éducation à Kaboul ; il s'agit en fait d'une véritable prise d'otagesIbid, 132-134.. Lorsqu'il le faut, il emploie la force avec une armée qu'il modernise et qui fait l'objet de toutes ses attentions. thumb|Un groupe de Ghilzaï (rivaux traditionnels des Barakzaï/Mohammedzaï, donc opposés à Abdur Rahman) avec leur chef, le sardar Habibullah Ghilzaï (photo prise en 1879 par John Burke).

Abdur Rahman défait Ayoub Khan, qui s'était replié sur Hérat, et le contraint à l'exil (1881), puis il mate une révolte du puissant clan des Ghilzaïs en deux temps, 1881-1882, et 1886-1887Selon Gregorian. Dupree place ce dernier épisode en 1887-1888. et profite de sa victoire pour exiler ghilzaïs au Nord de l'Hindou-Kouch, où elle feront pièce aux peuplements traditionnels d'Ouzbeks, d'Aymaqs, de Hazaras ou de Tadjiks. Il doit faire face en 1888 à une rébellion conduite par son propre cousin, Mohammed Ichâq Khân, qu'il avait confirmé dans ses fonctions comme gouverneur du Turkestan afghan. Défaites dans un premier temps, ses troupes prennent l'avantage, ce qui contraint Ichâq à fuir à Boukhâra, où il vivra grâce à une pension allouée par le gouvernement impérial russe. En 1890, ce sont cette fois les Shinwaris qui se soulèvent contre l'émir dans la région du Fîrouz-Kôh. Ils sont vite ramenés à l'obéissance. Abdur Rahman viendra à bout des Hazâras entre 1891 et 1893, à l'issue de combats incertains dans cette région difficile d'accès Imperial Gazetteer of India, ouvr. cité, 19.. Il soumet enfin en 1895-1896 les populations du Kafiristan et les oblige à se convertir à l'islam, d'où le nouveau nom qu'il donne à cette région : le Nouristan (« le pays de la Lumière ») Gregorian, ; Dupree, 418-419..

Dans le même temps que l'émir impose son autorité aux quatre coins du royaume, les frontières sont délimitées par une suite d'accords négociés entre les Britanniques, préoccupés de la sécurité de l'empire des Indes, les Russes, qui étendent leur domination au-delà de l'Indus, et l'émir. thumb|left|upright=1.5|alt=alternative textuelle|Le tracé de la Ligne Durand, séparant les populations pachtounes entre l'Afghanistan et l'actuel Pakistan. En bleu, les limites du peuplement majoritairement pachtoune (2007). La frontière, ou « Ligne Durand », est figurée en rouge. Au nord, le long de l'Oxus, un accord provisoire est trouvé avec les Russes en 1886. À l'Ouest, la limite entre la Perse et l'Afghanistan est fixée en . Restait le cas de l'Est et du Sud. Conformément à ce qui avait été prévu par le traité de Gandomak, une commission britannique, sous l'autorité de Sir Mortimer Durand, secrétaire d'État aux Affaires étrangères du gouvernement de l'Inde en est chargée. La fameuse Ligne Durand, séparant l'empire des Indes et l'Afghanistan, est reconnue par l'émir en . Il s'engage à ne pas intervenir au-delà de cette ligne dans les zones tribales. En contrepartie, le gouvernement britannique porte le montant annuel des subsides qu'il accorde à l'émir à 18 lakhs de roupies (18 millions de roupies, soit £). Pour la frontière nord et nord-ouest, les négociations entre les Britanniques, les Russes et l'émir s'étaleront sur trois années, de à . Il est finalement décidé que l'émir évacuera les territoires qu'il occupe au Nord de l'Oxus, il se voit attribuer en retour le district de Darwâz (au sud de l'Oxus), ainsi que la zone des hautes montagnes du Wakhân (dont il se soucie bien peu). On peut dès lors considérer que l'État afghan existe bel et bien au regard du droit international, toutes les parties concernées y ayant donné leur accord Imperial Gazetteer of India, 20, et Gregorian, 158-159..

À la fin du règne d'Abdur Rahman, le découpage administratif administratif du royaume sera sensiblement différent de ce qu'il était en . Le Turkestan aura pris le nom de Turkestan afghan, le Badakhchân inclura le Wakhân, Kandahar et Kaboul seront maintenues, et une nouvelle province, celle de Farâh, aura été créée. Chaque province, divisée en districts clairement identifiés, sera administrée par un gouverneur (Hâkim), doté de pouvoirs administratifs et judiciaires. La province de Kaboul, traditionnellement administrée par l'émir, aura été dotée d'un vice gouverneur (Naïb ul-Hûkumâ) Imperial Gazetteer of India, 39..

Les tentatives de modernisation

Tout en guerroyant, Abdur Rahman se préoccupe aussi d'organiser de façon pratique l'État. Il institue une assemblée consultative, composée à parts égales de membres du clan royal, de chefs tribaux et de mollahs, qu'il consulte occasionnellement. Bien évidemment, il exerce son pouvoir de façon absolue. thumb|L'émir âgé. Gravure (?) ressemblant presque à une charge. L'armée Les prédécesseurs d'Abdur Rahman s'appuyaient sur des troupes organisées sur des bases tribales traditionnelles, ce qui ne favorisait ni l'unité de leurs armées, ni la continuité dans l'action. Sans compter que la logistique était toujours aléatoire et laissée plus ou moins à la diligence des différents groupes. L'émir l'avait bien compris (c'est aussi l'une des raisons pour lesquelles il contribue à déstructurer le système tribal), et il s'efforce dès son accession au pouvoir, d'organiser une véritable armée de métier. Il prend comme modèle l'armée britannique, achète en Inde, grâce aux subsides qui lui sont versés, des armes modernes (Krupp, Hotchkiss, Maxim, etc.), des munitions et des équipements variés (à moins que ceux-ci ne soient copiés, comme les armes, dans des ateliers afghans). Il organise ses troupes de façon méthodique, séparant l'infanterie, l'artillerie et la cavalerie, avec des régiments créés sur des bases territoriales (et donc claniques) disposant chacun d'un mollah, d'un médecin, d'un « chirurgien », d'une logistique (mules, corps de génie, etc.), et même, parfois, de musiques régimentaires. thumb|left|Un fantassin afghan à la fin du (gravure extraite des Mémoires d'Abdur Rahman, voir bibliographie).

Il assure en outre aux soldats et officiers des soldes confortables, régulièrement payées (sans compter divers avantages concédés lors ou à l'issue des campagnes victorieuses). Il met ainsi très vite en place une armée de qui lui sera totalement dévouée et qui fera ses preuves dans les opérations conduites dans tout le territoire du royaume.

L'administration Dans les provinces, Abdur Rahman met en place des gouverneurs, des proches ou des fidèles, souvent des chefs militaires, qui ont pour mission de faire régner l'ordre et de collecter les impôts en employant au besoin la force.