Gratien Gélinas (né le à Saint-Tite et mort le à Oka) est un acteur, dramaturge et producteur québécois. Créateur des personnages de Fridolin, Tit-Coq et Bousille, il est également le fondateur de la Comédie-Canadienne.
Pour ses nombreuses contributions au monde du théâtre et du cinéma au Québec et au Canada, Gratien Gélinas est considéré comme le père de la dramaturgie québécoise....
Biographie Jeunesse Gratien Gélinas vient au monde à Saint-Tite en Mauricie, dans une famille de condition modeste. Il est le fils aîné de Mathias Gélinas, un sellier originaire de Sainte-Flore (près de Grand-Mère), et de son épouse Genèva Davidson, fille aînée d'un artisan prospère de Saint-TiteAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 13..
Son enfance est marquée par les difficultés. Un an après sa naissance, son père Mathias perd son emploi. Attiré par un meilleur sort dans la métropole québécoise, il décide d'y déménager avec sa famille. Sa situation demeure toutefois instable. Il enfile les petits boulots, marqués par la précarité et de maigres salaires. Malgré l'arrivée d'un deuxième enfant (une fille, Rollande) en , la famille continue de subir les aléas professionnels du père et les déménagements fréquents (douze fois en l'espace de treize ans)Pascal Gélinas, Figures marquantes de notre histoire : Gratien Gélinas et les artisans du théâtre populaire, Fondation Lionel-Groulx, 2 février 2016, p. 1-2.. Ces difficultés pèsent sur les époux et des disputes « sérieuses et agressives » ponctuent régulièrement la vie familiale des GélinasAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 18..
Le petit Gratien découvre la passion de sa vie, un jour, lors de la visite d'un ami de ses parents nommé Charles Duval. Celui-ci, doué en expression orale, fait à la demande du père une démonstration de ses talents en déclamation. Il récite alors « des poèmes, en prose ou en vers, comme L’épave, de François Coppée [et] Les imprécations de Barrabas, de Victor HugoPascal Gélinas, Figures marquantes de notre histoire : Gratien Gélinas et les artisans du théâtre populaire, Fondation Lionel-Groulx, 2 février 2016, p. 2. ». Cette rencontre marque profondément le jeune garçon, au point où, dans les jours suivant la visite, il s'amuse à imiter l'ami de ses parents dans tous les coins de la maison familialePascal Gélinas, Figures marquantes de notre histoire : Gratien Gélinas et les artisans du théâtre populaire, Fondation Lionel-Groulx, 2 février 2016, p. 3..
Cette passion pour le jeu se confirme rapidement. Durant les vacances d'été, il séjourne à la ferme de son oncle Arclès Gélinas à Sainte-Flore. Trouvant un public réceptif parmi ses cousins et sa famille élargie, il met en scène ses premiers spectacles avec des costumes taillés dans de vieux vêtements, avec des maquillages et des décors rudimentairesAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 21.. Lors de l'un de ces séjours, il se rend à Shawinigan pour assister à une représentation de Martyre, un mélodrame joué par la troupe de théâtre Barry-Duquesne. Il voit alors jouer pour la première fois l'acteur Fred Barry, qui laisse sur lui une forte impressionPascal Gélinas, Figures marquantes de notre histoire : Gratien Gélinas et les artisans du théâtre populaire, Fondation Lionel-Groulx, 2 février 2016, p. 4..
Études
Chez les Pères du Saint-Sacrement de Terrebonne Durant son adolescence, la relation entre ses parents se dégrade. L'opposition entre son père – de tempérament bohème et peu ambitieux – et sa mère – fière et déterminée à réussir socialement – mène à une première séparation. Après une brève période de réconciliation, en , les parents se séparent de nouveau et Genèva quitte le domicile familial.
Déchiré, Gratien Gélinas cherche à s'évader de son quotidien par tous les moyens. Il décide alors de se consacrer entièrement à ses études. Grâce à l'aide de son oncle le père Olivier Gélinas (un sulpicien), le jeune Gratien est envoyé en pension au juvénat des Pères du Saint-Sacrement à Terrebonne, en . Cette entrée dans un juvénat où le théâtre est très valorisé offre un répit au futur comédien. Il s'y démarque rapidement, obtenant d'excellentes notes en français, en latin et en histoire. Dès l'automne, il est le premier de sa classeAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 24..
Collège de Montréal Malgré son esprit vif et son assiduité, à la fin de son année scolaire à Terrebonne, Gratien Gélinas est prié de se diriger vers un autre collège. Sa famille étant trop pauvre pour lui permettre de poursuivre ses études au collège classique, le garçon peut toutefois compter sur son oncle Olivier GélinasAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 25-26.. Celui-ci lui trouve un bienfaiteur qui accepte de payer ses études, ce qui lui permet d'entrer au Collège de Montréal en Pascal Gélinas, Figures marquantes de notre histoire : Gratien Gélinas et les artisans du théâtre populaire, Fondation Lionel-Groulx, 2 février 2016, p. 3-4.. Très pieux et très studieux, le garçon s'intègre bien à son nouveau milieu. Étudiant le piano entre les classes, il se fait aussi admettre dans la troupe de théâtre du CollègeAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 28..
Entretemps, le conflit entre ses parents se poursuit. Se voyant forcé de choisir entre son père et sa mère (son oncle l'incitant notamment à prendre le parti de son père), chaque visite au parloir se transforme pour lui en « interrogatoire en règleCitation de Gratien Gélinas dans Anne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 31. ». Les colères de sa mère lui sont particulièrement douloureuses. Ne supportant plus de devoir travailler pour subsister, celle-ci accuse le père de dilapider l'argent de la famille. Dans un geste rare à cette époque où le divorce est interdit par l'Église, Genèva obtient une séparation de biens de la Cour supérieure en . Cette décision est vécue avec « une honte profonde » par Gratien, qui entretient dès lors le plus grand secret sur son intimité et sa vie familialeAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 32.. Pour échapper à ce conflit, il se tourne vers les études. Se décrivant comme un élève « très sérieux […] ne ratant jamais l'occasion d'en apprendre davantage », il développe aussi ses talents au sein de la troupe de théâtre du collège et perfectionne son art du monologue. Bien que sa popularité grandisse au sein du collège, il compte peu d'amis.
Entre 1925 et 1927, la relation entre ses parents demeure floue. Ils essaient à nouveau de faire vie commune, mais leurs tentatives s'avèrent « houleuses et déchirantesAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 36. ». Puis, à l'été 1927, Gratien Gélinas vit un épisode particulièrement éprouvant. Son père Mathias loue une maison à Sainte-Flore (à l'insu de sa femme) pour y emmener ses deux enfants, dans le but de les soustraire à l'influence de leur mère. À la fin de l'été, au moment de revenir au Collège, le père est absent depuis deux ou trois jours. Sans argent, le garçon se voit forcé de quémander pour payer son billet de train vers Montréal. À son arrivée, il apprend que son bienfaiteur refuse de régler le coût de ses dernières années d'études. Face à cette mauvaise nouvelle, le supérieur du collège accepte le garçon au Collège pour une dernière année, gratuitement. Selon l'historienne Anne-Marie Sicotte, « [c]et incident témoigne de l'abandon affectif dans lequel sont laissés [Gratien] et [Rollande] » tout au long de leur enfanceAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 37..
Séparation de ses parents À la fin de l'année scolaire 1927-1928, Gratien Gélinas doit désormais subvenir aux besoins de la famille. Il trouve un premier emploi en semaine comme vendeur de toiles et cotons chez Dupuis Frères la semaine. À celui-ci s'ajoute un deuxième emploi de vendeur de chaussures, la fin de semaine. En , il réussit à améliorer sa situation en se faisant embaucher à la compagnie d'assurances La Sauvegarde comme secrétaire du président. Il y fait la connaissance notamment de Camillien HoudePascal Gélinas, Figures marquantes de notre histoire : Gratien Gélinas et les artisans du théâtre populaire, Fondation Lionel-Groulx, 2 février 2016, p. 6..
Le conflit entre ses parents se poursuit au tribunal à Montréal à la fin . Accusant son mari d'abus et de maltraitance (ainsi que d'avoir agressé sexuellement sa sœur de treize ans), Genèva réclame la séparation de corps. La Cour condamne Mathias Gélinas à verser une pension alimentaire à son épouse, mais celui-ci décide finalement de fuir aux États-Unis et de couper les ponts avec sa familleAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 39-42..
À la suite de ce dénouement, Gratien et sa sœur se soumettent à la volonté de leur mère et prétendent dorénavant que leur père est mort. Ce choix vise à protéger leur réputation, pour ne pas avouer qu'ils sont des enfants de « parents séparés, donc réputés vivant dans le péché » selon l'ÉgliseAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 52.. Selon Pascal Gélinas, l'un des fils de Gratien, ce mensonge est « [u]n mensonge qui leur évite le jugement d’une société rigide, mais qui fait de mon père un orphelin, comme les personnages de Tit-Coq, Fridolin et Bousille qu’il créera ».
Débuts Malgré un emploi du temps très chargé, la passion de Gratien Gélinas pour le théâtre demeure entière. Quelques mois après le krach boursier, en , il fonde une troupe de théâtre amateur avec des anciens camarades du Collège de Montréal. Leur première pièce, L'Académicien (une comédie écrite par Daniel Auchitsky), est présentée le Anne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 49..
Toutefois, son métier de comédien ne lui permet pas de gagner sa vie. Déterminé à poursuivre son ascension sociale et à s'assurer une certaine stabilité financière, il décide d'étudier la comptabilité. Tout en continuant à vendre des chaussures et en travaillant à La Sauvegarde, il entre aux cours du soir de l’École des Hautes Études commerciales en Anne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 54-56..
Peu à peu, Gratien Gélinas affine son jeu. Il tient un carnet où il note les blagues et les monologues qu'il apprend. En retranscrivant et en récitant certains textes comiques, il se surprend à en modifier une ligne ou un paragraphe, « pour actualiser le texte ou le rendre plus personnelAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 57. ». Cette discipline de travail lui permet aussi de se faire remarquer pour ses talents de comique. C'est ainsi qu'il se retrouve en dans la distribution de Blérot, une comédie écrite par Léopold Houlé et Paul Lecointe, présentée au Monument-NationalAnne-Marie Sicotte, Gratien Gélinas : La Ferveur et le Doute, Éditions Québec/Amérique, 1995, t. 1, p. 58..
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