Le Vicaire (Der Stellvertreter en allemand) est une pièce de théâtre écrite par Rolf Hochhuth critiquant l'action du pape durant la Seconde Guerre mondiale, en particulier à l'égard des Juifs. Lorsque la pièce est montée pour la première fois en 1963, est mort depuis cinq ans, et c'est plus généralement l'attitude de l'Église catholique durant la guerre que Rolf Hochhuth dénonce.
Le film Amen. (2002), de Costa-Gavras, est inspiré de cette pièce.
Cette pièce fait également l'objet d'une controverse concernant une tentative de manipulation politique de la part du KGB dans la création de l’œuvre.
Origine de la pièce thumb|Erwin Piscator, créateur de la pièce Le Vicaire à Berlin en 1963. On retrouve dans Le Vicaire de nombreux éléments tirés du témoignage de Kurt Gerstein, un officier SS qui avait essayé en vain d'alerter le monde sur la Shoah en train de se dérouler. L'auteur, un jeune dramaturge allemand, Rolf Hochhuth a néanmoins pris des libertés tant avec la réalité historique qu'avec la vie de Kurt Gerstein. Inconnu du public avant cette production, Hochhuth est porté aux nues par le public et soutenu .
La pièce est construite selon le plan classique en cinq actes. Dans sa version intégrale, elle dure huit heures. Les représentations sont donc basées sur des adaptations / synthèses : notamment par Erwin Piscator en allemand, et par Jorge Semprún en français. Dans la préface à la version imprimée, Erwin Piscator suggère d'organiser la représentation en deux jours, ou de distribuer au public un livret résumant les passages supprimés et l'assise historique sur laquelle Rolf Hochhuth a construit son œuvre de fictionPréface d'Erwin Piscator à Rolf Hochhuth, Le Vicaire (trad. F. Martin et J. Amsler), éd. du Seuil, 2002, ..
Outre sa longueur exceptionnelle, une autre particularité de la pièce est que les personnages, au nombre de 42 (sans compter les récitants de monologues), sont groupés par deux, trois ou quatre.. Tous les personnages d'un groupe doivent être joués par un même acteur, l'auteur ayant voulu ainsi démontrer qu'un même homme pouvait adopter des comportements similaires ou au contraire antagonistes selon les circonstances dans lesquelles la vie le place. Ainsi, par exemple, le cardinal et le Hirz, professeur de médecine expérimentateur ; le nonce à Berlin, le vieux Juif romain converti au catholicisme et le serviteur des Fontana ; ou encore le Juif Jacobson et le milicien fasciste italien relativement correct.
Le titre original de la pièce, lors de sa première représentation était . Il est transformé en lors de sa traduction en anglais, puis , lors de sa sortie en France. Ce nouveau titre est une référence directe au souverain pontife, qui est selon la tradition catholique romaine le vicaire du Christ sur terre En effet, toute la pièce tente de répondre à la question de savoir si a failli à sa mission de vicaire et, plus généralement, si l'Église catholique a failli à sa mission universelle de charité.
Une controverse est également apparue sur l'origine exacte de la pièce, avec une accusation de manipulation par le KGB qui cherchait à ternir l'image de l'Église catholique et du pape en particulier, juste quelques années après sa mort. Cette œuvre, qui n'est pas basée sur une recherche historique et contient plusieurs erreurs (historiques), a provoqué dès sa création des controverses dans les milieux intellectuels...
Résumé de l'action et principaux thèmes La pièce commence en .
Premier acte : la mission Le premier acte s'ouvre par une discussion entre le nonce apostolique en poste à Berlin, Cesare Orsenigo, un jeune jésuite imaginaire, Riccardo Fontana (personnage librement inspiré de Bernhard Lichtenberg, un prêtre catholique qui a résisté au nazisme, et qui a été béatifié et nommé Juste parmi les nations.) et un moine bavarois. Riccardo arrive de Rome, et le nonce le familiarise avec les réalités berlinoises et demande à Riccardo quelles sont les intentions du pape :
La discussion se poursuit sur l'opportunité de dénoncer le concordat du 20 juillet 1933, mais est interrompue par l'entrée de Gerstein. L'accueil est des plus froids, l'uniforme SS porté par le visiteur faisant craindre au nonce une provocation nazie. Gerstein décrit néanmoins le gazage des Juifs qu'il a vu à Belzec et Treblinka en demandant au nonce de transmettre l'information au Vatican. Le nonce refuse et répond à Gerstein qu'il n'a qu'à en parler à Hitler. Gerstein demande encore au nonce quand le Concordat sera enfin dénoncé, et Riccardo intervient pour dire que de telles informations étaient déjà arrivées à Rome depuis la Pologne, mais que personne ne pouvait y croire.. Le nonce, désormais paniqué, le met à la porte. Gerstein montre encore au moine les commandes qu'il a passées pour de l'acide cyanhydrique et explique qu'il doit livrer de l'acide prussique, mais la seule réaction du moine est de lui rappeler le respect dû au nonce et la surveillance par la Gestapo dont la nonciature fait l'objet.
La deuxième scène se passe le même jour, dans une taverne souterraine près de Berlin.. Diverses personnalités politiques ou économiques () de l'Allemagne nazie s'y sont retrouvées, à l'invitation d'Adolf Eichmann : aristocrates, fonctionnaires, militaires, industriels, médecins SS, médecins militaires, et un Docteur mystérieux, sans nom, mais qui n'hésite pas à ridiculiser la grandeur allemande. et dont on apprendra qu'il est le commandant du camp d'Auschwitz ; il y a aussi un professeur Hirt de l'Université de Strasbourg qui raconte les expériences auxquelles il se livre sur les crânes de Juifs et de commissaires politiques communistes. Les personnages sont semi-fictifs, certains ayant les noms de figures historiques, d'autres étant directement inspirés par les membres typiques de telle ou telle classe socio-professionnelle de l'Allemagne nazie. Ils sont servis par Helga, jeune nazie enthousiaste et prête à tout pour satisfaire ses supérieurs et jouent aux quilles tout en devisant sur la situation actuelle. Ils alternent plaisanteries grivoises et discussions graves sur le sort des Juifs, un industriel catholique (Von Rutta) justifie l'utilisation de travailleurs-esclaves dans les usines Krupp, mais les remous provoqués à Presbourg par le nonce n'arrivent pas à inquiéter un Eichmann sûr de la soumission de l'Église catholique en général. Ils se félicitent au contraire de la conclusion du Concordat et reconnaissent en Pacelli un gentilhomme.. L'exploitation escomptée de la main-d'œuvre réduite en esclavage directement en Ukraine est une idée qui réjouit la compagnie qui s'inquiète pourtant de la concurrence des diverses firmes allemandes pour ce personnel docile et pratiquement gratuit.. Entre alors Gerstein, qui vient faire rapport à Eichmann de son inspection des camps de Belzec, Treblinka et Majdenek : le diesel n'est pas fonctionnel, mais Gerstein n'a pas pu tester l'acide prussique comme cela lui fut demandé parce que le commandant de Belzec s'y est opposé et que l'acide était en phase de décomposition. Eichmann peine à admettre que la mission a été un échec, mais réitère sa confiance en Gerstein.. Helga annonce sa mutation prochaine à Auschwitz et les lumières s'éteignent alors que les bombes pleuvent sur la taverne.
La troisième scène montre, le lendemain de la soirée à la taverne, Gerstein en train de réparer son appartement qui a également subi des bombardements.. Il est aidé de Jacobson, un Juif berlinois imaginaire qu'il cache chez lui. La fanfare de la Jeunesse hitlérienne résonne dans la rue durant la plus grande partie de la scène. Gerstein promet un laissez-passer à Jacobson, qui s'inquiète pour ses parents. Les travaux sont interrompus par le Docteur qui vient rendre visite à Gerstein : clairement, il soupçonne Gerstein de ne pas être loyal à 100 %, et le teste par diverses questions-piège, sans arriver à percer le mystère du « témoin du Christ » comme il appelle Gerstein - dont il reconnait pourtant qu'il est la seule personne avec laquelle on puisse discuter intelligemment ; Gerstein ressort épuisé nerveusement de l'épreuve.. À peine le Docteur reparti bredouille, voilà que Riccardo Fontana s'invite chez Gerstein : c'est désormais Gerstein qui se méfie, mais Riccardo insiste sur l'aide qu'apportera l'Église et sur la foi qu'il accorde aux récits de Gerstein. Il promet d'en informer rapidement à son père, le comte Fontana qui est l'un des laïcs les plus haut placés de la Curie romaine - court-circuitant de la sorte le refus du nonce ; on apprend aussi que la mère de Riccardo était allemande et protestante.. En échange, Riccardo demande à Gerstein le nom du prêtre qui est l'agent SS en poste au Vatican, mais Gerstein n'en sait rien. La discussion se poursuit sur la culpabilité primordiale du peuple allemand pourtant pas pire que les autres peuples, sur l'aspect obligatoire que revêt la « trahison » de Gerstein au régime, de la réputation qui sera attachée à Hitler plus tard (se transformera-t-il en héros positif comme Napoléon ?). et finalement, Riccardo accepte d'échanger ses habits et son laissez-passer avec Jacobson qui est ressorti de sa cachette : c'est une idée de Gerstein pour voir si Riccardo n'a que des belles paroles ou est aussi capables d'actes de bravoure.. En échange, Jacobson lui donne son étoile jaune, le « stigmate des hors-la-loi. ».
Deuxième acte : les cloches de Saint-Pierre Le deuxième acte se passe le . Il consiste en une seule scène, située chez le comte Fontana (personnage fictif, père de Riccardo ; aristocrate, camérier secret du pape au même titre que le chancelier allemand Franz von Papen) à Rome, sur le Janicule.. Le fond sonore n'est plus assuré par la fanfare des Jeunesses hitlériennes comme dans l' mais par les cloches de la Basilique Saint-Pierre voisine et qui sonnent à toute volée. L'acte s'ouvre sur une scène cocasse où un photographe maniéré cherche, malgré les piques que lui lance un domestique, à réaliser le portrait officiel d'un comte impatient. L'arrivée de son fils Riccardo permet au comte de se libérer de la corvée et d'ordonner au photographe de réaliser le portrait du domestique à sa place.
La discussion entre le père et le fils permet de mettre en lumière les débats qui secouent alors le Vatican (le dogme de l'AssomptionLe , ce point de foi sera effectivement défini sous forme de dogme par la constitution apostolique Munificentissimus Deus du pape .) au grand désarroi de Riccardo qui voit des urgences plus pressentes dans l'actualité immédiate. Il annonce à son père effaré qu'il a quitté Berlin sans permission du nonce après avoir promis « que le pape allait protester par un grand cri qui lancera dans l'action la pitié du monde entier », ne pouvant plus supporter que « depuis des mois les Juifs de toute l'Europe soient exterminés en suivant le Bottin. ». Le comte est au courant mais peine à croire à ces rumeurs monstrueusement exagérées selon lui ; le fait que le Vatican soit au courant déstabilise un peu Riccardo qui devient de plus en plus agité et vindicatif. Le comte ne voit pas « comment le Pape pourrait, sans réviser sa politique de neutralité, forcer Hitler à ne pas déporter les Juifs ; repris , etc. » tandis que le jeune jésuite a la réponse qui sera l'un des leitmotiv de la pièce : « En se servant du fait qu'Hitler redoute son influence. Ce n'est pas par pitié qu'Hitler a interdit, pour la durée de la guerre, toute mesure contre l'Église. » La discussion se poursuit, sans que ni le père ni le fils n'arrive à convaincre l'autre du bien-fondé pour l'un de sa prudence, pour l'autre de sa fougue et de l'urgence de la situation. Finalement, Riccardo se demande si « le Christ se serait dérobé, lui. ? » ce qui a pour effet d'énerver le père à bout d'arguments.