vignette|Friedrich Engels, penseur du socialisme scientifique, a notamment écrit un ouvrage (inachevé) sur la dialectique de la nature. La dialectique de la nature est une réflexion marxiste autour de la possibilité de transposer le matérialisme dialectique (et sa méthode) dans le domaine des sciences naturelles. Cette réflexion fait débat au sein du marxisme, certains penseurs adhérant à cette démarche et d'autres étant sceptiques voire contre (et souhaitant donc délimiter la méthode dialectique au domaine des sciences humaines et sociales).
Originellement, cette réflexion autour de la dialectique matérialiste et du monde naturel est présentée dans l'ouvrage inachevé de Friedrich Engels intitulé Dialectique de la nature, non publié du vivant de l'auteur. Sa correspondance avec Karl Marx montre que dès 1873, Engels projetait d'écrire un grand travail sur la dialectique dans la nature. La première idée d'Engels était de montrer, sous la forme d'une critique du matérialisme vulgaire (alors représenté par Ludwig Büchner) et sur la base de la science la plus moderne, la contradiction entre le mode de pensée métaphysique et le mode de pensée dialectique. En 1882, Engels semble avoir rassemblé toutes ses notes, mais la mort de Marx, en 1883, le force à abandonner son travail pour des tâches plus urgentes.
Une première version, à partir de photocopies des manuscrits fut publiée en Union soviétique en 1925 en allemand et en russe. Cette version comportait cependant nombre d'erreurs.
Dans le domaine des sciences naturelles et de la biologie, Karl Marx et Friedrich Engels ont suivi des théories neuves de leurs époques par exemple la théorie darwinienne de l'évolution (de Charles Darwin) — Discours de Friedrich Engels sur la tombe de Karl Marx, 1983 (lire en ligne).
Philosophie et sciences de la nature : l'ouvrage de Friedrich Engels (Dialectique de la nature) vignette|Couverture de l'édition originale russe de la Dialectique de la nature de 1925.
Idées générales et la démarche au sein de l'ouvrage de Engels sur la Dialectique de la nature On peut considérer ce travail comme un ouvrage philosophique, malgré L'Idéologie allemande où Marx et Engels montrent les contradictions de la philosophie et . Engels a manifestement gardé un certain intérêt philosophique. En témoigne cet ouvrage mais aussi le fameux Feuerbach ou la fin de la philosophie classique allemande. L’intérêt de cette œuvre particulière est de nous montrer comment la philosophie, marxiste ici, se place par rapport à la science. Dans cet ouvrage, Engels fait preuve d’une véritable érudition scientifique. Dans nombre d’ouvrages, Engels, comme Marx, ont montré leur intérêt permanent pour l’évolution des sciences de la nature. La Dialectique de la nature se voulait être la somme de ces observations. Engels reste cependant philosophe. Il utilise une méthode philosophique : la dialectique et la logique, héritée de HegelVoir La Science de la logique, ouvrage de 1812-1816 de Hegel., mais débarrassée de ses aspects idéalistes et absolus. Pour Engels, la dialectique n'est que le reflet du mode de développement même de la nature. Et il entend montrer que les sciences ne font que prouver cela, et elles-mêmes se développent ainsi.
gauche|vignette|Une page du manuscrit de 1883. La philosophie est ici montrée comme pouvant expliquer le développement des sciences. Elle est capable de réaliser une synthèse des différentes sciences et d’en montrer le développement. La théorie d’Engels se veut à l’avant-garde de toutes les conceptions scientifiques de son temps. Systématiquement, Engels soutient les théories les plus récentes (en particulier Mendeleïev, créateur du système périodique des éléments) et démasque . Ainsi, par exemple, à la différence du plus grand nombre de savants de son époque, Engels défend le point de vue de la complexité des atomes des éléments chimiques :
Cette sensibilité à l'évolution des sciences est prolongée dans l'œuvre de Lénine qui affirmera dans Matérialisme et empiriocriticisme (1908) que .
Engels a déjà écrit dans son livre Anti-Dühring des passages sur la dialectique, où il étend sa portée à la nature. C'est-à-dire qu'il défend l'idée que la dialectique décrit aussi les lois physiques.
Engels semble aussi dire que cette dialectique est déduite par induction à partir des multiples exemples de ses manifestations dans la réalité :
Engels s'attache à montrer comment la science contemporaine en est venue à concevoir l'Univers, la matière et la nature comme étant dans un état continu de mouvement et de changement. Initialement, la science avait autrefois une conception mécaniste de la matière, ce qui a conduit à l'immuabilité de la nature, selon laquelle :
À mesure que les connaissances scientifiques se sont développées et approfondies, il est devenu possible de comprendre la transformation continue de la matière. Dès 1755, dans son Histoire universelle de la nature et théorie du ciel, Kant présentait la Terre et l'ensemble du système solaire comme des entités formées au fil du temps.
L'œuvre d'Engels s'inscrit dans la continuité de ses réflexions sur la science dans lAnti-Dühring. Elle comprend le célèbre « Le rôle du travail dans la transition du singe à l'homme »., également publié sous forme de brochure. Engels y soutient que la main et le cerveau se sont développés simultanément.
Lois de la dialectique selon Engels Pour Engels, la dialectique est la logique de la nature et de la société, déduite de l'étude du mouvement et du changement. Les lois de la dialectique sont abstraites de l'étude de l'histoire de la nature et de l'histoire de la société humaine. Ces lois découlent de la nature et de l'histoire et ne sont pas imposées comme des lois de la pensée à la nature et à l'histoire, comme le pensait Hegel. Elles se résument pour l'essentiel à trois :
la loi du passage de la quantité à la qualité et inversement ; la loi de l'interpénétration des contraires ; la loi de la négation de la négation.
Friedrich Engels écrit son ouvrage en s'adaptant aux connaissances scientifiques de son époque, considérant que les lois de la dialectique (matérialiste) peuvent s'appliquer dans le domaine des sciences naturelles. Une des « lois » proposées dans la Dialectique de la nature est la . L'exemple le plus souvent cité est sans doute le passage de l'eau de l'état liquide à l'état gazeux par augmentation de sa température (bien qu'Engels décrive également d'autres exemples en chimie). En science contemporaine, ce processus est connu sous le nom de transition de phase. On a également tenté d'appliquer ce mécanisme aux phénomènes sociaux, notamment en montrant que l'augmentation de la population entraîne des changements dans la structure sociale..
Unité dialectique entre l'humain et la nature Une autre idée philosophique au sein de l'ouvrage est celui de l'unité dialectique de la nature et de l'espèce humaine :
Débats entre marxistes sur l'ouvrage de Friedrich Engels Pour ce qui est de la question d'une loi "dialectique" de et/ou dans la nature, cette question a divisé certains penseurs marxiens et marxistes au cours du 20e siècle. Dans le marxisme occidental en particulier, ce domaine de recherche a été mis à l'écart (voire, certains philosophes marxistes ont critiqué la démarche de Engels). Parmi ces penseurs méfiants ou critiques de l'ouvrage d'Engels (Dialectique de la nature), on peut retrouver Georg Lukács, Walter Benjamin, Theodor Adorno et Herbert Marcuse. Certains penseurs doutant que l'on puisse transposer pleinement la méthode dialectique marxiste (qui serait surtout une méthode sensée être utilisée pour décrire le monde social et historique) vers les sciences de la nature.
Georg Lukács a écrit dans son ouvrage de théorie marxiste, Histoire et conscience de classe (1923) où il aborde la dialectique dans l'histoire et la capacité des ouvriers à comprendre le monde. Dans ce livre, il n'aborde quasiment pas la dialectique de la nature, et il écrit également :
Parmi d'autres auteurs ayant mis à l'écart l'ouvrage sur la dialectique de la nature de Engels, les travaux du philosophe Denis Collin souhaitent par exemple avant tout ramener la pensée de Marx à sa dimension historique et sociale, tandis que le philosophe communiste Lucien Sève réfute les thèses d'Engels dans Dialectique de la nature, qu'il juge issues d'une . Alfred Schmidt reproche quant à lui à Engels d'être allé au-delà du matérialisme de Marx, en défendant une métaphysique dogmatique qui prétend connaître le monde objectif. Le penseur marxiste Alain Badiou reproche également au matérialisme dialectique de Engels d'englober la nature et l'histoire, alors que ces deux réalités sont irréductiblement distinctes..
Parmi les penseurs marxistes considérant qu'il y a un intérêt aux travaux de Engels, le philosophe écosocialiste et marxiste John Bellamy Foster s'est intéressé à l’abandon de la dialectique de la nature dans le marxisme occidental représenté notamment par Lukács. Selon lui, la dialectique de la nature a pour intérêt, en même temps que pour difficulté, de désigner à la fois l’objectivité ontologique de la nature, à savoir, son existence non médiatisée, irréductiblement extérieure au monde social en même temps que l’histoire des sociétés humaines au sein de la nature. De même que pour la perspective réaliste dont il se réclame, le point de départ est la reconnaissance d’une réalité indépendante de la pensée, de la conscience ou encore des êtres humains. La notion de « dialectique de la nature » désigne ainsi en premier lieu cette dimension extérieure et objective, qui précède historiquement le monde social. Elle désigne en second lieu, selon Foster encore, l’interconnexion ou la coévolution de l’histoire humaine et de l’histoire naturelle. Dans ce contexte, elle conditionne le métabolisme entre l’humanité et la nature. Comme en témoigne son usage en vigueur dans le socialisme scientifique, l’affinité de ce théorème avec les sciences écologiques est évidente selon Foster. Cette notion n’a pourtant pas reçu la postérité qu’elle mérite. Le « marxisme occidental » a abandonné la dialectique de la nature et, par-là, les écrits d’Engels, marquant une séparation pouvant pour certains être artificiellement étanche entre les pensées "marxienne" et "engelsienne". À contre-courant du marxisme occidental, Foster considère que le métabolisme de Marx est compatible avec la dialectique de la nature engelsienne, non seulement en ce qu’il reconnaît l’existence d’un métabolisme propre à la nature elle-même mais également en tant que méthode heuristique à même de saisir l’articulation de la nature et de la société. Cette thèse, récemment reprise et modifiée par Kohei Saito dans Marx in the Anthropocene, constitue une tentative de réconciliation du courant scientifique du socialisme et du marxisme occidental. Cette entreprise prend pour point de départ la réhabilitation d’Engels et la lecture conjointe du singulier duo que formait Marx et Engels. Le philosophe Jean Quétier considère également pertinent de se repencher sur les travaux d'Engels sur la nature..
Les scientifiques marxistes Richard C. Lewontin ou Richard Levins ont continué de se référer explicitement au matérialisme dialectique en tant que méthode d'étude pertinente dans le domaine de la nature et de l'évolution. Le scientifique et astrophysicien Nicolas Prantzos se revendique également du matérialisme dialectique et de la démarche dialectique de Engels dans la Dialectique de la nature..
Notes et références
Pour approfondir Articles connexes Anti-Dühring
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