vignette|droite|upright=1.5|Pèlerin en prière dans la mosquée al-Harâm, à La Mecque, en 2003. Le hajj (arabe : ḥajj, , avec un /a/ bref ; ou ḥijjaʰ, , « (aller vers) pèlerinage ») est le pèlerinage que font les musulmans aux lieux saints de la ville de La Mecque, en Arabie saoudite. C’est entre les 8 et 13 du mois lunaire de Dhou al-hijja (ḏū al-ḥijja, , celui du pèlerinage), douzième et dernier mois de l'année musulmane, qu’a lieu le grand pèlerinage à La Mecque, qui constitue le cinquième et dernier pilier de l’islam sunnite et fait partie des auxiliaires de la foi chiite. Il a ainsi un caractère obligatoire, inscrit dans le Coran, pour tout musulman qui en a la capacité financière et physique. S'il peut être effectué plusieurs fois, le hajj n'est néanmoins obligatoire qu'une seule fois au cours de la vie du croyant.

Le mot « hâjj » (féminin « hâjja ») (arabe : ḥājj, avec un /a/ long : , « pèlerin ») désigne toute personne qui a accompli ce pèlerinage. Il est alors accolé au nom de la personne, comme marque honorifique quand on s'adresse à elle.

Al-Hajj est aussi le titre de la sourate XXII du Coran.

Pratiqué depuis le , le hajj rassemble de nos jours des millions de musulmans. Il doit être différencié de la oumra, pratiquée en dehors de la période du hajj et qui n'a aucun caractère obligatoire.

Histoire

Avant l'islam Le grand pèlerinage à La Mecque trouve son origine musulmane dans des versets coraniques de l'époque médinoise, mais ne constitue pas pour autant une institution originale : il existait déjà un tel pèlerinage chez les Arabes préislamiquesPierre Lory, article Pèlerinage à la Mecque, in Mohammed Ali Amir-Moezi (dir) Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont, 2007, ..

'Amr ibn Luhay () est un personnage de la période préislamique. C'est lui qui, selon l'islam, aurait introduit le paganisme au sein de La Mecque, plusieurs siècles auparavant.

Selon une tradition rapportée au tournant du par l'imam Ash-Shâfi'î, le rite de la « course » (saʿīy, ) entre les deux éminences Safâ et Marwa remonterait à la légende antique du culte d’Isaf (« cueillaison ») et Na'ila (« faveur »), deux êtres de chair et de sang originaires du Yémen qui, pour avoir forniqué dans l'enceinte de la Kaaba, sont transformés en statues qui deviennent progressivement l'objet d'un culte idolâtre. Les habitants les auraient déplacées de la Kaaba près de la source Zamzam. Plus tard, Isaf, surnommé « le Pourvoyeur de vent », est placé sur le mont al-Safa, et sa compagne, « Nourricière de l'oiseau », sur al-Marwahibn Kathir, As-Sîra, éditions Universel ; . Paris, (2007). ..

Il y a eu deux pèlerinages distincts et à des dates différentes, unifiés dans l'islam. : lumra propre aux Mecquois, rituel de demande de pluie autour du bétyle de la Kaaba, la pierre noire, dans l'enceinte de la ville, avec sacrifice à al-Marwa ; le ḥadjdj propre aux Bédouins, parcours à Minâ dans la plaine de ʾArafât, avec sacrifice.

Déjà à l'époque, ce pèlerinage comprenait des rites similaires au hajj, essentiellement autour de la Kaaba qui contient la pierre noire – un type de bétyle météorique dont le culte était répandu au Proche-OrientOn trouvait de telles pierres noires à Émèse, à Pétra, à Pessinonte, etc. depuis l'AntiquitéMohammed Ali Amir-Moezi, article Pierre Noire, in Mohammed Ali Amir-Moezi (dir) Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont, 2007, .. À La Mecque, les pèlerins prémusulmans revêtaient le vêtement rituel et se rasaient le crâne pour se mettre en état de sacralisation. Ils processionnaient déjà alors autour de la Kaaba (tawaf). D'autres rites semblent s'être également déroulés à l'époque préislamique sur le plateau du mont Arafat, dont on ignore les détails cérémoniels et la fonction précise : les Arabes païens y honoraient vraisemblablement de multiples divinités dans le but d'obtenir des faveurs ou des réponses de type divinatoire, sacrifiant parfois des animaux.

Islam des premiers temps vignette|Mont Arafat, pèlerinage de 1965. vignette|droite|Plateau d'Arafat de nos jours, durant le pèlerinage. La communauté musulmane naissante a d'abord adopté des rites judaïsants en priant notamment en direction de Jérusalem ou, selon d'autres chercheurs, de Pétra, lieu de pèlerinage. Mais dès 624, divers préceptes auraient été établis, constituant une véritable déclaration d'indépendance de la nouvelle religion à l'égard du judaïsme et du christianisme : c'est à compter de cette année-là que le mois de Ramadan aurait été instauré et que la prière aurait été réorientée vers La Mecque ; ces devoirs ont été complétés par l'injonction d'accomplir un pèlerinage dans cette ville, ancrant l'islam sur le sol de l'Arabie. Selon Dan Gibson, qui se base sur la direction des qiblas pendant les cent premières années, la première ville sainte de l'islam aurait été Pétra (actuelle Jordanie) et c'est cette ville qui serait la « mère des cités » dont parle le Coran« Géographie coranique: Enquête et évaluation des références géographiques dans le Coran », Institut pour les questions relatives à l'Islam., notamment car l'on n'a trouvé aucune preuve historique de l'existence de La Mecque à l'époque du Prophète, ce serait en effet une création narrative des califes ultérieurs pour affermir l'indépendance arabe des cultes juifs depuis leur séparation après la reconquête de Jérusalem.

En l'an 6 de l'hégire (628), Mahomet aurait fait effectuer un sacrifice immédiatement après la négociation d'al-Ḥudaybiya (ou Houdaybiya)La vie quotidienne à la Mecque de Mahomet à nos jours, Slimane Zeghidour - Éd. Hachette - , 446 pages - pages 102 à 104., et un pèlerinage de type inconnu aurait été pratiqué sur son ordre par Abû Bakr en l'an 9 de l'hégire (630). Mahomet aurait réalisé un pèlerinage avec sacrifice à la Mecque ('umra) en l'an 7 de l'hégire (629) grâce au protocole de la négociation d'al-Hudaybiya conclue entre Mahomet et les siens avec les Qoraychites instituant une trêve de deux ans.

Au mois de , de Médine où il vivait, Mahomet annonce avoir reçu une révélation toute particulière, une « proclamation d'Allah aux hommes, au Jour majeur du Pèlerinage » (Coran, IX, 3,5.). Désormais, le polythéisme est banni. Seul reste le choix entre la mort ou la conversion. Les communautés juives et chrétiennes conservent leur statut à condition de vivre sous la tutelle de l'islam. Pour consacrer encore plus solennellement le culte voué aux lieux saints de la Mecque, un pèlerinage avec sortie du site mecquois (ḥadjdj) en l'an 10 (632)Dans les Pas de Mahomet, Francis Ambrière, Hachette 1957 - ASIN : B0000DSDLH, 126 pages., y est effectué par Mahomet, suivi d'une foule considérable qui se rallie à lui, sans combattre. Ce dernier pèlerinage étant ultérieurement nommé par la tradition « pèlerinage d'adieu »La vie quotidienne à la Mecque de Mahomet à nos jours, Slimane Zeghidour, page 202..

Au cours de ces cérémonies, le prophète fond dans un ensemble cohérent ce qui deviendra une norme pour les générations à venir (la Mecque, le mont Arafat, la vallée de Mozdalifa et celle de Mina).

Ancrage abrahamique

vignette|droite|upright|Djibril (l’ange Gabriel) arrête le bras d'Ibrahim, replaçant Ismaël par un mouton. Enluminure ottomane vers le .

Une construction ultérieure rattache le sanctuaire de la Mecque à la tradition abrahamique : selon la tradition musulmane, c'est Abraham qui rejoint par son fils Ismaël aurait construit la Ka'baCoran, se basant sur une extrapolation de et . et Abraham y aurait accompli le premier pèlerinage selon le rituel musulman actuel. Le Coran suggère même que le sanctuaire mecquois préexistait à tous les autres lieux de culte. Des légendes plus tardives illustrent cette affirmation mettant par exemple en scène Adam qui rapporte la Pierre noire du paradis.

Ainsi, ce récit permet de rompre avec les rites arabes païens antérieurs qui sont privés de légitimité et dont le rituel ancestral, dédié aux divinités païennes, est présenté comme une déviation du culte monothéiste instauré, selon la nouvelle tradition, par Abraham, « ancêtre des ancêtres Arabes »Coran, sourate 22, 25-30.. De la même manière, en affirmant la centralité du temple de La Mecque, l'islam affirme sa prééminence sur les monothéismes bibliques « déviants » par rapport à leurs propres origines abrahamiques, d'après la nouvelle religion.

Du Moyen Âge à l'époque moderne Au Moyen Âge, les pèlerins se réunissent dans les capitales de la Syrie, l'Égypte et l'Irak pour aller à pied, à dos d'âne ou en caravanes de chameaux vers la Mecque, leur itinéraire croisant parfois celui des pèlerins chrétiens et souvent celui des marchands. Les pays musulmans traversés organisent des routes de pèlerinage afin d'assurer sur de nombreuses stations hébergement, ravitaillement et sécurité face aux bandes de brigands qui sévissent jusqu'à l'époque moderne..

À l'époque contemporaine Du au milieu du Jusqu'au début du , le Hajj régi par l'Empire ottoman n'intéresse guère que les musulmans eux-mêmes. Mais avec le colonialisme et l'extension de l'emprise coloniale sur les pays musulmans, le pèlerinage à La Mecque fait irruption dans le registre des préoccupations internationales. Craignant que le pèlerinage soit la matrice d’une opinion publique musulmane et que La Mecque devienne un foyer d'agitation panislamiste puis nationaliste arabe, les autorités coloniales à l'époque contemporaine mettent en place un important dispositif de contrôle administratif et sanitaire, lié aux idées hygiénistes de l'époque, afin de réduire les risques de contamination (en raison des épidémies de peste et surtout de choléra qui sévissent dans le Hedjaz) et idéologiqueSylvia Chiffoleau, « Le pèlerinage à La Mecque à l’époque coloniale : matrice d’une opinion publique musulmane ? », dans Les pèlerinages au Maghreb et au Moyen-Orient : espaces publics, espaces du public, S. Chiffoleau et A. Madoeuf (dir.), Institut Français du Proche-Orient, Beyrouth, 2005, ..

Cette méfiance coloniale à l'égard de déplacements assimilés à du vagabondage, qui s'additionne en France à une politique anticléricale et qui donne lieu à des mesures de contrôle diverses (passeports, conditions de ressource, convois de navires dédiés), est ressenti par les pèlerins selon des modalités différentes, note l'historien Luc Chantre. Ce qu'il présente comme une s'accompagne de l'installation d'une agence consulaire française à Djeddah en 1839, transformée en vice-consulat après l’épidémie de 1865 et finalement en consulat à part entière à partir de 1888. D'abord assez restrictive, la politique française à l'égard des pèlerins devient cependant plus libérale dans le premier , notamment après la Première Guerre mondiale, après laquelle les élites musulmanes sont davantage associées. Il s'agit alors de récompenser les soldats de l'Empire colonial, de défendre son prestige impérial et de renforcer son influence au Moyen-Orient ; ces évolutions n'excluent cependant pas de nouvelles restrictions dans les années 1930Luc Chantre, « Se rendre à La Mecque sous la Troisième République », Cahiers de la Méditerranée, Migration et religion en France, tome 2, 78, 2009..