Le libéralisme économique est un ensemble de doctrines politiques, issues des Lumières, visant à l'application des principes du libéralisme à la sphère économique. Ce courant de pensée soutient l'idée qu'une économie de marché basée sur la propriété privée des moyens de production et les libertés économiques (libre-échange, liberté d'entreprendre, libre choix de consommation, de travail, etc.) sont nécessaires au bon fonctionnement de l'économie et que l'intervention de l'État doit y être aussi limitée que possible. Ces idées fondatrices furent formulées antérieurement, notamment à l'École de Salamanque aux , sur la base de considérations morales accordant à la personne humaine des droits fondamentaux, notamment en matière économique.
Le libéralisme économique a connu deux grandes phases. Pour les libéraux classiques (John Locke, Anne Robert Jacques Turgot, Adam Smith ou Étienne Bonnot de Condillac), le libéralisme économique est l'application au domaine économique des principes fondateurs du libéralisme : liberté, responsabilité individuelle, propriété. Ils contestent à la fois la légitimité et l’efficacité de l’action étendue de l’État, et, selon les doctrines, demandent la limitation plus ou moins grande voire totale de ses actions dans le champ de l'économie. Ils considèrent notamment que la puissance publique n'a ni la légitimité, ni l'information nécessaire pour organiser la société mieux que le marché, c'est-à-dire savoir mieux que les consommateurs ce qu'ils peuvent ou doivent consommer ou pour prétendre savoir mieux que les producteurs ce qu'ils peuvent ou doivent produire et dans quelles conditions.
Pour les suivants, dont les néolibéraux, le libéralisme économique relève d’un raisonnement de nature économique qui repose le plus souvent sur la théorie de l’équilibre général du marché, et qui est souvent appelé « libéralisme néoclassique ». Ils contestent l’efficacité des actions de l’État, mais ils ont travaillé entre autres sur les « défaillances du marché ». De ce fait, ils diffèrent quant aux limites exactes à fixer à l'intervention de l’État et tendent à s'y opposer quand elle empêche la compétition et le libre-échange, mais tendent à la soutenir quand elle protège les droits de propriété, ouvre des nouveaux marchés, soutient la croissance ou résout des défaillances du marché.
Définition Le libéralisme économique est une approche économique fondée sur l’individualisme considérant que la somme des intérêts individuels des agents (entreprise ou individu) concoure à l'intérêt collectif. Il désigne les mécanismes du marché contribuant à la construction d'une société efficace.
Il entraine donc structurellement l'hypothèse que l'intervention étatique doit s'astreindre uniquement à la régulation des défaillances de marché.
Libéralisme dans la pensée économique
Physiocratie alt=Portrait de François Quesnay|thumb|upright|François Quesnay, chef de file des Physiocrates, est le créateur du Tableau économique, une des premières représentations de l'activité économique en termes de circuit.
C’est en France, dans le contexte de l’épanouissement des Lumières que le libéralisme naît au sein du courant physiocrate face aux doctrines mercantilistes alors dominantes. Rompant avec la tradition mercantile focalisée sur la trésorerie de l’État, le courant physiocrate fait de la production agricole la seule source de valeur (physiocratie signifie « gouvernement de la nature »). Cette confiance en la nature relève de l’intuition d’un ordre économique spontané et optimal. Ne parvenant pas à faire de cette prescience une théorie, les physiocrates attribuent cet « ordre naturel » à la providence divine. La réalisation de cet ordre naturel est permise par la recherche de l’intérêt particulier qui concourt naturellement à l’intérêt général (idée exprimée par Bernard Mandeville et reprise par Adam Smith, .
Bernard Mandeville soutient l'idée que le vice, qui conduit à la recherche de richesses et de puissance, produit involontairement de la vertu parce qu'en libérant les appétits, il apporte une opulence supposée ruisseler du haut en bas de la société. Aussi, Mandeville estime que la guerre, le vol, la prostitution, l'alcool et les drogues, la cupidité, etc., contribuent finalement « à l'avantage de la société civile » : « soyez aussi avides, égoïstes, dépensier pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieux que vous puissiez faire pour la prospérité de votre nation et le bonheur de vos concitoyens ». Adam Smith répète le principe du projet mandevillien en le débarrassant de sa dimension provocatrice. Dans La Richesse des nations, il remplace le mot « vice » par l'« amour de soi » (self-love).
On leur doit la première représentation circulaire de l’économieLe Tableau économique de François Quesnay date de 1758., mais l’idée d’une autorégulation par le marché ne leur vint pas. Dans leur réflexion, les physiocrates (Gournay, Turgot, Quesnay, Du Pont de Nemours, Le Trosne) sont accompagnés de grands noms de la philosophie (Condillac, Diderot, Montesquieu, Rousseau) en particulier via leur participation à l’Encyclopédie (1751-1772). Montesquieu écrivit par exemple : « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix » (De l’esprit des lois, 1748). Anne Robert Jacques Turgot, un temps contrôleur général des finances de Louis XVI, obtint pour un court moment la libre circulation des grains à travers la France. Les physiocrates plaident aussi pour l’abolition des corporations, pour la diminution des taxes pesant sur les paysans et pour la suppression des avantages féodaux en matière fiscale afin d’éviter la banqueroute qui mènera à la Révolution française.
Les idées libérales des physiocrates seront reçues dans de nombreux pays d'Europe et inspireront d'importantes réformes économiques en Bade, en Toscane ou encore en Suède. Elles seront aussi très influentes au début de la RévolutionEn ce sens : Les Racines de la liberté, Jacques de Saint Victor].
Libéralisme économique classique alt=Portrait d'Adam Smith|thumb|upright|Adam Smith, auteur d'un ouvrage capital dans l'histoire de la science économique, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776)
Le libéralisme économique « classique » s’est constitué en théorie aux , sous l’influence des philosophes du siècle des Lumières, les Britanniques John Locke, David Hume ou Adam Smith et les Français Turgot, Étienne Bonnot de Condillac ou MontesquieuL'école française a joué un rôle majeur, avec Turgot ou Destutt de Tracy, ainsi que le souligne Alain Madelin dans cet article. Il consiste essentiellement en l’application aux actes économiques des principes philosophiques et politiques libéraux, qui découlent de la primauté de la liberté individuelle sur toutes les formes de pouvoir.
Les économistes physiocrates comme François Quesnay ou Vincent Gournay développent les premières idées libérales, s'opposent au mercantilisme qui a dominé la pensée économique et dénoncent l'intervention de l'État dans l'économie. C’est le laissez-faire, fondé sur la formule « laissez faire les hommes, laissez passer les marchandises ».
À cette époque, les économistes libéraux veulent montrer que, par-delà l'arbitraire et le pouvoir du souverain, le libre jeu des intérêts individuels dans la société civile conduit à un ordre et non au chaos. En ce sens, le projet libéral s'inscrit dans le cadre d’une philosophie optimiste et peut être considéré comme moderne, voire révolutionnaire. L’écossais Adam Smith suppose ainsi dès 1776 dans sa Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations que tout se passe comme si une « main invisible » organise les échanges et harmonise les intérêts individuels et collectifs : bien qu'il ne cherche que son propre intérêt, l’homme « est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions ; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travaillerRichesse des nations, IV.2. » En d'autres termes, la conjonction des intérêts individuels aboutit à l'intérêt général. La même idée est exprimée par Montesquieu : « chacun va au bien public, croyant aller à ses intérêts particuliers ». Ils s'inscrivent dans la continuité des philosophes de l'ordre spontané, Adam Ferguson, Bernard Mandeville ou David Hume.
En 1817, dans Des principes de l'économie politique et de l'impôt, David Ricardo énonce la théorie des avantages comparatifs selon laquelle le libre-échange est mutuellement avantageux (économiquement) pour les pays qui commercent entre euxCette théorie est reprise et enrichie, au , dans le cadre du Modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson..
Le libéralisme des économistes de l’École classique française (Turgot, Condillac, Say, Bastiat) est surtout assis sur des arguments d’ordre philosophique, les arguments proprement économiques n’ayant qu’une place secondaire.
Ce libéralisme va de pair avec une conception subjective de la valeur, qui exprime le désir que nous éprouvons pour les choses. Or ni le désir ni la satisfaction ne sont mesurables, et on ne peut donc ni comparer ni additionner les valeurs que deux individus différents attachent à un bien. Pour les tenants de cette école, il n’existe pas de mesure du bien-être d’un individu ou d’un groupe, et la notion d’optimum économique est vide de sens. Aucune organisation ne saurait donc légitimement s’arroger le droit d’intervenir par la contrainte pour favoriser l’atteinte d’un optimum.
Pour ces auteurs, le seul rôle légitime de l’État est de faire respecter les droits des citoyens et de protéger les libertés individuelles. Ses actions sont donc considérées comme illégitimes si elles sortent de ce domaine ; l'économie n'est qu'un des domaines de l'activité humaine où l'État ne doit pas intervenir. C’est ce que Frédéric Bastiat résume dans ses Harmonies Economiques de 1850 : « N’attendre de l’État que deux choses : liberté, sécurité. Et bien voir que l’on ne saurait, au risque de les perdre toutes deux, en demander une troisième »Frédéric Bastiat, Harmonies économiques, chap. 4, .
Certains de ces auteurs se sont attachés à montrer que les interventions gouvernementales dans l’économie sont non seulement illégitimes, mais inefficaces. Non seulement elles n’entraînent pas les effets qui les avaient motivées, mais elles ont des effets pervers néfastes. C’est ce qu’entendait Turgot en écrivant en 1759 dans son Éloge de Vincent de Gournay : « L’intérêt particulier abandonné à lui-même produira plus sûrement le bien général que les opérations du gouvernement, toujours fautives et nécessairement dirigées par une théorie vague et incertaine ». Cette thèse est détaillée en 1776 par Condillac dans Le commerce et le gouvernement considérés relativement l’un à l’autre.
alt=Portrait de Jean-Baptiste Say|vignette|gauche|upright|Le penseur français Jean-Baptiste Say est connu pour avoir théorisé un des préceptes libéraux les plus fondamentaux, la loi de Say.