vignette|Des Polypedates leucomystax au Jardin zoologique de Stuttgart (Allemagne). La grenouille à droite a un congénère dans sa bouche, le cannibalisme est fréquent chez cette espèce.
Le cannibalisme animal est une pratique consistant à manger une ou plusieurs parties d'un individu vivant de la même espèce. De nombreux animaux le pratiquent par nécessité ou par instinct. Il s’agit donc d’une forme particulière de prédation intraguilde. Le cannibalisme ne se retrouve pas dans tous les taxons mais néanmoins dans diverses branches du règne animal : protozoaires, arthropodes (arachnides et insectes en particulier), amphibiens, poissons, oiseaux, et 75 sur les de mammifèresDe plus, « certains chimpanzés, le sanglier, le lion et l'ours, sont parfois placentophages et teknophages (dévoration précédée d'un infanticide) ». Cf. (dont les rongeurs, les Hommes).. Son observation se fait généralement pour de rares cas anecdotiques ou dans des cas d’élevage (aquaculture par exemple). Il s’agit ainsi d'une pratique le plus souvent occasionnelle« Cannibalism : ecology and evolution among diverse taxa » edited by Mark A. Elgar and Bernard J. Crespi.Oxford University Press, New York.30 juillet 1992,1-13..
Différentes formes de cannibalisme Plusieurs configurations environnementales peuvent mener à l'émergence de la prédation intraspécifique. Ainsi, on classe différents types de cannibalisme en fonction des conditions sous-jacentes à leur apparition.
Cannibalisme de survie Le cannibalisme est dit de survie quand il va se développer pour permettre à l’individu de continuer à vivre dans son habitat malgré la présence d’un facteur externe qui pourrait mener à sa mort. Ceci se traduit par le besoin d’obtenir des ressources pour sa propre survie, même si cela conduit à s’attaquer à ses conspécifiques. On peut distinguer différents sous-types de cannibalismes de survie« Evolution of cannibalism: referring to costs of cannibalism. »Nishimura K, Isoda Y. J Theor Biol. 2004 Feb 7;226(3):293-302..
Le cannibalisme de densité-dépendance, aussi appelé cannibalisme de surpeuplement ou cannibalisme par effet de foule, se développe lorsque les individus sont très nombreux. Il peut également se développer quand il est lié à un stress d’inanition, c’est-à-dire à une peur de ne pas avoir assez de nourriture. Ce stress peut être dû à un phénomène observé, telle la diminution progressive de la quantité de proie ou à un facteur quelconque de l’environnement, mais il peut aussi parfois subvenir sans signes avant coureurs spécifiques. Dans un environnement défavorable, le cannibalisme peut être perçu comme une fonction adaptative, et un comportement optimal de recherche de la nourriture.
Ces différents cannibalismes de survie peuvent être liés et ne sont pas toujours dissociables.
Quelques exemples de cannibalisme de survie : Têtard : La plupart des têtards sont herbivores. Cependant, chez quelques rares espèces, quelques-uns deviennent cannibales en réponse à des conditions de vie difficiles. les crabes de cocotier présentent parfois des comportements cannibales « Coconut crab: Food » de W. Murdoch, 2004, coconutcrab.co.uk..
Cannibalisme sexuel vignette|La mante religieuse dévore parfois le mâle durant l'accouplement. Le cannibalisme sexuel se dit lorsqu'un individu consomme son partenaire sexuel pendant ou après l’accouplement. Cette technique est utile chez la femelle pour récupérer l’énergie et les ressources nécessaires pour la ponte future et procurer les soins nécessaires à sa progéniture.
Ce type de cannibalisme a été recensé chez plus de , principalement chez les arthropodes (arachnides et insectes en particulier), mais aussi chez quelques mollusques et crustacés.. Parmi les exemples de cannibalisme sexuel les plus connus : certaines araignées femelles dévorent le partenaire mâle lors de l'accouplement. En dépit du folklore attaché à son nom la fameuse veuve noire ne fait pas partie des habituées de ce cannibalisme conjugal (contrairement à la Veuve noire à dos rouge). La femelle dévore exceptionnellement le mâle lorsque les ressources nutritives du milieu sont quasi-nulles et le mâle parvient le plus souvent à s'échapper.. Encore plus rare, il existe des araignées-loups ou des Argyronètes mâles qui cannibalisent leurs homologues de sexe féminin (plus fréquemment des femelles non vierges).. la mante religieuse dévore parfois le mâle durant l'accouplement Complicity or Conflict over Sexual Cannibalism? Male Risk Taking in the Praying Mantis Tenodera aridifolia sinensis par Jonathan P. Lelito et William D. BrownPatterson, Kathleen J. The Praying Mantis.@ Conservationist v47n6 (1993): 30-35., particulièrement lorsqu'elle est affamée. La femelle du dévore les ailes du mâle lors de la copulation..
Les scientifiques ont longtemps interprété le cannibalisme sexuel comme un avantage pour les femelles de disposer des ressources protéiques nécessaires pour porter les œufs et augmenter leur fécondité, ce qui accroît le succès reproducteur des mâles. Chez certaines espèces à vie courte où, du fait des circonstances écologiques, les mâles ont peu de chances de s'accoupler plus d'une fois dans leur vie, le cannibalisme sexuel peut en effet correspondre à un « suicide » adaptatif du mâle qui augmente l'investissement paternel dans la progéniture. Cette interprétation est à nuancer chez les araignées où des études montrent que la consommation, même du mâle entier par la femelle, ne délivre pas un apport alimentaire intéressant en raison du fort dimorphisme sexuel.. Si l'acte de cannibalisme se produit avant que le mâle ait fécondé la femelle, l'avantage de ce « sacrifice » s'interprète plutôt dans le cadre de la théorie du conflit sexuel..
Cannibalisme parental ou cannibalisme filial Le cannibalisme parental, appelé aussi cannibalisme filial ou puerpéral, concerne les adultes qui dévorent une partie de leur descendance, ce qui le distingue de l'hétérocannibalisme (entre individus génétiquement différents) et du cannibalisme « sibling » (chez des individus issus de mêmes parents, par exemple le cannibalisme mutuel chez les jeunes d'insectesLes larves carnivores de coccinelles pratiquent ce cannibalisme lorsque les pucerons viennent à manquer. ou d'escargots herbivores qui n'ont pas encore de microbiote intestinal capable de digérer les végétaux). Il peut se développer anormalement lors de manipulation en laboratoire, mais il se trouve naturellement dans la nature (œufs trophiquesLa ponte et la consommation d'œufs trophiques (ovocytes normaux ayant subi une dégénérescence précoce) est une pratique répandue chez la fourmi Dolichoderus quadripunctatus. Cf ., réponse au surpeuplement ou au manque de nourriture, petits morts de maladies, malformations...).
Quelques exemples de cannibalisme parental : Chez la plupart des rongeurs, après avoir mis bas, la femelle mange le cordon ombilical jusqu'au nombril de son petit et continue à dévorer celui-ci s'il ne réagit pas quand elle commence à le mordre. Cela permet l'élimination des petits trop faibles et permet à la mère de retrouver ses forces. Les coraux, les palourdes mangent leurs larves. En cas de disette pouvant provoquer la mort de la ruche, les abeilles sont amenées à dévorer les larves et les nymphes. Le cannibalisme puerpéral a été observé chez la truite, le brochet (ils dévorent une partie des alevins)À l'inverse, certaines espèces de poissons comme les cichlidés pratiquent l'incubation buccale pour éviter l'hétérocannibalisme., les requins (les « embryons » pouvant se nourrir des œufs plus jeunes, phénomène d'oophagie et, dans certains cas, un véritable cannibalisme in utero se développe permettant aux jeunes les plus âgés de se nourrir au détriment des plus jeunes.), le blaireau, le furet, le cochon d'Inde, le hérisson, le hamster, le lapin, la hase, l'ours brun, la truie, la chatte, la chienne, la vache, la jument, etc... Le kronisme est une pratique chez les oiseaux consistant à tuer un ou plusieurs de leurs poussins afin d'améliorer les chances de survie des autres poussins. Il se produit quand les conditions alimentaires sont défavorables.
Les araignées pratiquent des cas exceptionnels de cannibalisme filial inversé, la matriphagie : les juvéniles de certaines espèces, notamment chez Stegodyphus sarasinorum ou Amaurobius ferox, dévorent leur mère qui s'auto-liquéfie pour offrir protéines et énergie à sa descendance..
Autres Un cas de cannibalisme a été rapporté Gut contents of a giant squid Architeuthis dux (Cephalopoda: Oegopsida) from New Zealand waters, publié le par K. S. Bolstad et S. O’Shea chez les calmars géants.
Cannibalisme : aspects démographiques Le cannibalisme peut influencer la démographie des populations le pratiquant, c’est-à-dire modifier de manière quantitative ou qualitative la dynamique des populations cannibales. Ceci se fait grâce à une variation de caractéristiques clés telles la mortalité, la natalité et la migration.
Impact du cannibalisme sur les traits d'histoire de vie
« Coût biologique » du cannibalisme Les modèles mathématiques et les analyses théoriques présentent le cannibalisme comme un moyen de maximiser la rentabilité individuelle : il s’agit souvent d’une fonction adaptative pour répondre à une limitation de nourriture ou à une compétition extrême pour les mêmes ressources. Il semble intuitif que manger son semblable ne présente pas que des avantages, sinon ce ne serait pas si rare : il existe donc des coûts au cannibalisme. On distinguera entre autres le risque associé au fait d’attaquer une proie (puisque le con-spécifique pourrait aussi être un prédateur), le risque de transmission de maladies, virus et parasites, mais aussi une perte directe de rentabilité lors de la consommation de ses con-spécifiques.
Il est ainsi possible de voir le coût imposé à la rentabilité par le cannibalisme par une équation mathématique assez simple et intuitive :
F = a + bE – rC – k1R – k2P (1)Cannibalism : ecology and evolution among diverse taxa" edited by Mark A. Elgar and Bernard J. Crespi.Oxford University Press, New York.30 juillet 1992, 21-26.
où : a est une constante b est un coefficient permettant de lier la rentabilité F à l’énergie acquise E C représente la probabilité de manger l’un de ses apparentés r représente l’importance de C dans la perte de rentabilité : il s'agit du degré d'apparentement entre le cannibale et sa victime R est le coût de vengeance P est la probabilité de mortalité à la suite d'une transmission de maladies, virus ou pathogènes k1 est un coefficient qui convertit la fréquence de vengeance en perte de rentabilité k2 est un coefficient qui convertit la fréquence de mort à la suite d'une infection en perte de rentabilité
Explication : si l’on suppose que l’apport de nourriture est directement lié à la rentabilité F des individus, car lié à la survie et à la reproduction, alors F peut être est donnée par : F = a + bE (2). On lui retranche ensuite les différents coûts. D'abord celui dû au cannibalisme via le terme rC. De façon intuitive, on comprend que lorsque la population n’est pas cannibale rC = 0 et on retombe sur (2). Il est aussi possible de prendre en compte les coûts associés en cas de représailles (potentielle diminution de F si la proie attaquée se retourne contre son prédateur et le consomme au lieu de se laisser consommer), et d’ajouter le coût dû à la transmission de maladies, virus ou pathogènes.
C’est par exemple le cas pour le cannibalisme filial : le parent augmente sa rentabilité future en diminuant sa rentabilité actuelle.
Cependant, cette équation oublie d'autres coûts :