Ferdinand Tönnies, né le et mort , est un sociologue et philosophe allemand.
Il est l'auteur de l'ouvrage Communauté et société. Cet ouvrage connut peu de succès lors de sa première parution en 1887 : il fallut attendre sa réédition en 1912 pour qu'il obtienne un certain succès. Tönnies fut également (1909-33) président de la Société allemande de sociologie, dont faisaient partie Georg Simmel et Max Weber.
Biographie Ferdinand Tönnies naquit le , dans une famille de riches fermiers près de Oldenswort dans le duché de Schleswig sous autorité danoise. Il étudiera dans les universités d'Iéna, Bonn, Leipzig, Berlin et Tübingen. Il y reçoit son doctorat en 1877 avec une thèse en latin sur l'oasis de SiwaDe Jove Ammone questionum specimen, Phil. Diss., Université Eberhard Karl de Tübingen 1877.
Pendant les mois d'hiver 1877-1878 qu'il passe chez ses parents à Husum, il lit des écrits de Thomas Hobbes, Adam Smith, David Ricardo et d'autres, y compris le premier volume de de Karl Marx, mais revient toujours à Hobbes. Pour en savoir plus sur le penseur anglais, il se rend en Angleterre pendant dix semaines en 1878, où il vit avec son frère Gert Cornis Johannes Tönnies (1851-1928), qui dirigeait un bureau de correspondance à Londres. Il effectue des recherches dans la salle de lecture du British Museum et s'assied même à quelques mètres de Karl Marx, qui approfondissait ses études mais ne lui adressa pas la parole. Au cours de ses recherches dans d'autres archives, il découvre d'importants manuscrits de Hobbes qui n'avaient pas été étudiés depuis des siècles. Après son retour d'Angleterre, Tönnies passe le semestre d'hiver 1878-1879 à Berlin, devient membre du "séminaire statistique" de l'université, participe à des travaux chez Adolph Wagner et assiste à des conférences de Ernst Engel et .
En 1881, il devient maître de conférences à l'université de Kiel. Pour sa sympathie envers la grève des dockers de Hambourg, 1896/97Ferdinand Tönnies: Hafenarbeiter und Seeleute in Hamburg vor dem Strike 1896/97, in: Archiv für soziale Gesetzgebung und Statistik, 1897, vol. 10/2, le gouvernement conservateur de Prusse l'assimilera à un socialiste, et ralentira sa progression au sein de l'université. Il occupera finalement la chaire de sociologie en 1913 pendant trois ans. Il reviendra en tant que professeur émérite en 1921, avant d'être évincé par les Nazis en 1933, à cause de publications critiques à leur encontreSee Uwe Carsten, Ferdinand Tönnies: Friese und Weltbürger, Norderstedt 2005, .. Il meurt à Kiel trois ans plus tard, en 1936. Son œuvre compte plus de 900 publications, dans les domaines de la philosophie, la statistiqueLars Clausen: Ferdinand Tönnies (1855-1936), in: Christiana Albertina, No. 63, Kiel 2006, et la sociologie, et traite de sujets variés comme les changements sociaux, le suicideCf. Der Selbstmord von Maennern in Preussen, [Mens en Maatschappij, 1933], in: Ferdinand Tönnies Gesamtausgabe, tom. 22, ed. Lars Clausen, de Gruyter, Berlin/New York 1998, ., le crime, la technologie, l'opinion publiqueKritik der öffentlichen Meinung, , in: Ferdinand Tönnies Gesamtausgabe, tom. 14, ed. /Rolf Fechner/Rainer Waßner, de Gruyter, Berlin/New York 2002.
Sociologie Dans sa sociologie, Tönnies utilise l'approche psychologique à travers deux sortes de volonté ; volonté organique () : volonté de l'être, volonté essentielle, spontanéité, authenticité ; et volonté réfléchie () : choix, décision, libre-arbitre. Ces notions lui permettent d'expliquer le passage de l'individu de la communauté (Gemeinschaft) vers la société (Gesellschaft).
Pour lui, la volonté organique est à l'origine de la forme de vie sociale communautaire. Elle est une spécificité du comportement des individus vivant en communauté, caractérisée par l'attachement, l'affection qu'a l'individu, envers sa famille (lien de sang), son village et ceux qui y habitent (lien d'amitié) et les pratiques coutumières et religieuses y existant. La forme de vie sociale sociétale est, quant à elle, le produit de la volonté réfléchie, c’est-à-dire qu'elle est issue de la pensée humaine. Au contraire de la morale communautaire ciment de la communauté, la pensée est diverse. Chaque individu a sa pensée. Chaque individu rentre donc en concurrence notamment sociale et économique avec autrui. De ce fait, on assiste à un développement de l'individualisme. Pour Tönnies, le progrès de l'urbanisme fait évoluer la communauté vers la société et il pense que l'entreprise commerciale, caractérisant la société de son époque et qui est le motif de la recherche de profit individuel, va entraîner la société à sa perte.
Tönnies mit en valeur le processus historique qui a conduit au passage de l’union en (communautés familiales), aux associations en (corporations, compagnonnages, églises), puis aux associations en (sociétés individualistes), et aboutit en union en (sociétés tentant de recréer une « pseudo- », par le biais de mesures de redistribution, comme l’assurance chômage par exemple). Mais la dichotomie de la communauté et de la société chez Tönnies est plus qu’un simple processus historique : ces deux éléments sont in fine considérés comme des facteurs et non plus comme des variables. Tönnies est donc à l'origine de l'utilisation typologique des notions de communauté et société : il a en effet créé à partir de ces deux éléments des classes formelles homogènes dans le but de faciliter la classification et l’analyse de phénomènes sociologiques plus complexes.
Il résume l'histoire du passage du Moyen Âge aux temps contemporains par cette formule : . Il voit le Moyen Âge comme l'exemple de bonnes relations humaines, centrées sur la communauté locale organique ; à l'inverse, il pense vivre dans une époque d'ordre négatif et révolutionnaire, gouverné par des relations d'intérêt rationnel, celles de la société.
Apports épistémologiques Tönnies et Simmel sont considérés comme les pères de la (études pratiques, aux niveaux de l’individu et des interactions). L’apport de Tönnies à la sociologie formelle apparaît à première vue moins évident que celui de Simmel car cette contribution, en étant essentiellement d’ordre conceptuel ou épistémologique, paraît moins frappante de par le caractère pratique de la sociologie formelle. D’après Ronald Fletcher(1), Tönnies reconnaissait bien trois niveaux à la sociologie du plus concret au plus abstrait : la sociographie (collection des données et méthodes d’étude sur le terrain), l’étude empirique de problèmes particuliers et l’analyse théorique (la construction et clarification de théories, et conceptualisation de ces théories sous un angle actuel). Son affinité avec le niveau le plus abstrait, ne signifiait pas qu’il jugeait ce dernier plus important, il s’agissait bien d’un choix, d’une attirance toute personnelle.
Son essai sur la coutume paru dans le recueil Custom, An essay on social codes (ou l’on retrouve Simmel et Sombart) en est une des illustrations : il y incorpore certains éléments de l'analyse psychologique et se détourne de l'abstraction, i.e. de l'analyse théorique. Tout comme Simmel, Tönnies ne voyait pas la société comme ayant une conscience propre, mais bien comme une interrelation d'êtres humains. L'individu n’est pas un organisme répondant à des impulsions organiques ou une personnalité conditionnée. L'individu est plutôt de nature consciente, délibérante, impliquée dans la création de son propre caractère.
Influence de Tönnies En étant à l’écoute de la destruction du lien social lié à la montée de l’individualisme, Tönnies se positionnait en rupture avec les auteurs des appliqués à mettre en valeur l’État, le droit administratif, le commerce et l’industrie. En replaçant la problématique de la communauté au centre de la scène des sciences humaines, les travaux de Tönnies ont eu en effet un impact important sur les discussions et théories sociologiques qui ont vu le jour à partir de la fin du .
Chez Max Weber On retrouve la typologie de Tönnies chez Weber, par exemple dans son étude sur la situation agricole en Allemagne orientale, bien que ce dernier préférait l’utilisation de termes différents à savoir communalisation () et socialisation (), termes introduisant la nuance que les concepts de société et communauté relèvent plus d'interactions entre individus plutôt que de structures sociales figées. Mais au bout du compte, le vocabulaire employé reste l’expression de l’idée de Tönnies, à l’image de la division entre culture (relation affective, spirituelle) et civilisation (relation rationnelle, scientifique, intelligente), entre autorité traditionnelle et rationnelle. De même le déclin de l’Histoire est pour lui à mettre sur le compte de la rationalisation, représentation qui rejoint également celle de Tönnies. Finalement, on peut estimer que Max Weber a participé à enrichir la typologie initiale en y ajoutant par exemple le concept d’ouverture : dans son étude comparée des structures et comportements urbains, il montre que les communautés ouvertes (i.e. dont l’adhésion n’est pas liée à la parenté – exemple : églises en opposition à la famille), en permettant l’arrivée d’étrangers, ont participé dès l’époque féodale à la montée de l’individualisme et donc du capitalisme et de la rationalité laïque.
Une autre notion marquante est également attribuée à Max Weber, même si on retrouve cette notion en filigrane dans l’œuvre de Tönnies : celle de l’existence d’un pont entre les deux catégories, mettant en valeur le fait qu’une socialisation qui dure fait établir des valeurs sentimentales qui dépassent la fin établie initialement (exemple : une collègue de travail qui deviendrait amie puis épouse).
Chez Georg Simmel et la sociologie formelle La s'est également servie des concepts de Tönnies comme base pour l'étude des interactions entre individus et des formes sociales qui en dérivent. Simmel en est l'un des contributeurs les plus représentatifs : il a fondé ses études sur des phénomènes "microscopiques" (ex : le secret, l'amitié, l'obéissance, la loyauté, la confiance), i.e. les relations impliquant un nombre restreint d'individus (dyade, triade). On retrouve l'influence de Tönnies dans nombre de ces œuvres dont l'essai sur l'affiliation du groupe(2) où Simmel utilise la symbolique de Gemeinschaft und Gesellschaft, par le biais de remarque sur l'opposition entre société médiévale (ou l'affiliation absorbe l'individu et le met en relation avec les communautés gravitant autour de son groupe d'appartenance) et moderne (où la perte du caractère définitif de l'affiliation enrichit son sentiment d'individualité). Dans 'La métropole et la vie mentale' il insiste également sur la perte de contrepoids par rapport à l'anonymat des grandes métropoles dans la société moderne. Dans son ouvrage sur l'argent(3), la monnaie devient le symbole de l'évolution des mœurs traduisant le malaise d'une société privilégiant le quantitatif et le mécanique, reliant alors les individus de façon impersonnelle. Simmel tend donc à focaliser ses études sur la recherche des effets cachés à un niveau individuel du processus mis en lumière par Tönnies, en utilisant la même typologie.
Chez les auteurs allemands affiliés à la sociologie formelle on retrouve la même fibre : Vierkandt tenta, via une nouvelle branche de la sociologie nommée phénoménologie, d'intégrer l'idée de Tönnies et Simmel selon laquelle le social est le résultat des actions réciproques (en utilisant encore une fois la même typologie). qui appartenait à un courant similaire, soutient dans Individuum und Gemeinschaft la thèse selon laquelle la société est englobée par la communauté tant cette dernière influe sur la première.
Chez les sociologues anglo-saxons