Innocent III, Lotario dei conti di Segni, né le à Gavignano et mort le à Pérouse, membre de la famille des comtes de Segni, est le de l'Église catholique, élu le . Il est considéré dans la chrétienté latine comme l'un des papes ayant exercé une influence majeure au cours du Moyen ÂgeMarcel Pacaut, « Innocent III, Giovanni Lotario comte de Segni (1160-1216) - pape (1198-1216) », Encyclopædia Universalis En ligne, consulté le 9 mars 2015..

Préoccupé de remplir au mieux sa fonction de pape, Innocent III est un chef à la décision rapide et autoritaireMarcel Pacaut, article « Innocent III », Encyclopædia Universalis, DVD, 2007.. Il cherche à exalter la puissance du Saint-Siège de façon à renforcer son autorité suprême, gage selon lui de la cohésion de la chrétienté occidentale ; à cette fin, à partir de 1199, il développe la lutte contre les hérésies, notamment cathare, qu'il confie en 1213 à l'Inquisition, tribunal ecclésiastique d’exception. Une de ses œuvres majeures est de soutenir Dominique de Guzmán ainsi que François d'Assise et ses Frères mineurs et de valider leurs premières règles. Ce pape est également celui du plus important concile du Moyen Âge, le quatrième concile du Latran, qui statue entre autres sur les dogmes, les sacrements (dont le mariage), la réforme de l’Église, la conduite des prêtres et des fidèles, la croisade, le statut et la discrimination des Juifs et des Sarrasins.

C'est sous son pontificat qu'a lieu la quatrième croisade, qui échappe à son contrôle en s'achevant par le sac de Constantinople par les croisés, événement qui creuse le fossé entre orthodoxes et catholiques.

Avant l'élection au pontificat Giovanni Lotario est issu par son père, Trasimond, de la puissante famille des comtes de Segni, descendants de la Gens Anicia et des comtes de Tusculum qui avaient donné de nombreux papes à l’Église, et par sa mère de la noblesse romaine. Il étudie la théologie d'abord à Rome puis à Paris, où il reçoit l'enseignement de Pierre de Corbeil en même temps qu'Étienne Langton et Robert de Courçon, que Lotario élèvera plus tard à la dignité de cardinal. Il effectue ensuite un bref passage par Bologne, où il est l'élève du canoniste Hugues de Pise, qui lui inspirera un programme politique, la théocratie pontificale. En 1186, il retourne à Rome, où Grégoire VIII l'ordonne sous-diacre. Il entame alors une carrière à la curie. Clément III, son oncle, le nomme en cardinal-diacre à Saints-Serge-et-Bacchus, église diaconique de Rome.

Cet homme élégant, énergique et hiératique devient rapidement le cardinal le plus en vue et le plus brillant de la curie.. Infatigable travailleur, sa santé fragile lui vaudra de contracter plusieurs graves maladies..

Entre 1190 et 1198, il rédige le traité De la misère de la condition humaine (De miseria condicionis humane), aussi appelé Le Mépris du monde (De contemptu mundi) ; un traité sur le mariage (De quadripartita specie nuptiarum, Les quatre sens du mariage)., et un autre sur la messe, Les mystères des messes (De missarum mysteriis) . Ce dernier comporte un long chapitre sur les couleurs, repris par tous les liturgistes du et appliqué dans de nombreux diocèses..

Alors qu'il est le plus jeune des cardinaux (37 ans), il est élu pape à l'unanimité, en 1198, le jour même de la mort de Célestin III.

Du « vicaire de Pierre » au « vicaire du Christ » Dès les premiers temps de son pontificat, Innocent III renforce considérablement le pouvoir du pape dans l'Église et met pleinement en application, à cet égard, le programme du Dictatus papæ de Grégoire VII. Pour cela, il impose l'idée que le pape n'est pas un évêque comme les autres, simplement investi d'une dignité et d'une fonction honorifique supérieures, mais un représentant du Christ lui-même, situé au-dessus de ces simples représentants des apôtres que sont les évêques..

Cette évolution est marquée notamment dans le changement de titulature : Innocent III ne se dit plus « vicaire de Pierre » comme ses prédécesseurs, mais « vicaire du Christ »Voir à ce sujet ; ; .. Il s'ensuit qu'Innocent III réserve au seul pape la « plénitude de puissance » (plenitudo potestatis), les évêques se voyant investis seulement d'une « part de sollicitude » (pars sollicitudinis).

Concrètement, le pape impose son autorité sur l'épiscopat, avec une fermeté inédite, de deux manières : en monopolisant le contrôle sur les élections, les dépositions, les transferts et les résignations épiscopalesVoir Kenneth Pennington, Popes and Bishops : the Papal Monarchy in the Twelfth and Thirteenth Centuries, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1984. et utilisant la procédure inquisitoire, dont il met au point la forme définitive, pour mener des enquêtes judiciaires contre les prélats désobéissants, fautifs ou négligents, sur la seule base de la mauvaise « renommée » (fama) qui lui parvient à leur sujetVoir ; ; ..

Théocratie pontificale Lotario pourrait avoir choisi son nom de pape en référence à son prédécesseur Innocent II (1130-1143), qui avait imposé à l'empereur de reconnaître la supériorité du Sacerdoce sur l'Empire en se prêtant, en 1131 à Liège, à un rituel (décrit dans la Fausse Donation de Constantin) au cours duquel le titulaire de l'Empire, à pied, promenait par la bride un cheval blanc sur lequel le pape était montéSelon l'hypothèse formulée par ..

C'est Innocent III qui impose le monopole de la papauté sur le titre de « », jusque-là partagé par les évêques (le titre de « vicaire de Pierre » étant alors abandonné).. À travers ses lettres, ses sermons et ses bulles, se développe une doctrine théocratique cohérente de la plenitudo potestatis (« plénitude de puissance ») qui confère au pape une puissance illimitée ; le programme de la Réforme grégorienne est porté à son aboutissement. Innocent III soutient ainsi l'idée que le pape détient seul l'entière souveraineté (lauctoritas des Romains). Les princes possèdent la potestas, c'est-à-dire la puissance politique, qui leur est donnée directement par Dieu. Ils accomplissent comme ils l'entendent leur office dans leur domaine. Il en découle que les souverains ne peuvent se soustraire à l'autorité, pontificale pas plus que les Églises nationales. . .

Cependant, sa doctrine est plus souple que celle du dictatus papæ énoncés au temps de Grégoire VII (1073-1085) : bien qu'il soutienne la supériorité du pouvoir spirituel, Innocent III limite l'intervention du pape dans le domaine temporel à trois cas : un grave péché des princes, la défense des biens ecclésiastiques et la nécessité de trancher dans un domaine où nulle juridiction n'est compétenteMichel Balard, Jean-Philippe Genêt, Michel Rouche, Des Barbares à la Renaissance, Hachette, 1973, .. Ainsi, il se comporte comme l'arbitre incontesté de l'Occident chrétien et porte à son zénith la théocratie pontificaleMarcel Pacaut, La théocratie : l'Église et le pouvoir au Moyen Âge, Desclées, 1989..

Le Pape veut en outre réaliser sur Terre la Cité céleste, placée sous son autorité. Il s'agit d'augustinisme politique, en référence à saint Augustin ; mais là où Augustin décrivait un idéal eschatologique, Innocent III prétend le réaliser sous son pontificat. Pour ce dernier, l'Église doit promouvoir la Cité céleste sur Terre et ainsi faire régner la paix et l'ordre.

Dans sa lettre Etsi non displiceat de 1205, Innocent III condamne quelques activités des juifs et exhorte le roi de France Philippe II Auguste à mettre fin à ces abus dans son domaine (en latin : abusiones huiusmodi de regno Francorum studeas abolire) et à « persécuter les loups qui ont adopté l'air de brebis, afin de démontrer la ferveur avec laquelle Sa Majesté (regia celsitudo) professe la foi chrétienne »Innocentii III Romani pontificis Regestorum sive Epistolarum Liber Sextus, .IRHT, Institut de Recherche et d'Histoire des Textes - Orléans, Notice , projet RELMIN, « Le statut légal des minorités religieuses dans l'espace euro-méditerranéen () », traduction française de John Tolan, Lire en ligne..

Le quatrième concile du Latran en 1215 va plus loin en instaurant une ségrégation forcée dans les royaumes de la chrétienté, obligeant les sarrasins et particulièrement les juifs à porter une marque distinctive (signum) sur leurs vêtements, qui sera la rouelle dont le port sera largement imposé encore bien après Innocent III. du projet Relmin... Il limite également les relations sociales et professionnelles entre juifs et chrétiens, pour éviter les « mélanges » et préserver la « pureté » des chrétiensGérard Nahon, Article Ghetto, Encyclopædia Universalis, DVD, 2007.« Innocent paraît manifester une préoccupation de pureté à l'égard des dangers de pollution que le contact quotidien étroit avec les juifs représentent pour le corps de la chrétienté », . et travaille sans relâche à leur conversion au christianisme. Comme le mentionne l'historien John Tolan : .. Il avait toutefois tenté d'assurer leur protection en publiant la constitution Licet Perfidia Judaeorum (1199) par laquelle il interdisait la spoliation des juifs, ainsi que la profanation de leurs cimetières, sous peine d'excommunication... Le port de la rouelle par les juifs ayant mis leur vie en danger durant de longs siècles, il est pour autant souvent désigné comme un « Pape antijuif pour les plus modérés » ou « le père de l'antisémitisme » pour les autres...

Auparavant, en 1200, il n'a pas hésité à jeter l'interdit sur le royaume de France, lorsque le roi Philippe II Auguste, en 1196, fait annuler son mariage avec Ingeburge de Danemark pour épouser Agnès de Méran. Il frappe aussi l'Angleterre d'interdit puis excommunie le roi Jean sans Terre, quand celui-ci refuse l'accession d'Étienne Langton au siège de Cantorbéry en 1208. Lorsque Jean se plie à la volonté papale et demande son pardon en 1213, le pape exige une soumission complète. Le roi doit réparer les dégâts causés dans les églises pendant le conflit et se reconnaître vassal du Saint-Siège. Il prend deux ans plus tard la défense du souverain contre les barons révoltés, qui, à ses yeux, menacent la paix de la chrétienté — révolte qui aboutit à la promulgation de la Magna Carta. À l'image de l'Angleterre, les rois d'Aragon, de Bulgarie et du Portugal se reconnaissent vassaux du pape.

Lutte contre les empereurs germaniques vignette|Sceau du pape Innocent III.

Le pape tente de rétablir son autorité sur Rome et ses propres États. Il liquide définitivement ce qui restait de la République romaine en obtenant la démission de la municipalité et la révocation des officiers nommés par le Sénat républicain. Le préfet, jusqu'alors agent de l'empereur, devient un fonctionnaire du Saint-Siège. Ces mesures entraînent la révolte des Romains dirigée par la noblesse. Il faut environ six ans au pape pour reprendre le contrôle de la ville. Innocent III parvient dans le même temps à mettre la main sur l'héritage de la comtesse Mathilde de Toscane, la marche d'Ancône, la Campanie, le duché de Spolète.

Il joue aussi des rivalités entre la maison de Hohenstaufen, la maison du défunt empereur du Saint-Empire, et les guelfes. Au poste d'empereur, les guelfes font élire Otton IV du Saint-Empire tandis que les partisans des Hohenstaufen majoritaires font élire le frère du roi de Germanie, Philippe de Souabe. Innocent III profite de l'occasion pour affirmer les droits supérieurs de la papauté. Dans la décrétale de 1202, il affirme qu'en cas de contestation de l'élection impériale, la décision finale appartient au pape.