Augustin d'Hippone ou saint Augustin, dont le nom latin est , né le à Thagaste et mort le à Hippone, est un philosophe et théologien chrétien romain originaire d' Algérie (Afrique romaine) qui, après une carrière de rhéteur, occupe la fonction d'évêque à Hippone. Canonisé en 1298, il est avec Ambroise de Milan, Jérôme de Stridon et Grégoire le Grand, l'un des quatre premiers Pères de l'Église latine à se voir conférer le titre honorifique de docteur de l'Église.
La formation qu'il reçoit à Carthage est celle des lettrés romains de l'époque, même si ses écrits laissent apparaître une sensibilité et des traits liés à sa région de naissance. S'il est un maître de la langue et de la culture latines, il ne maîtrise jamais réellement le grec, ce qui a pour effet de romaniser le christianisme occidental et de lui donner une tonalité différente du christianisme oriental, plus proche des auteurs grecs.
Né d'une mère profondément pieuse et d'un père païen, il se passionne d'abord pour la philosophie, vue alors littéralement comme un « amour de la sagesse », avant de devenir manichéen. Il abandonne le manichéisme pour se convertir au christianisme assez tard, en 386, après sa rencontre avec Ambroise de Milan. Après sa conversion, il devient évêque d'Hippone et s'engage dans une série de controverses, d'abord contre les manichéens, puis contre les donatistes, et enfin contre le pélagianisme. Ces controverses alimentent une œuvre considérable tant en quantité qu'en qualité dans laquelle trois ouvrages particulièrement connus se détachent : Les Confessions, La Cité de Dieu et De la Trinité.
Augustin est l'un des penseurs qui ont permis au christianisme d'intégrer une partie de l'héritage grec et romain, en généralisant une lecture allégorique des Écritures suivant le modèle préconisé par Ambroise de Milan et le néoplatonisme. Toujours à la suite d'Ambroise, un ancien haut fonctionnaire romain, il incorpore au christianisme une tendance au recours à la force héritée de la République romaine. Il est le penseur le plus influent du monde occidental jusqu'à Thomas d'Aquin qui, huit siècles plus tard, donnera un tour plus aristotélicien au christianisme. Malgré tout, sa pensée conserve une grande influence au , où elle est l'une des sources de la littérature classique française et inspire les théodicées de Malebranche et de Leibniz.
Augustin est un penseur exigeant dans tous les sens du terme. Homme clé de l'émergence du moi en Occident, il joue également un rôle de premier plan dans l'évolution de la notion de justice. De son passé manichéen, il garde une forte distinction entre le Bien et le Mal. Toutefois, le néoplatonisme l'a amené à une conception d'un Dieu fort qui, à l'inverse du Dieu faible des manichéens, assure qu'à la fin le Bien l'emporte. En Occident, il est le théologien qui insiste le plus sur la transcendance divine, c'est-à-dire que pour lui, les pensées de Dieu ne sont pas, de près ou de loin, les pensées des hommes. Selon lui, la croyance inverse constitue précisément le péché originel.
Pour Augustin, Dieu est à la fois au-dessus des êtres humains et au plus profond d'eux-mêmes. Il en résulte un accent mis sur ce qu'il nomme la « trinité intérieure » : la mémoire, l'intelligence et la volonté. Si la mémoire est importante, l'idée de commencement, de renouveau, est également très présente. La volonté permet de se diriger vers le Bien, mais n'est pas suffisante ; il faut aussi la grâce. Augustin met malgré tout l'accent sur la capacité que confère la raison à l’homme de s'approcher de la vérité des choses , dans une perspective qui intègre une dimension spirituelle certaine. En règle générale, la pensée augustinienne est animée d'un double mouvement : d'une part depuis l'extérieur (le monde) vers l'intérieur, qui est le domaine de Dieu, lumière intérieure (« je serai moi-même avec toi parce que, si je suis, c’est toi-même qui me l’as donné » (Confessions I, 20, 31)) ; de l'inférieur (les plaisirs faciles) au supérieur (la vraie réalisation de soi).
Dans sa théologie, le poids et l'habitude du péché sont tels que, sans la grâce divine, l'homme ne peut pas se sauver : c'est le sens de la lutte contre le pélagianisme, qui soutient l'inverse. Aux , le protestantisme et le jansénisme, qui reprennent ses thèses, s'adressent, comme Augustin en son temps, plutôt aux classes moyennes actives qu'à l'aristocratie usuellement plus pélagienne. En lien avec sa théologie, Augustin distingue fortement le monde (lié à l'amour de soi), de la Cité de Dieu (liée à l'amour de Dieu). Lorsqu’à la fin du , après , l’Église catholique veut se rapprocher du monde, elle tend à privilégier la pensée de Thomas d'Aquin plutôt que celle d'Augustin, estimant que ce dernier est trop préoccupé par la vie éternelle. À la suite de ce concile, le courant néothomiste relativise la portée de l’œuvre augustinienne, estimant qu'Augustin n'a qu’une connaissance partielle des valeurs humaines.
L’approche du politique chez Augustin est marquée par le réalisme. S’il reconnaît la nécessité du gouvernement, il ne lui accorde qu’une place seconde face à la morale, estimant qu’il faut éviter de choisir les gouvernants parmi les êtres égocentriques et irrationnels. Pour l’évêque d’Hippone, les dirigeants restent toujours responsables de leurs actes. Enfin, chez lui, le bonheur ne relève pas du domaine du politique ou du gouvernement, il est apolitique. Selon lui, ni l’Église ni l’État n’ont vocation à établir une Cité de Dieu terrestre. L’accusation d’avoir favorisé la théocratie de l’Église sera essentiellement portée contre lui au début du dans le cadre de ce que certains ont appelé l’augustinisme politique. De nos jours, Augustin est plutôt considéré comme un des pères de l’individualisme moderne, voire du libéralisme.
S'il a contribué fortement à mettre au premier plan le concept d'amour dans le christianisme, il est aussi accusé d'avoir transmis à l'Occident une forte méfiance envers la chair. À proprement parler, chez lui, la sexualité n’est pas mauvaise puisqu’elle assure la descendance ; le problème vient selon Augustin du fait que depuis le péché originel, les êtres humains ne contrôlent plus leur sexualité. Il aurait, sur la notion de péché de chair, une position plus modérée que Jérôme de Stridon et Grégoire de Nysse, en partie reprise aux platoniciens et aux néoplatoniciens.
Biographie Enfance et jeunesse (354 à 371) vignette|Augustin à l'école de Thagaste par Benozzo Gozzoli.|alt=Gravure. Un homme à l’école.
Né à Thagasthe (actuelle Souk Ahras en Algérie.) dans la province romaine d'Afrique, Aurelius AugustinusLe système à deux noms tend à devenir à cette époque la règle pour qui n'est pas de grande origine : comme la plupart des individus originaires d'Afrique romaine, Augustin est ainsi dépourvu du tria nomina (prénom, nom, surnom) qui caractérise notamment à Rome les personnalités descendants de grandes familles ou les personnages aux brillantes carrières ; cf. et . est issu d'une famille punique de la classe aisée, mais et qui rêve de voir son enfant devenir avocat ou membre de l'administration impériale.
Les origines d'Augustin — qui se considérait comme « punique »Voir : . avec une « vive conscience de son africanité ». — sont probablement à l'image des populations locales, un mélange de phéniciens, berbères et latins, une mixité culturelle « romano-punique » commune dans l'Afrique antiquecf. , citant Henri-Irénée Marrou (1955), Serge Lancel (1999) et Peter Brown (2001).. Le père d'Augustin est un païen romanisé du nom de , avec rang de décurion et membre du conseil municipal de la cité. D'origine modeste, il n'a pas fait d'études. Monique, la mère d’Augustin, femme de tête obstinée et résolue, est une fervente chrétienne dont le prénom laisse entrevoir des origines berbères. (), ce qui a conduit certains auteurs à attribuer à Augustin une origine ethnique exclusivement berbèreEssentiellement dans la deuxième moitié du ; voir par exemple l'ouvrage de ., un sujet qui, influencé par le renouveau culturel berbère., reste débattuVoir par exemple , ou encore . L'appellation est en outre régulièrement qualifiée d'anachronique concernant cette période ; par exemple , ou encore qui évoque en outre les « ambiguïtés idéologiques » du terme.. Le couple connaît des tensions liées à la fois aux infidélités du mari et au fait que l'épouse le trouve intellectuellement limité.
Augustin a un frère, Navigius, et une sœurPeut-être deux selon . qui deviendra supérieure du monastère d'Hippone (nom antique d'Annaba, ville du nord-est de l'Algérie), une cité de la province romaine d'Afrique qui relève de la province ecclésiastique de NumidieÀ partir du début du , l'organisation de l'Église se calque sur l'organisation administrative de l'Empire, mais avec parfois des différences ; ainsi Hippone relève administrativement de la province d'Afrique proconsulaire mais est intégrée dans la province ecclésiastique de Numidie ; cf. .. Sa culture est foncièrement latineAugustin aura beaucoup de mal avec la langue grecque, qu'il ne maîtrise jamais, ce qui est pour lui un handicap, notamment pour l'accès aux ouvrages philosophiques et théologiques. Sur cette question de la maîtrise du grec par Augustin, voir l'analyse nuancée de .. Élève doué mais indocile, il déteste l'école et craint le châtiment de ses maîtres..
Le père d'Augustin, petit propriétaire foncier, réussit à épargner suffisamment pour que ses fils puissent bénéficier d'une éducation classique. Augustin commence son instruction à Thagaste puis, quand il a environ quatorze ans., part étudier dans la petite « ville-universitaire ». voisine de MadaureLa petite ville de Madaure comptait des écoles à l'enseignement renommé ., dont les écoles bénéficient d'une renommée. . et où lui sont enseignées la grammaire latine et la rhétorique. Plus tard, dans les Confessions ()Sur le type d'éducation reçue par Augustin et la place qu'y joue la mémorisation des auteurs latins, se reporter à . L'ouvrage de Peter Brown () contient aussi des références utiles et des détails précis sur ce genre d'éducation., il se montre critique envers l'enseignement élémentaire, qu'il estime trop centré sur l’éloquence et la mémoire, mais apprécie l'enseignement du grammaticus..
Le manque d'argent le contraint à revenir à la maison familiale à seize ans. À cette époque, il commet de menus larcins, tels que le célèbre vol des poiresConfessions, , ., non par besoin, mais par plaisir de la transgression. Il se le reproche plus tard et écrit dans son livre les Confessions :
Étudiant et professeur à Carthage
vignette|Le Jeune Cicéron lisant, fresque de Vincenzo Foppa (vers 1464), Collection Wallace, Londres.|alt=Gravure. Un écolier assis.
Lorsque Augustin va vers ses dix-sept ans, son père acquiert les moyens d’envoyer son fils reprendre ses études à Carthage. Dans les Confessions, Augustin décrit le climat d'extrême sensualité de cette ville d'Afrique du Nord, , les plaisirs de l’amour et du théâtre :
Là, il connaît une sorte de crise d'adolescence. Dans un latin flamboyant et un style apprécié des Romains d'Afrique où abondent les jeux de mots et les chiasmes, il avoue :
Patricius meurt prématurément en 370 ou 371. L'année suivante, à Carthage, Augustin fait très vite la connaissance d'une femme dont il a un fils, Adéodat, et dont il partage la vie durant quinze ans, dans les liens du concubinage romain. On ne sait toutefois pas grand-chose de cette compagne.
La lecture de l’Hortensius de Cicéron, ouvrage aujourd'hui disparu, le conduit à se passionner pour la philosophieConfessions, , 4, 7., qui est alors comprise comme . Si à Carthage le Christ n'est pas vu comme le mais comme la Sagesse de Dieu, la façon extrêmement légaliste dont l'Église d'Afrique interprète les Écritures amènera Augustin à devenir, neuf ans durant, un adepte du manichéisme.