La théorie de l'esprit (de l'anglais theory of mind) désigne, en sciences cognitives, non pas une théorie, mais l'aptitude permettant à un individu d’attribuer des états mentaux inobservables ( intention, désir, sentiment, conviction...) à soi-même ou à d'autres individus.. .

Cette capacité est centrale dans la cognition sociale humaine et joue un rôle primordial dans les interactions sociales — communication, empathie, collaboration, enseignement, compétition., en permettant de mieux s'expliquer les attitudes des autres pour mieux prédire et anticiper leurs comportements et y adapter les nôtres..

Différentes branches de la psychologie se sont intéressées à cette capacité depuis la fin des années 1970 : en éthologie. afin de déterminer si la théorie de l'esprit est présente chez d'autres espèces ; en psychologie du développement. afin de comprendre comment cette capacité se développe au cours de l'enfance ; en neuropsychologie dans des populations spécifiques (personnes du spectre autistique. et schizophrènes. notamment) et chez l'adulte typique afin de décrire les mécanismes sous-jacents et les bases neurales de cette aptitude..

Bien qu'il y ait certains aspects philosophiques dans l'étude de cette capacité., la théorie de l'esprit est à distinguer de la philosophie de l'esprit.

Histoire L'expression « théorie de l'esprit » provient de l'éthologie. Elle a été introduite en 1978 par les éthologues David Premack et Guy Woodruff dans une étude visant à déterminer si les chimpanzés pouvaient attribuer des états mentaux à d'autres individus.. En psychologie expérimentale, Heider et Simmel se sont en 1944 intéressés à la capacité à attribuer des états mentaux (en l'occurrence à des formes géométriques en mouvement)..

L'étude expérimentale de la théorie de l'esprit s'est faite en lien avec des réflexions philosophiques sur cette capacité. Ainsi, dans un commentaire de l'étude de Premack et Woodruff, le philosophe Daniel Dennett souligne la difficulté de véritablement tester si un individu utilise une théorie de l'esprit.. Il propose comme critère la capacité à attribuer à une autre personne des croyances différentes de ses propres croyances. Ce critère a donné naissance à la tâche de fausse croyance décrite pour la première fois par Wimmer et Perner en 1983 Wimmer H et Perner J, 1983;13:103-128. et très largement utilisée ensuite dans les études de psychologie comparée et de psychologie du développement.

Depuis le développement des techniques d'imagerie cérébrale, le champ des neurosciences sociales qui s'intéresse notamment aux bases neurophysiologiques de la théorie de l'esprit s'est rapidement développé..Plus récemment, l'apparition de l'intelligence artificielle générative, et la quête d'une intelligence artificielle générale, voire d'une superintelligence pose la question des liens entre la théorie de l’esprit et l’intelligence des machines qui commencent dans les années 2020 à simuler des processus cognitifs évoquant l'émergence de phénomènes imitant l'empathie et de la conscience. ; les systèmes d’IA resteront-ils dépourvus de conscience, de compréhension subjective et donc de réelle empathie ? Cette question soulève d’importantes questions épistémologiques et éthiques sur l'alignement des intelligences artificielles et sur la manière dont nous projetons des états mentaux humains sur les machines..

Définition La théorie de l'esprit est une capacité cognitive qui permet de se représenter les états mentaux d'autres individus et d'utiliser ces représentations afin d'expliquer ou de prédire leur comportement. Cette capacité est inférentielle par nature puisque les états mentaux (croyances, désirs, émotions…) des autres individus ne sont pas observables directement, mais doivent donc être inférés à partir de l'observation de leur comportement (choix, réactions émotionnelles).

La notion de théorie de l'esprit est proche de la notion d'empathie. Cependant, la notion d'empathie comporte une dimension émotionnelle et affective alors que la théorie de l'esprit renvoie plutôt à des processus cognitifs représentationnels..

L'expression « théories de l'esprit », au pluriel, apparaît régulièrement pour mettre l'accent sur la diversité, phylogénétique et ontogénétique, des systèmes cognitifs pouvant rendre compte de différents niveaux de compréhension du comportement des autresJ. Nadel et A.-M. Melot, « Théorie de l'esprit », O. Houdé (Ed), Vocabulaire des sciences cognitives, Paris, PUF, 2003, ..

Le terme « théorie de l'esprit » est parfois jugé inadapté : pour certains parce qu'il postule le développement d'une « théorie » sur l'esprit des autres, ce qui est débattu, pour d'autres, car cela impliquerait à tort une capacité sans faille chez les adultes sains..

Lien avec la philosophie de l'esprit

Les débats contemporains de la théorie de l'esprit s'inscrivent dans une riche tradition philosophique de l'étude de l'esprit : on peut faire remonter le questionnement sur la nature de l'esprit à Descartes.

À partir des années 1950, les travaux respectifs de Fritz Heider et Wilfrid Sellars ont introduit l'idée de l'usage d'une théorie psychologique du sens commun ou psychologie naïve que les hommes utiliseraient pour interpréter le comportement de leurs congénères.

Théorie-théorie ou simulation ? Depuis les années 1970, des débats, alimentés par les travaux expérimentaux menés en parallèle en psychologie du développement ont vu se confronter deux positions sur la nature de la théorie de l'esprit :

la théorie de la théorie, qui insiste sur l'organisation proto-scientifique de la théorie de l'esprit ; la théorie de la simulation, qui insiste sur la capacité de simuler les états mentaux d'autrui.

Du point de vue de la théorie-théorie, l'utilisation de la théorie de l'esprit relève de l'application d'une théorie. Au sein des défenseurs de la théorie-théorie, plusieurs versions s'opposent quant à son développement. Pour certains, comme Alison Gopnik et Andrew Meltzoff, l'enfant acquiert la théorie de l'esprit de la même manière que les scientifiques construisent des théories (par voie de tests d'hypothèses notamment). Pour d'autres, comme Jerry Fodor, l'enfant dispose de modules cognitifs innés dédiés à la compréhension du comportement des autres qui arrivent à maturation au cours du développement.

Les défenseurs de la théorie de la simulation. avancent au contraire que la capacité d'attribuer des états mentaux aux autres individus ne repose pas sur l'application d'une théorie mais sur la capacité de prendre la perspective de l'autre et d'utiliser une simulation de ses propres états mentaux.

Récemment, les débats sur la nature de la théorie de l'esprit se sont davantage tournés vers les mécanismes computationnels et neuronaux de la théorie de l'esprit.

Psychologie du développement Le développement de la théorie de l'esprit chez les enfants a donné lieu à de très nombreuses études depuis les années 1980.

L'attribution de fausses croyances

En lien avec les réflexions proposées par les philosophes s'étant penchés sur la question, les tests visant à déterminer à quel âge les enfants sont capables d'attribuer des fausses croyances ont connu une place centrale dans l'étude du développement de la théorie de l'esprit.

La tâche classique de fausses croyances : le test du transfert inattendu Heinz Wimmer et Josef Perner introduisent en 1983 le protocole opératoire du transfert inattendu (unexpected transfer) qui sera repris sous de nombreuses formes différentes dans des études ultérieures. Dans cette tâche, un enfant-spectateur doit prédire qu'une personne ignorant le déplacement d'un objet le cherchera là où elle croit qu'il se trouve et non là où il est en réalité. En pratique, on présente à l'enfant, à l'aide de poupées et de jouets, l'histoire suivante :

Max et sa maman sont dans la cuisine ; ils rangent le chocolat dans le réfrigérateur. Max part rejoindre ses amis pour jouer. Pendant son absence, sa maman décide de préparer un gâteau. Elle prend le chocolat dans le réfrigérateur, en utilise une partie et range le reste du chocolat dans le placard. Plus tard, Max revient ; il veut manger du chocolat. Où va-t-il le chercher ?

L'expérimentateur demande alors à l'enfant-spectateur où il pense que Max va chercher le chocolat.

L'idée sous-jacente au paradigme réside dans le fait que pour répondre correctement que Max va chercher le chocolat dans le réfrigérateur, il faut lui attribuer une fausse croyance concernant la position du chocolat.

Différentes versions de ce paradigme expérimental ont été utilisées dans de nombreuses études. (La version du test de Sally et Anne étant la plus célèbre.) Le pattern de résultats suivant a ainsi émergé : vers 3 ans les enfants ne répondent pas correctement à la question (ils répondent d'après leur propre connaissance de la position du chocolat) alors qu'à partir de cinq ans ils répondent correctement. Si ces résultats ont bien été répliqués et semblent robustes dans différentes cultures, leur interprétation est plus controversée..

Interprétation classique et critiques L'interprétation classique de ces résultats, largement répandue jusque dans les années 2000, est qu'autour de 4 ans, une maturation de la théorie de l'esprit se produit afin de donner lieu à une capacité « méta-représentationnelle ». Entre 3 et 5 ans, les enfants développeraient ainsi le concept de croyance : une représentation, dont le contenu peut différer de l'état réel du monde. Avant 4-5 ans les enfants disposeraient tout de même d'une théorie de l'esprit, non mature (prenant en compte que les personnes agissent selon leur désir par exemple).

Il est à noter que malgré son succès, notamment dans l'étude des troubles du développement comme l'autisme ( infra), ce paradigme expérimental et l'interprétation des résultats en découlant ont été sujet à diverses critiques. Ainsi, Paul Boom et Tim German proposaient en 2000 d'abandonner cette tâche comme mesure de théorie de l'esprit pour deux raisons : d'une part, ce test fait appel à d'autres aptitudes qui sont également en maturation chez le jeune enfant (capacités verbales, fonctions exécutives et notamment inhibition) et d'autre part, il ne permet pas de rendre compte de tous les aspects d'une théorie de l'esprit mature..

Il a été souvent proposé d'aider les personnes autistes par des interventions visant à développer chez elles cette aptitude, mais en 2026, une Revue de la littérature ayant porté sur 20 études relatives à ce type d'interventions (études ciblant généralement la compréhension des fausses croyances et utilisant fréquemment le jeu de rôle et les histoires en images), a conclu que ces programmes n'améliorent que modérément les compétences (telles qu'évaluées). Les auteurs soulignent les limites de études : biais de publication, échantillons réduits, absence fréquente de mesures du QI, du langage ou des compétences préalables, ainsi qu’un manque de données sur la validité sociale et la généralisation des acquis, ce qui réduit l’évaluation de l’efficacité réelle des ces dispositifs. Ils recommandent de futurs essais randomisés contrôlés plus rigoureux et une description plus fine de leurs effets fonctionnels, afin de renforcer leur robustesse et le niveau de preuves disponibles..

Attribution automatique de fausses croyances