Le classement alphabétique est le système de mise en ordre d'un ensemble de mots sur la base des signes qui les composent. Il est plus complexe que le seul ordre alphabétique, simple classement de ces signes eux-mêmes pris isolément. Bien qu'on en ait vu quelques tentatives sous diverses latitudes et à diverses époquesVoir Knuth, Sorting and Searching, Addison-Wesley, 1973. et qu'il ait été présent dans la Souda, encyclopédie byzantine du contenant entréesPeter Burke, 2000, ., le classement alphabétique restera une curiosité réservée aux érudits jusqu'en 1286, date où selon Donald Knuth il se généralise (voir plus bas).

Le classement alphabétique des mots ou des noms resta même longtemps après cette date une spécialité purement européenne : jusqu'au milieu du , par exemple, les dictionnaires non-occidentaux demeurèrent classés par thèmes ou par racines grammaticales.

Cette invention révolutionna l'activité commerciale en Occident : il devint possible de travailler avec des listes de plusieurs centaines – voire de milliers – de noms de clients, articles, fournisseurs, villes, sous-traitants, créanciers, débiteurs et correspondants divers sans plus de difficulté de recherche que sur une liste désordonnée d'une vingtaine de noms. Elle révolutionna aussi l'activité savante et la structure des ouvrages grâce à la constitution d'index et à la mise en place de dictionnaires et d'encyclopédies faciles à consulter.

Histoire Les écritures alphabétiques, syllabiques ou alphasyllabiques ont toutes adopté un classement de leurs graphèmes, tâche facilitée par le nombre réduit de signes. Les écritures logographiques, quant à elles, devant le nombre important de caractères, n'ont pu suivre de règles simples. On trouve ainsi de nombreuses manières de classer les sinogrammes (Voir Dictionnaires de sinogrammes).

Un ostracon du découvert à Thèbes présenterait une occurrence d'un classement de graphèmes consonantiques antérieur à Ougarit.

Les documents archéologiques semblent indiquer que les lettres des différents alphabets ont toujours été enseignées dans un même ordre – propre à chaque alphabet –, peut-être pour des raisons mnémotechniques. L'ordre des lettres établi par l'alphabet linéaire et l'alphabet phénicien, par exemple, a été plus ou moins conservé par les alphabets qui en sont dérivés, malgré quelques modifications (voir ci-dessous).

L'alphabet grec étant utilisé pour la numération, il était depuis une époque ancienne associé à un ordre rigoureuxGeorges Ifrah, 1994, .. Dès le , on trouve dans diverses îles de la mer Égée des listes indexées selon leur seule première lettre. Cet ordre est aussi celui que retient Zénodote pour l'organisation de la bibliothèque d'Alexandrie, dont il est le premier bibliothécaire, vers 280 av. J.-C, ; le premier inventaire, qui en a été rédigé par Callimaque de Cyrène au , comportait 120 rouleaux, classés par ordre alphabétique et par genre. Toutefois, le classement alphabétique n'était pas toujours utilisé de manière rigoureuse, ainsi qu'on peut le constater par le « Recueil des mots qui se trouvent dans Hippocrate », attribué à Érotianus au . Il est souvent limité aux deux premières lettres, comme on peut aussi le voir dans des papyrus grecs du ordonnant des listes de contribuables. Un informaticien actuel le considérerait comme du hashingCe classement sur les deux premiers caractères était aussi celui utilisé par la toute première version du langage BASIC à Dartmouth..

L'ordre qui a longtemps prévalu pour les dictionnaires et encyclopédies ainsi que pour les bibliothèques était le classement thématique (voir l'article Encyclopédie). Cela s'explique à la fois par des raisons liées à la tradition savante et religieuse, mais surtout à une vision du monde où le fond prime sur la forme : tout est donc relié de façon organique sur la signification et non selon l'arbitraire d'un classement de signes.

thumb|Exemple de classement alphabétique dans le Liber floridus. Manuscrit disponible sur Gallica. Copie faite en 1260 du manuscrit de 1120. L'ordre n'est pas rigoureux. Cependant, dès 630, Isidore de Séville utilise le classement alphabétique au livre X de ses Etymologiae lorsqu'il donne les origines d'un certain nombre de motsVoir et suivantes du PDF des Opera omnia sur Google Books. Le premier ouvrage d'importance utilisant un classement alphabétique est la Souda (), encyclopédie grecque rédigée à Byzance contenant entrées. Ce classement n'y est pas encore rigoureux : certaines lettres y sont inversées et plusieurs mots commençant par une diphtongue sont classés avec les lettres produisant le même sonArticle «Suidas», dans Pauly-Wissowa, Real Encyclopädie des Classischen Altertumswissenschaft, 1931, . Au , le lexicographe Papias rédige dans le nord de l'Italie un dictionnaire en ordre alphabétique intitulé Elementarium doctrinae rudimentum. Cet ouvrage contribuera à diffuser le classement alphabétique dans les pays occidentauxMary et Richard House, 1982, .. Dans le Liber floridus rédigé en 1120, Lambert explique l'origine de l'ordre alphabétique et donne une liste de mots ainsi classésLiber Floridus, folio 215. Sur Gallica.

Au , Jean de Gènes publie le Catholicon (1286), en le faisant précéder d'une préface expliquant longuement son système de classement et exhortant le lecteur à faire l'effort de l'apprendre, malgré sa difficulté. Le passage de simples index de deux lettres à un classement faisant intervenir autant de lettres que nécessaire, et pas toujours le même nombre, demande en effet un important effort d'abstraction, d'autant que la méthode de tri diffère totalement de celle des nombres, alors mieux connue. Les ateliers parisiens de manuscrits adoptent cette nouvelle technologie et ajoutent un index à leurs manuscrits les plus considérables, faisant de Paris « le centre de création d'index le plus important du Mary et R. House, 1982, . ».

Du , le classement alphabétique s'enseigne peu à peu partout en Europe. Fait significatif : il l'est essentiellement à des adultes possédant déjà une bonne formation, parfois universitaire. L'invention de l'imprimerie donnera un coup d'accélérateur à un tel usage. Les humanistes l'adoptent dans divers ouvrages : Érasme classe alphabétiquement une collection de proverbes : les Adages (1500) ; la Polyanthea l'adopte également pour son grand florilège de nature encyclopédique publié en 1503Disponible sur Google Books ; Conrad Gessner utilise le même classement pour décrire les animaux dans son ouvrage Historiae animalium (1551). Il en va de même pour lIndex librorum prohibitorum qui commence à paraître en 1559Peter Burke, 2000, ..

Au , l'usage du classement alphabétique continue à se répandre. A table alphabeticall of hard usual English words (1604) de Robert Cawdrey est le premier dictionnaire anglais utilisant le classement alphabétique ; c'est un petit livre in-octavo de 120 pages comptant quelque entréesSimon Winchester, The Professor and the Madman, Harper, 1998, .. Donald Knuth fait remarquer à propos de cet ouvrage que certains mots n'y apparaissent pas exactement à leur place, mais que ces erreurs sont plus fréquentes au début de l'ouvrage que dans la suite de celui-ci, ce qui suggère que l'auteur assimilait lui-même peu à peu le système au fur et à mesure qu'il avançait dans son travail.

Lorsque l'Académie française publie son premier Dictionnaire en 1694, l'arrangement retenu n'est pas le classement alphabétique des mots, mais celui des racines, afin de mettre en évidence les relations entre les mots de même famille. Elle adoptera le classement alphabétique dans la deuxième édition, parue en 1718, en raison du succès de l'ouvrage concurrent d'Antoine Furetière, à la suite duquel les dictionnaires adoptent massivement eux aussi le classement alphabétiqueRichard Yeo, Encyclopaedic Visions, Cambridge University Press, 2001, .

Au , la Cyclopaedia de Chambers (1728) et surtout l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1751-1772) légitiment définitivement le recours au classement alphabétique dans un ouvrage encyclopédique, bien que cette pratique ait entraîné quelques résistances dans les milieux intellectuels en raison de son côté arbitrairePeter Burke, 2000, .. L'adoption progressive du classement alphabétique est liée à un changement dans la façon de concevoir le monde et à la recherche d'une plus grande efficacité, ainsi qu'à un changement dans les habitudes de lecturePeter Burke, 2000, .

Classification et évolution des alphabets Ordre levantin L'ordre alphabétique le plus ancien qui nous est connu, déjà très proche du nôtre, est attesté à la fin de l'âge du bronze, avec l'alphabet ougaritique, écriture consonantique (abjad) en cunéiforme. Elle s'est poursuivie dans une autre écriture également consonantique sans lien pour la forme mais liée linguistiquement, celle du phénicien, d'où sont issus les principaux alphabets actuels : alphabet grec et ses avatars (alphabets gotique, cyrillique et latin en passant par l'étrusque), mais aussi écritures araméenne, syriaque, hébreu, arabe, etc.

Cet « ordre levantin » est à la base de l'exégèse numérique pratiquée sur la Bible (la gematria). Il a connu des modifications propres à l'histoire de chaque alphabet et à leurs exigences de notation. Ces modifications sont « aggravées » par le fait que les alphabets ont pu se transmettre via des langues très éloignées phonétiquement. Ainsi, notre alphabet comporte les lettres suivantes : /a/ qui, à partir du grec, remplace le coup de glotte, /b/ s'est maintenu, /g/ est devenu /k/ (lettre provenant elle-même du Γ gamma grec prononcé /k/ par les Étrusques) et a été noté par c en latin, /d/ s'est maintenu, /h/ est devenu /e/ à partir du grec), /w/ est devenu /f/ à partir du latin lui-même issu du digamma grec, /z/ a été remplacé par /g/ puis rejeté en fin d'alphabet à partir du latin, etc. Souvent, l'insertion d'une nouvelle lettre s'est faite sans altérer l'ordre alphabétique.

Certaines écritures ont été entièrement réordonnées pour des raisons graphiques afin d'en faciliter l'apprentissage, comme l'écriture arabe (Voir Histoire de l'alphabet arabe et Numération arabe, l'ordre originel réapparaissant dans la numération). Pour ces écritures, cependant, le choix d'un ordre alphabétique cohérent est toujours resté une priorité.

Ordre sudarabique Outre l'ordre levantin, il en existe un autre, pour les écritures dérivées de l'alphabet linéaire, dit ordre sudarabique, lui aussi ancien mais plus limité dans ses représentations. Attesté en sudarabique (et dans quelques tablettes en ougaritique trouvées hors d'Ougarit, comme celle de Beth Šemeš), il s'est transmis au syllabaire éthiopien, qui en découle. Ses premiers rangs sont les suivants (en transcription des langues sémitiques) : h, l, ḥ, m, q, w, š, r, etc.

Ordre indien En Inde, et à la suite dans tous les alphasyllabaires dérivés de la brāhmī (devanāgarī, et autres écritures de l'Inde, alphabet tibétain, thaï, etc.) ou qui en sont inspirés (comme, plus lointainement et après de nombreuses réfections, les kanas japonais), le classement est entièrement revu : il se fait de manière rationnelle, les graphèmes étant classés en rangées selon leur point d'articulation, d'abord les occlusives notant des phonèmes prononcés au fond de la gorge en premier puis en remontant petit à petit vers les articulations labiales suivies par les sonantes, les sifflantes et, en dernier lieu, les fricatives. Dans chaque rangée, on trouve d'abord la consonne sourde puis la sourde aspirée, la sonore, la sonore aspirée puis la nasale. Les voyelles sont classées à part, souvent en tête de liste. Il est évident que, de la même manière que pour l'ordre levantin, de nombreuses réorganisations ont pris place, selon les langues. À titre d'exemple, les premiers rangs consonantiques de la devanāgarī (en transcription des langues indiennes) sont les suivants : k, kh, g, gh, ṅ, c, ch, j, jh, ñ, ṭ, ṭh, ḍ, ḍh, ṇ, etc.

Ordre dans l'alphabet latin standard moderne