La littérature de Bosnie-Herzégovine désigne l’ensemble des œuvres littéraires développées sur le territoire de l’actuelle Bosnie-Herzégovine, des premiers monuments écrits médiévaux à la création contemporaine. Elle se distingue par la diversité de ses traditions linguistiques, culturelles et religieuses, issue d’une histoire marquée par la rencontre des mondes slave, ottoman et centre-européen.
S’exprimant au fil des siècles dans plusieurs langues et systèmes d’écriture, elle comprend des œuvres juridiques, religieuses et poétiques, ainsi qu’une riche tradition orale. Son évolution est étroitement liée aux transformations politiques, sociales et culturelles qu’a connues la Bosnie-Herzégovine, depuis l’État médiéval bosnien jusqu’à la période yougoslave et à l’époque contemporaine.
Contexte historique et culturel vignette|180px|bosančica. La littérature de Bosnie-Herzégovine s’inscrit dans un contexte historique façonné par la coexistence de traditions religieuses, linguistiques et culturelles diverses. Située au carrefour de l’Europe centrale et des Balkans, la région a constitué un espace de contacts et d’échanges entre différentes sphères civilisationnelles, ce qui a profondément influencé ses formes d’expression littéraire.
Cette diversité s’est notamment exprimée à travers la coexistence des traditions catholique, orthodoxe et islamique, ainsi que, à partir du XVIe siècle, de la culture juive séfarade, contribuant à la formation d’un espace intellectuel et culturel pluriel.
La littérature de Bosnie-Herzégovine s’est développée dans plusieurs langues et traditions scripturaires. La langue bosnienne, issue du continuum slave méridional et attestée dans des sources médiévales, s’est développée parallèlement aux autres idiomes de la région, partageant de nombreux traits avec le croate et le serbe en raison d’une histoire linguistique commune. Utilisée au fil des siècles sous diverses dénominations historiques, elle a connu une standardisation moderne après la dislocation de la Yougoslavie, tout en conservant des particularités phonétiques, lexicales et culturelles propres. Son vocabulaire a également été marqué par des influences orientales, notamment du turc ottoman, particulièrement dans les domaines de la vie urbaine, de l’administration et de la culture.
Aux textes rédigés dans la langue vernaculaire slave se sont ajoutées, selon les périodes, des œuvres en arabe, en turc ottoman et en persan. Cette pluralité s’accompagne de l’usage de plusieurs systèmes d’écriture, dont l’alphabet latin, l’alphabet glagolitique, le cyrillique bosnien et l’arebica, adaptation de l’écriture arabe au bosnien.
À l’époque contemporaine, les usages scripturaires reflètent également les évolutions politiques de la région. Dans le royaume puis la Yougoslavie socialiste, les alphabets latin et cyrillique furent employés parallèlement pour écrire le serbo-croate, constituant deux systèmes d’écriture officiels. Après la dislocation de la Yougoslavie dans les années 1990, leur usage s’est différencié selon les États : le cyrillique est devenu prédominant en Serbie, tandis que l’alphabet latin s’est imposé en Croatie. En Bosnie-Herzégovine, les alphabets latin et cyrillique demeurent en usage, en lien avec la coexistence des langues bosnien, serbe et croate, toutes trois officielles dans le pays.
Les évolutions politiques ont également joué un rôle déterminant dans le développement de cette littérature. La période médiévale a laissé un important héritage diplomatique, juridique et religieux. La période ottomane introduit de nouvelles formes culturelles et littéraires, tandis que l’époque austro-hongroise favorise la modernisation des institutions culturelles et l’ouverture aux courants européens.
Au XXe siècle, l’intégration dans les formations étatiques yougoslaves contribue à structurer une vie littéraire moderne et institutionnalisée. À la fin du siècle, les bouleversements politiques et les guerres des années 1990 marquent profondément la littérature contemporaine, où occupent une place importante les thèmes de la mémoire, de l’identité et de l’expérience du conflit.
Moyen Âge vignette|left|180px|charte de Ban Kulin. Les premières manifestations de la littérature en Bosnie remontent au Moyen Âge et se présentent principalement sous la forme de documents juridiques, religieux et épigraphiques. Ces textes témoignent de l’existence d’une culture écrite développée, étroitement liée aux structures politiques et religieuses de l’État bosnien médiéval.
Parmi les documents les plus importants figurent les chartes, dont la plus célèbre est la Charte de Ban Kulin (1189), l’un des plus anciens textes diplomatiques rédigés en langue vernaculaire slave du Sud (bosnien ancien). Ce type de document atteste à la fois de l’organisation administrative de la Bosnie médiévale et de l’usage d’une langue locale dans les échanges officiels.
L’écriture utilisée dans ces textes est principalement une forme particulière de cyrillique, connue sous le nom de bosančica. Cette variante, employée dans des contextes administratifs, religieux et privés, constitue un élément distinctif de la tradition écrite médiévale en Bosnie.
vignette|180px|Hvalov zbornik. Sont également conservés quatre chartes du ban Matej Ninoslav destinées à Dubrovnik, écrites entre 1212 et 1249, les traités de Hum de 1190 à 1254, la charte du ban bosnien Tvrtko de 1366, et la charte commerciale de 1378 accordée par le roi de Bosnie Tvrtko Ier à la république de Raguse.
La tradition écrite médiévale est aussi marquée par une forte dimension religieuse. Les manuscrits conservés comprennent des évangéliaires, des psautiers et divers recueils liturgiques, copiés dans des centres monastiques et rédigés dans des variantes du vieux-slave adaptées aux usages locaux.
Le paysage religieux de la Bosnie médiévale, caractérisé par sa diversité, a fortement influencé cette culture écrite. Après la christianisation des Slaves du Sud, les Balkans connaissent également l’essor de courants religieux dissidents. Dans l’historiographie classique, notamment chez Franjo Rački et Alexandre Soloviev (historien), les hérétiques de Bosnie sont souvent désignés comme des Patarins et rapprochés de mouvements dualistes tels que les Bogomiles en Bulgarie ou les Cathares en Europe occidentale. Ces groupes furent condamnés par la papauté et associés aux campagnes et croisades dirigées contre la Bosnie au XIIIe siècle.. À partir du Moyen Âge central, la région est également marquée par la présence de l’Église bosnienne. Souvent mentionnée dans les sources médiévales et au centre de nombreux débats historiographiques, elle est considérée comme une institution religieuse propre au contexte bosnien. Aux côtés des Églises catholique et orthodoxe, elle a contribué à façonner le paysage spirituel et culturel du pays et constitue un élément essentiel pour la compréhension de la Bosnie médiévale.
Le Hvalov zbornik, rédigé au début du XVe siècle, constitue l’un des exemples les plus significatifs de cette tradition manuscrite. Ce manuscrit richement enluminé témoigne du développement d’une activité scripturaire et artistique de haut niveau, ainsi que du rôle des élites dans la commande et la diffusion des textes.
vignette|180px|plaque de Humac. Outre les manuscrits, plusieurs monuments épigraphiques illustrent cette tradition écrite. La plaque de Humac, inscription en pierre datant probablement du XIIe siècle, représente l’un des plus anciens témoignages écrits de la région. vignette|left|180px|Inscription sur stećak près de Trebinje. Les stećci, pierres tombales médiévales ornées d’inscriptions et de motifs symboliques, constituent également une source importante pour l’étude de la culture écrite, des croyances et des représentations sociales de la Bosnie médiévale. Bien que leurs inscriptions soient souvent brèves, elles offrent un témoignage précieux sur les formules commémoratives, les conceptions religieuses et l’usage de la langue vernaculaire écrite en cyrillique bosnien.
Dans l’ensemble, les textes médiévaux de Bosnie relèvent principalement de genres fonctionnels — juridiques, diplomatiques et religieux — mais ils constituent les fondements d’une tradition littéraire qui se développera au cours des périodes ultérieures.
Période ottomane La conquête de la Bosnie par l’Empire ottoman au XVe siècle marque une transformation profonde du paysage culturel et littéraire. L’intégration de la région dans l’espace ottoman favorise l’introduction de nouvelles traditions intellectuelles et linguistiques, tout en permettant la continuité de pratiques locales héritées de la période médiévale.
La littérature de cette époque se caractérise par une grande diversité linguistique. La langue vernaculaire slave (bosnien) y occupe une place centrale, en particulier dans les pratiques locales et la tradition orale. Parallèlement, une partie de la littérature savante et administrative est rédigée en arabe, en turc ottoman et, plus marginalement, en persan, langues de culture de l’Empire ottoman.
Un phénomène particulier de cette période est le développement de la littérature aljamiado, composée en langue bosnienne mais transcrite en arebica. Ces textes, souvent religieux, moraux ou didactiques, témoignent d’une adaptation des formes culturelles ottomanes au contexte local.
La littérature ottomane en Bosnie comprend également des œuvres mystiques et philosophiques influencées par le soufisme, ainsi que des écrits historiques, juridiques et chroniques. Certains auteurs bosniens acquièrent une reconnaissance au sein de l’Empire ottoman, contribuant à la circulation des idées entre différentes régions.
Parmi les principales figures de cette période figurent Matija Divković, pionnier de la littérature franciscaine en langue bosnienne, Hasan Kafi Pruščak, auteur de traités théologiques et philosophiques, Muhamed Hevai Uskufi, auteur du premier dictionnaire turco-bosnien connu, ainsi que les poètes Abdulvehab Ilhamija et Fevzi Mostarac. Cette tradition se prolonge aux XVIIIe et XIXe siècles avec Filip Lastrić et Mula Mustafa Bašeskija, chroniqueur et mémorialiste de Sarajevo.
À la charnière de la période ottomane et de la modernité apparaissent également Ivan Franjo Jukić et Antun Knežević, souvent considérés comme des figures de transition vers la littérature moderne en Bosnie-Herzégovine, annonçant les transformations culturelles et intellectuelles du XIXe siècle.
À partir du milieu du XIXe siècle apparaissent également les premiers périodiques bosniens, tels que Bosanski prijatelj, Bosanski vjestnik et Sarajevski cvjetnik, qui participent à l’émergence d’une sphère publique et littéraire moderne.
Dans son ensemble, cette période se distingue par la coexistence de traditions savantes et populaires, orientales et locales, qui participent à la formation d’un héritage culturel riche et complexe. Elle constitue une étape essentielle dans le développement de la littérature de Bosnie-Herzégovine.
Tradition orale et poésie populaire
La tradition orale occupe une place centrale dans la littérature bosnienne, particulièrement durant l’époque ottomane. Elle constitue un mode essentiel de transmission culturelle dans une société où l’écrit demeure longtemps limité aux milieux religieux et administratifs.
Elle se manifeste notamment à travers deux formes majeures : les chants épiques et la poésie lyrique populaire. Les chants épiques, souvent interprétés avec la gusle ou la šargija, relatent des événements historiques ou semi-historiques, mettant en scène des héros, des conflits et des valeurs telles que l’honneur, la loyauté et le courage. Ces récits ont contribué à la préservation d’une mémoire collective régionale.