La Chinoise, ou plutôt à la chinoise : un film en train de se faire, plus connu sous son titre court La Chinoise, est un film politique français réalisé par Jean-Luc Godard et sorti en 1967. C'est le long métrage du cinéaste.
Le scénario est inspiré du roman La Conspiration (1938) de Paul Nizan, ainsi que du roman Les Démons (1871) de Fiodor Dostoïevski, et décrit le quotidien d'un groupe de jeunes révolutionnaires maoïstes parisiens à la veille de Mai 68.
Dans le roman de Dostoïevski, cinq citoyens mécontents, représentant chacun une persuasion idéologique et un type de personnalité différents, conspirent pour renverser le régime impérial russe par le biais d'une campagne de violence révolutionnaire soutenue. Le film, qui se déroule dans le Paris contemporain et principalement dans un petit appartement, est structuré comme une série de dialogues personnels et idéologiques mettant en scène les interactions de cinq étudiants universitaires français appartenant à un groupe maoïste radical appelé la « Cellule Aden-Arabie » (d'après le roman Aden Arabie (1931) de Paul Nizan). Le film a remporté le Grand prix du jury à la Mostra de Venise 1967.
Synopsis Cinq jeunes gens passent leurs vacances d'été dans un appartement qu'on leur a prêté. Véronique (Anne Wiazemsky) est étudiante en philosophie à l'université de Nanterre. Son compagnon, Guillaume (Jean-Pierre Léaud), est acteur. Kirilov (Lex de Bruijn) est peintre et vient d'URSS. Yvonne (Juliet Berto) est paysanne. Henri (Michel Séméniako) est scientifique et proche du Parti communiste français - ses camarades le surnomment communément « révisionniste ». Deux personnages jouent leur propre rôle : Omar Blondin DiopOmar Diop Blondin (camarade de l'université qui intervient dans l'un des cours donnés à l'appartement) et Francis Jeanson. Les jeunes ont rempli l'appartement de slogans politiques inscrits sur les tableaux et les murs, mais le seul livre sur les étagères de la bibliothèque semble être le Petit Livre rouge de Mao Tsé-toung en plusieurs exemplaires.
Les deux personnages principaux, Véronique et Guillaume Meister (ce dernier portant le nom du héros titulaire du célèbre roman d'apprentissage qu'écrit Goethe en 1795, Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister), discutent de la question de la violence révolutionnaire et de la nécessité de l'assassinat politique pour atteindre les objectifs révolutionnaires. En tant que partisane du terrorisme comme moyen de réaliser la révolution, Véronique correspond à peu près au personnage de Piotr Stépanovitch Verkhovensky dans Les Démons (1871) de Fiodor Dostoïevski. Véronique et Guillaume sont engagés dans une relation personnelle, Véronique étant la partenaire la plus engagée et la plus dominante. Aux alentours de la cinquante-neuvième minute, Véronique déclare en bafouillant un peu (dans le cadre d'un exposé sur « l'impérialisme universitaire bourgeois ») :
Ce que j’ai à vous dire, c’est que c’est pareil dans l’enseignement aussi bien littéraire que scientifique. Le colloque de Caen a proposé des réformes, la gauche propose des réformes. Mais tant que Racine peindra les hommes tels qu'ils sont, tant que Sade sera interdit à l’affichage, tant qu’on n’enseignera pas les mathématiques élémentaires dès le jardin d’enfants, tant qu’on subventionnera dix fois plus les homosexuels de la Comédie-Française que Roger Planchon ou Antoine Bourseiller, ces réformes resteront lettre morte, parce qu’elles appartiennent à un langage mort, à une culture qui est une culture de classe, qui est un enseignement de classe, une culture qui appartient à une classe déterminée et qui suit une politique déterminée.
Les théâtres et les cinémas, on doit payer, alors que l’armée est gratuite. Ça devrait être le contraire. Les spectacles devraient être gratuits et ceux qui veulent faire la guerre devraient payer très cher.
Yvonne est une fille de la campagne qui se prostitue occasionnellement pour gagner de l'argent et acheter des biens de consommation (comme Juliette Janson, le personnage principal du film précédent de Godard, Deux ou trois choses que je sais d'elle). Yvonne fait le ménage dans l'appartement et, avec Guillaume, elle joue des sketches politiques satiriques protestant contre l'impérialisme américain en général, et la politique du président américain Lyndon B. Johnson au Vietnam en particulier.
Henri est finalement exclu du groupe pour son apparent révisionnisme soviétique, suggéré de façon comique par sa défense du film Johnny Guitare (1954) de Nicholas Ray. En ce sens, il correspond vaguement au personnage d'Ivan Shatov dans Les Démons (1871), un étudiant qui est destiné à être assassiné parce qu'il a abandonné les principes du radicalisme de gauche.
Kirilov est le seul personnage du film qui tire son nom d'un personnage du roman de Dostoïevski ; dans Les Démons, Kirillov est un ingénieur russe suicidaire que l'échec de sa quête philosophique a conduit au nihilisme et à la folie. Fidèle à son homonyme littéraire, le Kirilov de Godard sombre lui aussi dans la folie et finit par se suicider.
Lorsque Guillaume se plaint qu'il ne peut pas écouter de la musique et travailler en même temps, Véronique utilise une déclaration facétieuse de « désamour » pour lui enseigner (ainsi qu'au public) la leçon maoïste de la « lutte sur deux fronts ». Véronique quitte ensuite l'appartement seule et part en mission pour tuer le ministre de la Culture de l'Union soviétique, Mikhaïl Cholokhov, lors de sa visite diplomatique officielle en France.
Pendant le trajet en train, Véronique discute avec le philosophe politique Francis Jeanson (Jeanson a été le professeur de philosophie d'Anne Wiazemsky à l'université Paris X Nanterre en 1966-1967 ; quelques années auparavant, il avait été communiste et à la tête d'un réseau qui soutenait le Front de libération nationale algérien. C'est ce qui a conduit à son arrestation et à son procès très médiatisés par le gouvernement français en ).
Dans la scène du train, Jeanson plaide contre l'utilisation de la violence comme moyen de fermer les universités françaises. Cependant, cela ne dissuade pas Véronique (pour son dialogue dans cette scène, Godard a donné ses répliques à Anne Wiazemsky par l'intermédiaire d'un écouteur). L'apparition de Francis Jeanson dans le film semble correspondre au personnage de Stépan Trophimovitch Verkhovensky (le père de Piotr et le père de substitution de Stavroguine) dans Les Démons. En effet, tout comme Stépan Trophimovitch, Jeanson est un intellectuel et un philosophe qui sert de figure paternelle/mentor à Véronique - et son exemple précoce en tant que partisan du terrorisme le rend responsable de l'influence d'une grande partie de la destruction qui va suivre.
Le train arrive finalement à destination et Véronique se rend à l'hôtel où réside le ministre soviétique de la Culture. Elle commence par inverser les chiffres du numéro de la chambre et finit par tuer le mauvais homme, puis revient et exécute l'assassinat lorsqu'elle se rend compte de son erreur. Le retour des propriétaires d'origine de l'appartement où vivait la cellule provoque leur départ. Les activités révolutionnaires de la cellule d'Aden Arabie s'avèrent infructueuses et le film se termine avec Véronique qui raconte qu'elle envisage de retourner à l'école, ayant réalisé qu'elle n'a fait que le « premier pas timide d'une longue marche ».
Fiche technique Titre original : La Chinoise ou La Chinoise, ou plutôt à la Chinoise : un film en train de se faire Réalisation et scénario : Jean-Luc Godard Assistant réalisateur : Charles Bitsch Images : Raoul Coutard Cadreur : Georges Liron Scripte : Suzanne Schiffman Montage : Agnès Guillemot, Delphine Desfons Musique : Karlheinz Stockhausen Production : Philippe Dussart Sociétés de production : Anouchka Films, La Guéville, Athos Films, Parc Films, Simar Films Pays de production : Langue originale : français Format : couleurs par Eastmancolor Genre : film politique Durée : 96 minutes Date de sortie : France : Affiche : René Ferracci (France)
Distribution Anne Wiazemsky : Véronique Supervielle Jean-Pierre Léaud : Guillaume Michel Séméniako : Henri Juliet Berto : Yvonne Lex De Bruijn : Kirilov Omar Blondin Diop : Omar Francis Jeanson : lui-même
Production vignette|L'actrice Juliet Berto en 1972. Godard a commencé à penser à La Chinoise à partir d', comme un film jumeau du précédent Masculin féminin, dans lequel, cependant, les jeunes yé-yé sont remplacés par des jeunes politisés, et la chanteuse Chantal Goya laisse la place à l'étudiante universitaire Anne Wiazemsky, qui allait bientôt devenir la deuxième femme du réalisateur. Wiazemsky, qui a la moitié de l'âge de Godard, fréquente l'université de Nanterre, dans la banlieue parisienne, et milite dans le groupe de Daniel Cohn-Bendit, très éloigné idéologiquement des positions des maoïstes de l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCml). C'est pourquoi elle a du mal, au début, à entrer dans le rôle, contrairement au reste de la distribution : Jean-Pierre Léaud, acteur professionnel et plusieurs fois collaborateur de Godard ; le Sénégalais Omar Blondin Diop, en réalité un dirigeant de l'UCJml, le seul vrai maoïste de l'équipe qui sera retrouvé « suicidé » dans une prison sur l'île de Gorée en , assassinat probable par la police sénégalaise d'un opposant au régime de Léopold Sédar Senghor ; Lex de Bruijn, quant à lui, est un peintre néerlandais adepte de l'art psychédélique, généralement soûl et drogué au LSD sur le tournage, qui mourra quelques années plus tard d'une surdose, et Michel Sémeniako est l'animateur d'un ciné-club à Grenoble. Juliet Berto, une aspirante actrice, qui avait déjà joué un bref rôle dans Deux ou trois choses que je sais d'elle et qui participera aux films suivants du réalisateur, a eu une brève liaison avec Godard lui-même avant l'été 1966, mais Wiazemsky l'accueille sur le plateau sans montrer de jalousie, comme c'était l'esprit de l'époque.
L'idée de départ est de reprendre le modèle de Maxime Gorki dans la pièce de théâtre Les Bas-fonds (1902) en prenant quelques individus-types de la société française, à travers la jeunesse qui représente l'avenir, car les jeunes « ne portent pas encore de masques, ils peuvent donc être filmés sans maquillage, ils n'ont pas encore été « consommés » par la société ». Toute la partie politique est influencée par Anne Wiazemsky, qui mène pour Godard une « enquête » à l'université de Nanterre, alors en état de mobilisation générale permanente, ainsi que par Jean-Pierre Gorin, le cofondateur de la revue Cahiers marxistes-léninistes que Godard a rencontré lors d'un dîner organisé par l'ancien responsable du Parti communiste français Jean Baby et Georges Sadoul. À propos de ce dîner, Gorin déclare : « Le plus frappant est que Jean Baby, en vieux stalinien, s'adressait à Jean-Luc comme s'il allait tourner un film à la gloire des jeunes révolutionnaires, comme si c'était Eisenstein. Moi, je trouvais ça farcesque comme sujet, et je préférais lui parler de cinéma, de politique, d'un vrai cinéma politique. À la fin du dîner, il m'a dit "Faudrait qu'on se revoie..." C'est comme ça qu'on a commencé à se fréquenter ».
Tournage vignette|gauche|La rue de Miromesnil à Paris où se situe l'appartement de Godard et Anne Wiazemsky qui sera utilisé comme lieu de tournage. Le tournage en intérieurs a lieu du 6 au dans l'appartement de la rue de Miromesnil à Paris où Godard vit avec Anne Wiazemsky ; le matin avant de commencer le travail, les deux doivent faire les lits pour accueillir l'équipe. La jeune actrice a un complexe d'infériorité vis-à-vis de la précédente femme de Godard, Anna Karina, qui a joué dans plusieurs de ses films de la Nouvelle Vague et dont l'ombre s'étend également sur cette œuvre.